LITTRATURE Paul Morand Les galops dun ecrivain Londres. Au soir de son exis- ... Jean-Louis Gouraud, ... La Varende Claude Simon –, elles ne surent pas forcment

Download LITTRATURE Paul Morand Les galops dun ecrivain   Londres. Au soir de son exis- ... Jean-Louis Gouraud, ... La Varende  Claude Simon –, elles ne surent pas forcment

Post on 27-Apr-2018

216 views

Category:

Documents

3 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

  • Les galopsdun ecrivain botte

    Lauteur dun des plus beaux textes sur la complicit entre lhomme etle cheval, Milady, fut jusquau crpuscule de sa vie un cavalier fervent.

    L ITTRATURE

    Paul Morand

    Le galop fut son allure prfre. cheval, bien sr, commedans sa vie dhomme press et de voyageur toujours enpartance, mais aussi la plume la main, quil faisait cou-rir sur le papier bride abattue. Les chevaux, je les monte augalop, au trot, jamais au pas. Je les ramne tout mouills , se van-tait-il son amie Denise Bourdet, un ge o les vieux cava-liers se contentent, pour la plupart, de tisonner leurs souvenirs.Ne jamais dmonter fut le secret de linsolente longvit et dela persistante juvnilit de lhomme qui affirmait que La jeu-nesse nest jamais admirable, sauf chez les vieillards .

    Tout au long de sa longue vie,Paul Morand a bataill contre letemps, sefforant de le prendre devitesse, afin dimmobiliser et dter-niser les plaisirs les plus tangiblesde lexistence: le corps des femmes,les voyages, la vitesse, les sports, lesbains de mer, lquitation, les voi-tures rapides, do le rythme absurdeet paen de [sa] vie physique . Aprsavoir longtemps jou avec la vie,lcrivain devait en payer le prix aulendemain de la guerre, proscrit pouravoir jou le mauvais cheval, Vichycontre Londres. Au soir de son exis-tence, cest un autre combat quilmena: svertuant entretenir sa car-casse en soulevant la fonte, en faisantlamour et en galopant des chevaux,contre la dchance de la vieillesseet lapproche de la mort. Mais aussicontre la lgende frelate aurolantun nom qui reste pour beaucoup

    synonyme de vitesse, de sport, de soleil, une sorte de Club Mditer-rane de la littrature. Voil mon bagage pour la tombe. Affreux.

    mesure que le grand ge sappesantit sur lui, le vieuxjeune homme insoumis qui stait cru tre lhomme nouveaudun sicle nouveau , alors quil ntait, au fond, quun hommedu XIXe sicle, nourri de pass, ne vivant que dans le pass ,consigne, navr, la disparition dun monde ancien. Tous lesplaisirs de la vie le quittent un par un. Lanimal de luxe quil futnaspire plus qu faire le vide, fermer sa porte, ne rien pos-sder, vivre dans un htel meubl avec une caisse, une table et

    des voisins arabes, Gennevilliers,avec indiffrence . lnonc de son nom, une fo-rt de clichs se dresse: Morand?Un homme press, un mondainfutile, un dilettante dou queles diplomates prenaient pourun crivain et les crivains pourun diplomate. Pis encore, un in-dividu sec et cynique, ptri deprjugs nausabonds, antis-mite, raciste, misogyne, homo-phobe, ranci dans le ressenti-ment, un snob invtr vnrantltiquette, les privilges et leluxe, Son uvre? Lcho de larumeur dune poque, une col-lection de cartes postales da-tes, un kalidoscope dimageskitsch et de mtaphores tape--lil Le XXesicle avait lafivre, Paul Morand avait prissa temprature. Ce fut un joli

    92

    par Bruno de Cessole

    PHO

    TOS

    : LID

    O/S

    IPA

    - CO

    LLEC

    TIO

    N C

    HRI

    STIA

    N R

    OQ

    UET

    lcole de cavalerie de Saumur ,reconstitution de Milady , la clbre nouvelle

    de Morand , parue en 1936, et devenue livreculte de gnrations de cavaliers. Page de

    gauche, Paul Morand dans les annes 1930,diplomate en cong et explorateur

    du nouveau visage du monde.

