proudhon, une philosophie du travail

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Actes du Colloque de la Socit P.-J. Proudhon Paris, 19 janvier 2008

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  • CAHIERS DE LA SOCIT P.-J. PROUDHON

    PROUDHON, UNE PHILOSOPHIE

    DU TRAVAIL

    Actes du Colloque de la Socit P.-J. Proudhon

    Paris, 19 janvier 2008

    Publi avec le concours du

    Centre National du Livre

    P. ANSART, N. BRMAND, O. CHABI, R. CHENAVIER,

    S. HAYAT, M. HERLAND, . LECERF, S.PASTEUR

    Publ icat ions

    de la Socit P.-J. Proudhon

  • 2ISBN 2-906096-32-6

    Socit P.-J. Proudhon - EHESS

    54 bd Raspail, 75006 PARIS

    2008

  • 3Prsentation gnrale

    Georges Navet

    Sil est un fil rouge qui traverse, relie et anime les crits de Proudhon de Lutilit

    de la clbration du dimanche De la capacit politique des classes ouvrires en

    passant par les interventions de 1848, cest bien la thmatique du travail. Les

    approches sont multiples de lorganisation temporelle et sociale de la semaine

    la rpartition des tches entre les poux, du refus du droit daubaine la logique du

    groupe producteur, de la circulation des hommes et des marchandises

    lducation des enfants -, le souci est toujours prsent, quil se manifeste sous

    langle conomique, politique, social, juridique , sociologique , ou

    mtaphysique.

    Le travail nest chez Proudhon ni une simple activit parmi dautres, ni un

    objet susceptible dtre considr de lextrieur. Il faudrait pouvoir citer ici

    lintgralit des paragraphes XXXI XXXV de la Sixime tude de De la justice

    dans la Rvolution et dans lEglise, qui a prcisment pour titre Le travail 1. Alors

    que lanimal procde par un instinct qui permet au castor dlever sa maonnerie,

    laraigne de tendre sa toile ou labeille de construire son rayon daprs un type

    intrieur dont il ou elle ne scarte jamais, lhomme, nous dit Proudhon, na pas

    dindustrie prdtermine, borne une construction unique et immuable 2.

    Linstinct procde dune intuition (ou dune contemplation) synthtique, immuable

    1 Op. cit., d. Rivire (1923-1959), vol. VIII, t. 3, p. 68-81.2 Ib., XXXV, p. 78.

  • 4et spcialise ; lhomme part aussi dune intuition synthtique, mais qui, parce

    quelle varie avec les lieux et les circonstances sans tre dtermine par eux, cesse

    dtre fige et donne lieu une varit industrielle qui sachverait en strile

    dispersion, lindividu cessant de sentendre avec ses semblables et avec lui-mme,

    si lhomme napprenait se rendre compte de ce qui lui advient de la sorte.

    Etonn par sa propre industrie et par ce quil dcouvre ainsi de lui-mme, lhomme

    apprend y porter son attention, lanalyser, le formuler devant lui-mme et

    devant les autres. Lindustrie humaine, ou plus exactement la varit

    industrielle , est laiguillon qui fait sortir lintelligence de son sommeil et donne

    naissance la philosophie 1, conclut Proudhon.

    Sans doute pourrait-on arguer que l industrie , mme prise au sens classique

    du mot, nest pas le travail. Cependant, Proudhon a crit plus haut que le

    mouvement seul, imprim la matire, ne lui donne pas la forme voulue, ne

    constitue pas le travail : il faut que ce mouvement soit en rapport avec le but

    atteindre, en quation avec son ide 2 ; dans la mesure o l industrie ne va

    pas sans une intuition qui nest encore que lesquisse dune ide, elle apparat

    comme une prfiguration du travail le travail avant quil ne soit rflchi et

    socialis.

    Dans une telle perspective, le travail est lactivit humaine par excellence,

    lactivit sans laquelle lhumanit ne serait pas ou serait diffrente ; lhumanit ne

    se dploie et ne prend conscience delle-mme, cest--dire de sa dignit et de sa

    libert, que dans et par le mouvement quil engendre. L industrie nest en effet

    pas seulement corrlative dun rapport lespace qui na plus rien danimal (en ce

    sens que lhomme na plus besoin dun espace spcifique ou adapt son instinct),

    elle introduit en outre et surtout dans une temporalit qui nest plus rptitive, mais

    historique, sans que lhistoire promue ait de terme assignable ou dterminable.

    1 Ib., p. 79.2 Ib., XXXIV, p. 76.

  • 5Lhistoire, pour senclencher, pour tre autre chose quune strile accumulation de

    manires dtre et de faire aussitt oublies quinventes, a besoin de prendre

    appui sur des changes entre les humains qui ne se rduisent pas tre des

    changes de produits ou mme de procds de fabrication : sur des changes qui,

    via ltonnement et lanalyse, portent sur la dcouverte de soi, de lautre, de

    lintercomprhension et de valeurs qui, tout le moins, nobstruent pas louverture

    et ne bloquent pas le mouvement vers davantage de libert pour chacun et pour

    tous.

