Viollet-le-Duc et les vampires Eugène Viollet-le-Duc

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<ul><li><p>485 </p><p>Jean-Michel Leniaud (Chartres) </p><p>Viollet-le-Duc et les vampires </p><p>Souvenir d'un voyage rudit depuis la Hongrie jusqu'en Transylvanie </p><p>Eugne Viollet-le-Duc (18141879), quune historiographie engage a voulu ranger dans la catgorie des rationalistes, se passionnait pour la figure du vampire. Eugne Trlat, son compre dans la fondation de lcole spciale darchitecture, lavait dsign dans lloge funbre quil pronona de lui, comme une figure grande et troublante . Cest le second versant de cette personnalit que je souhaite voquer : Viollet-le-Duc, comme beaucoup de personnalits issues du romantisme, combine une tournure desprit positiviste avec le got de ltrange, du bizarre, voire de lobscur. Ce versant-l, le moins connu de cette figure complexe, justifie pourtant une exploration attentive. Lhomme, on le sait, aimait sentourer de symboles auxquels il sidentifiait et qui mettaient en vidence son ambition de voyant : le grand duc, allusion ponyme son propre nom ; le chat, dont il apprciait tant la compagnie ; la chauve-souris, dont il admirait la structure anatomique ; le serpent qui, comme les prcdents, voit clair dans la nuit. Viollet-le-Duc sidentifiait aux tres vivants qui voient clair dans la nuit1. </p><p>On rencontre sous sa plume une expression expressment sotrique : lever le voile dIsis. Il lemploie notamment au VIe Entretien, p. 224 : Comment se fait-il que, lors de ltablissement de lEmpire dOrient, les Grecs se trouvent en mesure dappliquer des forces nouvelles la structure romaine sans transition apparente ? Poser cette question et la rsoudre, cest trouver la cl des arts du Moyen ge en Orient comme en Occident. Essayons de le lever le voile. Rien ne justifierait de prendre lexpression comme une simple mtaphore littraire ou une coquetterie de style : larchitecte, comme il le montre lil nu pour celui qui sait voir, travaille sous la rose , cest--dire labri du secret compagnonnique, cest ce que rvle lanalyse des innombrables figures dont il signe les figures du Dictionnaire raisonn faites dune rose et des lettres ELD (Eugne Viollet Leduc). </p><p>Limage du voile dIsis, ainsi que la soulign Agns Spiquel dans son tude sur Isis au XIXe sicle , publie dans les Mlanges de lcole franaise de Rome, consacrs lItalie et la Mditerrane (1999, vol. 111, n 1112, p. 541542) mais aussi, aprs elle, Pierre Hadot, Le Voile dIsis. Essai sur lide de nature (Gallimard, 2004), occupe une place significative dans la littrature romantique. Leconte de lIsle la dveloppe dans Le Voile dIsis (1846), de mme que, dans Les Filles de feu (1853), Grard de Nerval qui lon doit un extraordinaire conte maonnique dans Voyage en Orient (1851). Victor Hugo donne la cl de la figure, lui qui a fait hommage dun exemplaire de La Lgende des sicles larchitecte (dans le catalogue de sa bibliothque au numro 1290) : Isis voile sanalyse comme la figure de lobscurantisme, Isis voilera la raison . Celui qui voit la nuit voit au-del du voile dIsis. </p><p>Parmi les lments qui se rvlent celui qui a lev le voile dIsis, le triangle de Pythagore, ou dit triangle gyptien, occupe une place singulire. Compris entre trois cts qui font chacun 3, 4 et 5, unique succession de nombres entiers dans lensemble des nombres entiers qui soit susceptible dtre employe en loccurrence et dont laddition donne 12, il forme un triangle rectangle. laide dune corde douze nuds et de deux piquets, il est possible en traant les </p><p>1 Voir sur la question louvrage dont jai assur la co-direction avec Laurence de FINANCE, Viollet-le-Duc. Les visions dun architecte, Paris, d. Norma, 2014 ; la figure du vampire a t tudie par Jean MARIGNY dans Le Vampire dans la littrature du XXe sicle, Paris, d. H. Champion, 2003 ; et dans Les Femmes vampires, Paris, d. J. Corti, 2010 ; ainsi que par Estelle VALLS DE GOMIS, Le