  • gie. Ni furoncles, ni courbatures ne le gurirentde lamour du cheval et de la passion questre;partout o le menrent les alas de sa carrire di-plomatique et son got de lerrance, Morandseffora de trouver des montures fatiguer souslui. Car il fut surtout, bien que form par Ar-mand Charpentier, un cuyer de mange, et sansdoute fervent de Baucher, un cavalier dext-rieur, dans la tradition du comte dAure et desgalopades effrnes des chasseurs de renard bri-tanniques. Je nai jamais t, dplorait-il, quunbon cavalier, jamais un cuyer. Mes qualits: le ta-lon toujours trs bas, cheville et bas de la jambe enacier, coudes toujours au corps, les pouces bien en des-sus, le sige adhrent, les genoux bien verrouills. Maistte trop grosse, buste trop long, main pas trs ferme,nuque trop raide.

    Le got du cheval fut dabord chez lui lamourde la vitesse et lassouvissement de son incapa-cit tenir en place. Pas trs grand, mince et sec,les jambes arques, il et fait un gentleman-ri-der voire un jockey convenable, bien quon nesache pas sil montt jamais en courses. Cestavec lge et ses embarras quil fut contraint deralentir la cavalcade de sa vie. De lescrime aurugby, de la natation la course pied, du vloau ski, lcrivain sest dpens dans un grandnombre de disciplines sportives mais lquita-tion fut et resta le plus durable attachement decet inconstant. Journal inutile et Correspondanceavec Chardonne en font foi, qui abondent en confi-dences explicites, en notations exaltes ou en re-grets lancinants.

    Au Portugal, en Suisse, au Maroc, en Angle-terre, en Irlande, le cavalier Morand trouve conju-guer ses deux inclinations majeures : les pay-sages et lquitation dextrieur. Aux environs deSintra, sur les lieux o lcrivain britanniqueWilliam Beckford le prcda la fin du XVIIIesicle, il chevauche dans les dunes, montant chaquejour un grand cheval allemand, fou comme un yearling, quunmatre de mange monocle, amateur de Milady doit assagiravant de le lui confier. cette occasion, Morand constate quenquelques dcennies, son insu, sa clbre nouvelle a fait unetrange carrire dans tous les manges dEurope, devenant unlivre culte pour tous les hommes de cheval. Au palais de Se-teais, il monte en compagnie dun ancien officier anglais: cematin, je suis mont cheval avec le capitaine Simpson. Les An-glais adorent le cheval, sautent tout, tombent, montent ltrier chauss fond, les pieds en dehors, comme les gendarmes, les ongles de la mainen bas, les coudes carts, le dos rond; ils galopent en montant etchargent dans les labours; en descendant de cheval, mon capitaineSimpson bourre son irlandais de carottes, mais il le laisse en sueur,expos la tempte. Mystre.

    succs de saison, mais l se borna tout son talent. Comment nepas sentir laigreur et lenvie dans ces jugements lemporte-pice? Toutefois, si Morand sduit toujours, sil ne cesse dtreun modle pour de nouvelles gnrations dcrivains, cestpeut-tre quil fut davantage quun auteur de circonstance ,selon la formule assassine dAragon.

    Par-del la lgende dans laquelle on la vite enferm, Mo-rand rsiste pourtant la dsutude qui lui tait promise. Lesdfauts quon lui reprochait : la rapidit, la superficialit, lascheresse, lont servi. Ils lont empch de prendre la posede lcrivain qui crit en manchettes de dentelle. Lcriturefut dabord pour lui lexpression dun lan vital, puis un

    moyen dinvestigation du monde, avant de devenir linstru-ment dune revanche de limaginaire sur les dceptions de lhis-toire. La longue vie de Morand offre aux biographes unematire des plus romanesques et un contraste aussi frappantque lavers et le revers dune mdaille. Un versant ombreuxet mlancolique fait suite et soppose un versant solaire etrayonnant. Dans un premier temps, lexistence de lcrivainfut ddie la chasse aux sensations, au got des dparts etdes ailleurs, la course aux succs et lambition dtreindreun univers en pleine mutation. Dans un second temps, par-tir de 1945, elle parat reflter la nostalgie du pass, lamer-tume des dfaites et le penchant lintrospection, si ce nest

    lexploration des gouffres intrieurs. En tout temps, lhommene fut pas aim de ses confrres et lon sait combien la litt-rature accrot la frocit naturelle de lhomme. Ainsi de PaulMorand, qui semble avoir tout fait pour aggraver son cas enfaisant paratre, posthumes, son Journal inutile et sa Corres-pondance avec Chardonne, qui donnent de lui limage la plusodieuse, et dont il savait quils desserviraient sa mmoire.Sans doute pour protger son secret, une pudeur et des sen-timents quil ne voulait pas laisser entrevoir.