    En bref, humanit et travail sont indissociables, et toute tentative de les penser de

    manire spare revient les aliner lune et lautre et verser dans un

    spiritualisme qui, lnifiant ou brutal, justifie et renforce la hirarchie entre ceux

    qui sont censs penser et ceux qui sont censs ntre bons (au mieux) qu

    travailler. Sil est vrai, comme laffirme Proudhon, que cest par le travail et grce

    lui, que les hommes prennent connaissance aussi bien de la nature que de leurs

    propres capacits, alors il est au principe de tout savoir, et en consquence au

    principe du savoir qui porte sur lui-mme. Et Proudhon ne fait rien dautre que

    daller au bout de sa logique lorsquil crit dans le Programme de Philosophie

    populaire qui sert de prlude De la justice: mais le peuple est-il capable de

    philosophie? Sans hsiter nous rpondons: oui, aussi bien que de lecture, dcriture

    ou de calcul; aussi bien que dapprendre le catchisme et dexercer un mtier.

    Nous allons mme jusqu penser que la philosophie peut se trouver tout entire

    dans cette partie essentielle de lducation populaire, le mtier: affaire dattention

    et dhabitude 1. Et, plus loin : nous croyons que les questions dont soccupe la

    philosophie sont toutes de sens commun , puis: qui travaille prie, dit un vieux

    proverbe. Ne pouvons-nous dire encore: Qui travaille, pour peu quil apporte

    dattention son travail, philosophe ? 2

    1 Op. cit., t. 1, p. 188.2 Ib., p. 190.

  • 6Les contributions qui composent ces Actes pourraient, compte tenu des limites de

    ce genre de classification, tre distribues en quatre rubriques de volumes

    ingaux : la prsentation du contexte historique ou intellectuel de lpoque, la

    relecture de Proudhon ou de lun de ses textes, lanalyse dinterprtations

    divergentes ou antagonistes, enfin labord de problmatiques plus contemporaines

    dauteurs qui ne se rclament pas forcment du Bisontin.

    Appartient la premire rubrique larticle dOlivier Chabi qui porte sur La

    question du travail en 1848 et analyse les diffrends relatifs au droit du travail et

    sa mise en uvre dans latmosphre de lpoque.

    La deuxime rubrique est, comme on pouvait sy attendre, la plus fournie.

    Nathalie Brmand revient, avec Proudhon et le travail des enfants, sur la question,

    qui pourrait sembler trange ou mme choquante pour beaucoup de nos

    contemporains, de lapprentissage par le travail. Michel Herland analyse pour sa

    part, aprs en avoir retrac brivement lhistoire depuis Platon, la conception de

    lgalit qulabore Proudhon (De Platon Proudhon, une archologie dune

    morale de lgalit (et du travail)). Pierre Ansart sintresse ce que signifie

    linsistance de Proudhon sur le caractre pratique (par opposition

    thorique ) de sa philosophie du travail (Proudhon, une philosophie pratique du

    travail). Sbastien Pasteur, enfin, choisit langle de lorganisation la plus concrte

    de la temporalit, en se penchant sur le problme Des liens oprer entre le

    travail, le mariage et le repos.

    De la troisime rubrique relve larticle dEric Lecerf, Proudhon, science ou

    mtaphysique du travail, qui questionne lauteur et sa manire de concevoir le

    travail partir des lectures opposes quen font Clestin Bougl (le

    scientifique ) et Georges Sorel (le mtaphysicien ).

    La quatrime rubrique dcolle , pour ainsi dire, de Proudhon compris stricto

    sensu, mais nest-elle pas au moins en partie justifie par une pense qui, toujours

    soucieuse des volutions et des circonstances, restait attentive aux formes

    historiques de son organisation ? Soulignant les divergences de rationalit qui

    sparent Simone Weil, Hannah Arendt et Andr Gorz, Robert Chenavier nous

  • 7prsente en eux trois Figures de la philosophie contemporaine du travail. Samuel

    Hayat expose quant lui diffrents avatars de ce type de pense qui, au rebours du

    socialisme classique, dfend un droit gnralis au revenu, sparant ainsi

    radicalement la question du revenu de celle de lemploi (Dconnecter les revenus

    de lemploi : une nouvelle philosophie du travail ?). La question est invitable : ne

    sommes-nous pas ainsi aux antipodes du proudhonisme ?

    Le colloque correspondant ces Actes stait donn pour tche, sans prtendre

    lexhaustivit, dexplorer, la logique inhrente la pense de Proudhon sur le

    travail, danalyser ses enjeux et ses horizons aussi bien que lintelligibilit quelle

    apporte et lactualit que, peut-tre, elle garde. Au lecteur de juger maintenant dans

    quelle mesure le programme a t respect

    Georges Navet

    Professeur de Philosophie lUniversit Paris VIII

  • 9La question du travail en 1848.

    Une question encore dactualit ?

    Olivier Chabi

    Durant la campagne prcdant le rfrendum sur le trait constitutionnel

    europen, un grand nombre de partisans du non de gauche ont soulign que le

    projet de Constitution pour lEurop