Vampire au fil des sicles : enqute autour dun mythe, s. l., d. Cheminements, 2005 ; on renverra aussi le lecteur trois romans de Paul FVAL (18161887) : La Vampire, Paris, Charlieu et Huillery, 1856 ; La Ville vampire ou bien le malheur dcrire des romains noirs, Paris, E. Dentu, 1875 ; Le Chevalier Tnbre : seule dition revue et corrige, Paris, Albin Michel, 1925. </p></li><li><p>Jean-Michel Leniaud (Chartres) </p><p>486 </p><p>cercles appropris de dessiner, sans le moindre repre, un carr ou un rectangle. Employ couramment des fins darpentage, il nest pas surprenant de le rencontrer frquemment dans les projets darchitecture depuis lancienne gypte jusqu lpoque romane. Viollet-le-Duc le met en vidence comme une sorte de trac rgulateur qui aurait t mystrieusement transmis de lOrient lOccident la fin de lAntiquit. </p><p>La transmission se fait, selon larchitecte, par lintermdiaire du temple de Salomon. Viollet-le-Duc prisait les ouvrages de Louis de Saulcy. Cet ancien polytechnicien, proche de Napolon III et spcialiste dantiquits hbraques, avait soulign limportance des expriences architecturales ralises dans le territoire correspondant la Phnicie, la Jude et la Syrie et la singularit de cette construction. Par la suite, la transmission aurait t assure, pense-t-il, par les Nestoriens. Il possdait dans sa bibliothque2, au numro 934, lHistoire critique du gnosticisme de Jacques Matter et de son influence sur les sectes religieuse et philosophiques des six premiers sicles de lre chrtienne (Paris, 1828, 3 vol.) et se passionnait pour ce qui touchait au monophysisme. Probablement considrait-il plus rationnelle la figure dun Christ rduite une seule nature, la nature humaine. Mais il sintressait aussi au dualisme, le progrs contre le conservatisme, le masculin contre le fminin. Son Histoire de lhabitation humaine (1875) met en vidence les deux figures contradictoires dEpergos et de Doxi, de la confrontation desquelles procde de faon quasi dialectique le mouvement de lhistoire. </p><p>Cette confrontation dialectique des deux principes est exprime avec une force tonnante dans un texte indit que Martin Bressani a partiellement cit dans un ouvrage rcent3. Il sagit probablement dune esquisse destine au cours quil devait prononcer lcole des beaux-arts : Esthtique applique lhistoire de lart. Il y fait parler le diable4, celui qui, en croire ltymologie de ce mot, fait profession de diviser : Ce que vous appelez la puissance divine ne saffirme que par les contraires. Le travail a t rude pour avoir su tirer de la nature brute, inerte, lactivit, la dcomposition, la recomposition, lantagonisme, la lutte des agents physiques et intellectuels. Et un peu plus loin, il ajoute : La libert ne saffirme quen prsence de loppression ; cest loppression qui en est le pre. En ces quelques lignes se trouve largumentaire de lHistoire de lhabitation humaine : le progrs nat dun conflit entre la tradition et la novation. Autrement dit, la lumire nat dune lutte contre les tnbres. </p><p>Lattrait pour locculte fonde pour une part la dmarche rvolutionnaire et progressiste du XIXe sicle : Philippe Muray la montr dans son livre Le XIXe sicle travers les ges (Denol, 1984) : loccultisme va de pair avec lexpression de la Raison et progresse la faveur du retrait du catholicisme. Tel est bien ce en quoi sancre la rflexion de Viollet-le-Duc : il accde directement la connaissance par un processus de rvlation intrieure cest ce qui ressort de sa contemplation du Palais des doges Venise en 1836 : il dveloppe une conception dualiste de lhistoire humaine qui oppose lobscurantisme et la thocratie la raison, la lacit et la dmocratie. Rien dtonnant que larchitecte qui accorde tant dimportance la corde douze nuds comme symbole dunion compagnonnique ait consacr tant de temps peindre les chanes de montagne. </p><p>Cest dans ce contexte quil faut comprendre lintrt que Viollet-le-Duc porte aux vampires. LOrdonnance pour