    Dans lexcellente prface quil a donne lAnthologie de lalittrature questre, rdite en 2010 grce la persvrance deJean-Louis Gouraud, Jrme Garcin crit que dans la vie de

    Morand, qualifi avec excs de crapule trsdoue que le bonheur dsobligeait mais que lagrammaire avantageait, seuls les chevaux sem-blent lavoir rendu plus humain [] eux seulslont fait moins arrogant, plus humble. Eux seulsont grandi ce petit homme sec. Eux seuls ont ajoutde la gaiet son pessimisme, du miel son fiel. eux seuls, cet infidle a t fidle . Eux seulsont obtenu quil se dboutonne, quil ouvrelcluse de ses motions. Jugement exact,comme en tmoignent non seulement Milady,Histoire de Cad, lAnthologie de la littraturequestre, maints passages de Parfaite de Sali-gny et du Flagellant de Sville, mais aussisonJournal inutileet sa Correspondanceavec Char-donne. Avec William Beckford, Lon Tolsto,

    Gabriele DAnnunzio, Siegfried Sassoon et William Faulkner,Morand est lun des rares crivains cavaliers de la littrature.Car si dautres mains plume ont su voquer chevaux et ca-valiers avec talent de D-H Lawrence Jean Giono, de Jean deLa Varende Claude Simon , elles ne surent pas forcmenttenir une bride.

    Cest la fin du XIXe sicle, en 1899, que le jeune PaulMorand fut mis cheval: Les jours ne reviendront plus, o nousapprenions monter avec justesse, aprs avoir pil du poivre pen-dant trois annes, des annes de furoncles et de courbatures, aumange Pellier, rue Chalgrin, enseignes par des cuyers en haut-de-forme et habit noir , crit-il dans la prface de son Antholo-

    Les galops dun ecrivain botte

    94 Jours de CHEVAL octobre novembre dcembre 2014 95

    Page de gauche, Paul Morand droite en compagniede Paul Valry et Andr Maurois en 1932 au chteaude Montmirail. En dessous, le commandant Gardefort,hros malheureux de Milady interprtpar le comandant Christian Roquet Saumur.Le plus bel hommage littraire rendu la fusionharmonieuse du cavalier et du cheval.

    Le gnral LHotte(1825-1904), cuyer en chef

    Saumur de 1864 1870,dessin du colonel Margot.

    Il fit la synthse desenseignements de dAure et

    Baucher. Ci-dessus, Robichonde La Gurinire (1688-1751),

    directeur du Mange royaldes Tuileries, avec un lvefaisant une dmonstration

    de lpaule en dedans,leon la plus utile

    pour assouplir un cheval.

    PHO

    TOS

    : RUE

    DES

    ARC

    HIV

    ES/T

    ALLA

    ND

    IER

    - CO

    LLEC

    TIO

    N C

    HRI

    STIA

    N R

    OQ

    UET

    PHO

    TOS

    : CH

    EMIN

    EMEN

    T/LE

    CO

    URIE

    R D

    E L

    OUE

    ST -

    CO

    LE M

    ILIT

    AIRE

    DE

    SAUM

    UR/M

    USE

    DE

    LA C

    AVAL

    ERIE

    Paul Morand

    Jours de CHEVAL octobre novembre dcembre 2014

  • Cest au Portugal, aussi, quil d-couvre et monte un cheval arabe, Cad,dont la vie fut une srie daventures, etdont il devint le biographe dans une autrenouvelle. lautomne, il senthousiasmepour les premires chasses au renard, langlaise, dans les forts de chnes-lige,brles, magnifiques, de lAlentejo : dans ces vallonnements o lon sattend des desses du Poussin, soudain une gra-vure anglaise, les cinquante chiens de lqui-page; pas les fanfares des trompes franaisesmais le petit cor anglais de cuivre rouge. Jeme suis trs mal entendu pendant les pre-miers trois quarts dheure, avec un arabeblanc qui tirait comme le diable et qui ilme fallait tordre le nez, mais on ma donnpour les dernires heures un dlicieux che-val qui sautait tout en se jouant .