gurir les morts ( Prendre deux grenouilles, les faire bouillir pendant trois heures partir de midi avec des coquilles dufs bien laves ) (ill. 1) quil a rdige le 16 dcembre 1855 pourrait inciter ny voir quune sorte de plaisanterie pour intellectuel, une amusante parodie. On aurait tort de croire ainsi : Viollet-le-Duc sintressait trs srieusement la question des vampires. Il possdait dans sa bibliothque (n 859) </p><p>2 Catalogue des livres composant la bibliothque de feu M. E. Viollet-le-Duc, architecte, dans la vente qui aura lieu du mardi 18 au lundi 31 mai 1880, Paris, Adolphe Labitte, 1880. 3 Martin BRESSANI, Architecture and the historical imagination. Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc. 18141879, Ashgate Publishing Limited, 2014, 402, n77. 4 Max MILNER, Le Diable dans la littrature franaise. De Cazotte Baudelaire. 17721861, Paris, Jos Corti, 2007. </p></li><li><p>Viollet-le-Duc et les vampires </p><p>487 </p><p>Ill. 1: Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc, Ordonnance </p><p>pour gurir les morts, 19 novembre 1855. </p><p>Ill. 2: Dom Calmet, Trait sur les apparitions des esprits, et sur les </p><p>vampires ou les revenans de Hongrie, de Moravie, &amp;c... Page </p><p>de titre. 1751. Bibliothque nationale de France. Crdit </p><p>photo : gallica.bnf.fr / Bibliothque national de France </p><p>Ill. 3: Histoire du Diable Page de titre. 1729. Crdit photo : gallica.bnf.fr/Bibliothque </p><p>nationale de France </p><p>louvrage fameux de dom Augustin Calmet, Dissertation sur les apparitions des esprits et sur les vampires, dont le titre ajoute ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc., paru Einsideln en 1749 (ill. 2). Calmet caractrisait les vampires comme revenants en corps et les distinguait ainsi des revenants immatriels tels que les stryges et les fantmes. Il possdait aussi (n 920) lHistoire du diable, traduite de langlais, contenant un dtail des circonstances o sest trouv depuis son bannissement du ciel, etc., ouvrage anonyme paru Amsterdam en 1730 (ill. 3). </p><p>On comprend lattrait que la chauve-souris exerce sur lui, version normale du vampire, et lnergie cratrice que larchitecte a consacre dessiner dinnombrables monstres hybrides pour les gargouilles des difices quil restaurait ou autres lments sculpts. Il en analyse les structures dans Comment on devient un dessinateur (1885) (ill. 45) et la fait reprsenter au pied des escaliers du chteau de Roquetaillade (ill. 6). Les cls darc de la galerie couverte du corps de logis au chteau de Pierrefonds reprsentent de prodigieuses chauves-souris, les ailes replies, la gueule ouverte, se tenant la queue et dotes de cinq seins doivent apprcies comme dnigmatiques vampires (ill. 78). Ces figures prolongent le travail que larchitecte avait entrepris au dbut des annes 1850 avec le Stryge (ill. 9), ainsi la dsign le graveur Charles Mryon, qui se penche du haut de la tour nord au-dessus de lentre de Notre-Dame de Paris. On rappellera ici ce quest un stryge : dmon femelle, mi-ange, mi-oiseau, qui suce le sang des nouveaux ns ou les enlve de ses serres crochues. Sgolne Le Men5 a consacr une tude cette image conue par Viollet-le-Duc et rinterprte, cette fois de faon non quivoque, </p><p>5 De Notre-Dame au Stryge : linvention dune image , Livraisons dhistoire de larchitecture, n 20, 2010, 4974. </p></li><li><p>Jean-Michel Leniaud (Chartres) </p><p>488 </p><p>Ill. 4: Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc, chauve-souris en vol, non dat. Dessin, mine de plomb. Charenton-le-Pont, MAP, 2012/024 50029. </p><p>Crdit photo : Charenton-le-Pont, Mdiathque de lArchitecture et du Patrimoine </p><p>Ill. 5 : Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc, chauve-souris. Crdit photo : Eugne Emmanuel Viollet-</p><p>le-Duc, Comment on devient un dessinateur, Paris, J. Hetzel, 1885, 311 p., p. 106, fig. 51 </p><p>Ill. 6: Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc, chauve-souris. Chapiteau </p><p>sculpt, chteau de Roquetaillade, Gironde. Crdit photo : clich Marie-Anne Sire </p><p>(libre de droits) </p><p>Ill. 7: Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc, animal </p><p>fantastique. Cl darc de la galerie ouverte du corps de </p><p>logis, chteau de Pierrefonds. Crdit photo : Jean-Michel </p><p>Leniaud, Laurence de Finance, Viollet-le-Duc : les visions dun </p><p>architecte, Paris, Cit de larchitecture, ditions Norma, </p><p>2014, 239 p., p. 16, fig. 2 </p><p>Ill. 8: Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc, animal </p><p>fantastique. Cl darc de la galerie ouverte du corps de </p><p>logis, chteau de Pierrefonds. Crdit photo : Jean-Michel </p><p>Leniaud, Laurence de Finance, Viollet-le-Duc : les visions dun </p><p>architecte, Paris, Cit de larchitecture, ditions Norma, </p><p>2014, 239 p., p. 19, fig. 5 </p><p>par le burin du graveur et par ses vers : Linsatiable Vampire, lternelle Luxure/Sur la Grande Cit convoite sa parure. Luvre de Mryon a t conue en 1853 (ill. 10) et acheve lanne suivante, ce qui donne une indication sur la confection et la pose du travail sculpt : il tait en place depuis deux ou trois ans lors du baptme du Prince imprial (1855). Cette mme anne 1853, Charles Ngre entreprit de le photographier, contribuant en faire lun des uvres les plus populaires de Viollet-le-Duc (ill. 1112). </p><p>Lhistoriographie des vampires reste faire. En 1828, le thtre municipal de Leipzig donne la premire reprsentation dun opra dHeinrich Marschner, Der Vampyr. Vraisemblablement sur la base dune nouvelle crite en 1819 par John William Polidori daprs une esquisse de Byron, laction se droule en Angleterre. Luvre fascinait, parat-il, Richard Wagner. Dans le domaine des arts plastiques, distinguons le Satan de Jean-Jacques Feuchre, bronze dat de 1833 dont un exemplaire est conserv au Louvre (ill. 13) ; la Chimre dAntoine-Louis Barye, en bronze galement, sorte de chouette aux ailes dployes de faon malfique </p></li><li><p>Viollet-le-Duc et les vampires </p><p>489 </p><p>Ill. 9: Reproduction par Victor Pyanet [?] dun dessin de Viollet-</p><p>le-Duc, collection particulire, daprs Michael Camille, The </p><p>Gargoyles of Notre-Dame : Medievalism and the Monsters of Modernity, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, </p><p>2009, p. 36, fig. 48. Crdit photo : Clich Sgolne Le Men </p><p>Ill. 10: Charles Mryon, Le Stryge, 1853, estampe lencre brune sur papier vert, 26,7 20 </p><p>cm. Metropolitan Museum ofArt, New York. Crdit photo :Metropolitan Museum of Art,</p><p>online database : entry 360188</p><p>Ill. 11: Charles Ngre, Le Stryge, 1853, preuve sur papier </p><p>sal partir dun ngatif cir sec, 32,5 23 cm, Paris, muse dOrsay. Crdit photo : RMN-Grand Palais (Muse d'Orsay) </p><p>Ill. 12: Charles Ngre, Portrait prsum de Charles Ngre sur la tour sud de Notre-Dame de </p><p>Paris, 1853 (?). Photographie, contretype moderne daprs un ngatif sur plaque de verre. </p><p>Paris, Bibliothque des Arts dcoratifs, Charenton-le-Pont, MAP, 0080/115 001P10. </p><p>Crdit photo : Charenton-le-Pont, Mdiathque de lArchitecture et du Patrimoine </p><p>Ill. 13: Jean-Jacques Feuchre, Satan, vers 1836, exemplaire en bronze, 78,74 53,34 x 31,75 cm. </p><p>Crdit photo : Los Angeles County Museum of Art </p><p>(ill. 14) ; LAnge de la mort dHorace Vernet (1851), huile sur toile conserve au muse de lErmitage Saint-Ptersbourg (ill. 15), qui reprsente un gigantesque ange entirement voil de noir en train demporter lme dune dfunte sous les traits dune jeune femme blonde vtue de blanc. En 1875, Paul Fval fait de Paris dans La Ville vampire la figure mme du vampire. Le got de Viollet-le-Duc pour les vampires, tres fabuleux, intermdiaires entre deux mondes et </p></li><li><p>Jean-Michel Leniaud (Chartres) </p><p>490 </p><p>entre plusieurs espces animales, participe de sa fascination pour lhybride, quils correspondent un...</p></li></ul>