    Voyageant en Angleterre, en 1958, il ne rsiste pas la ten-tation de renouer avec ses souvenirs questres de lentre-deux-guerres et va voir chasser lquipage Quorn, prs de MeltonMowbray, la Mecque du fox-hunting, au nord de Cambridge. Le cheval est encore Dieu ici, rapporte-t-il son confident Char-donne; des splendeurs; les cavaliers nayant aucune ide du ma-nge et du style, mais absolument laise partout, car toujours enselle, vu quil ne se passe pas un jour sans point to point, steeple-chases, drags Et de conclure que ce quil reste de la vieilleAlbion, ce nest pas sa flotte, qui ne sert plus rien, mais sachasse au renard, malgr les barbels et les labours.

    En Suisse, o il est contraint de rsider jusquau momento le Conseil dtat le rintgre dans le corps diplomatique, avantde le mettre aussitt la retraite, le vieux cavalier senchante galoper, deux heures durant, dans la plaine du Rhne, la figureclabouss de la boue projete par les sabots du cheval qui leprcde. Jusquau jour fatal o, 80 ans, son corps, avec qui ilvivait comme un cavalier monte son cheval, le trahit et loblige remiser ses bottes et ses perons. Jai lair vert, de loin; on

    sapproche et on trouve un vieil arbre mort,couvert de lierre. Cest alors quil re-nonce aussi lusage des femmes. Char-donne, non moins misogyne mais moinsport que lui sur le dduit, il confie jaipris une grande dcision: cest de me priver,dornavant, des femmes []. Il y a plus decinquante-cinq ans que je fais lamour.Amen! . Trop de temps perdu avec lesdames, prcise-t-il, ajoutant quon nedevrait soccuper damour qu lge dela retraite. Aprs quil se fut rsign dmonterdans toutes les acceptions du terme,le cavalier cavaleur, sil a pris sa retraiteamoureuse, na pas dit adieu aux chevaux.Cest sur un autre mode, celui du rve etde lcriture, quil a entretenu son inex-tinguible passion. Lauteur de Milady

    dplorait de navoir jamais accd lminente dignit dcuyer, cette haute cole dont il admirait si fort les prtres lacs et as-ctiques qui clbrent le culte du cheval rassembl dans la p-nombre des manges, Saumur et Vienne.

    En 1972, il se rend la Hofburg pour assister la reprisedes cuyers de lcole de Vienne et le lendemain, il livre sonJournal cet aveu dchirant: Je pleure comme un veau, sur ma viede cavalier dfunte; je retrouve les appuyers, le plaisir de sentir lecheval bien passer sa jambe sur lautre, se pencher, couler ds quonouvre lcluse; ds quon cesse de le maintenir sous la pression de labotte. Je sens lamiti profonde de lhomme et du cheval, que jai es-say de rendre dans Milady. Je me suis endormi, hier soir, bris parle chagrin, lamour du cheval (si souvent dans mes rves), le regretde ma dchance.

    Si puissant, si sincre, tait lamour du cheval chez cet hommequi naimait pas lhumanit et ne saimait pas lui-mme, quila pu crire : lexception de Milady, tout ce que jcris est m-diocre . Notable injustice, mme sil est vrai que les livres de savieillesse, le Flagellant de Sville, Parfaite de Saligny, Montociel,

    Fouquet ou le soleil offusqu et Venises sont dun meilleur aloique ses uvres de jeunesse, moins tape--l'il, moins jazzy,plus purs, et dune sobrit toute classique.

    Cest en 1933, entre Saumur et Villefranche-sur-Mer, queMorand crivit Miladypour rpondre une commande de Gal-limard. Le hros du rcit, le comman-dant Gardefort, ancien cuyer du Cadrenoir, aprs avoir trouv en la jumentMilady, la monture idale, celle avec quiil ralise laccord parfait du centaure,est contraint, pour payer les frais deson divorce, de la vendre un nou-veau riche, cavalier amateur et indignedun tel cheval. Nayant plus de rai-sons de vivre, Gardefort, sous prtextede donner une leon son nouvel ac-qureur, conduit Milady sur un via-duc et lentrane dans la mort avec lui.

    Cette histoire damour tragiqueest aussi le plus bel hommage rendu lart questre, la fusion du cava-lier et du cheval, la rigueur moraleet lthique de la haute cole, quiest dabord une cole de vie, o laconqute ne sobtient que par lhu-milit et la soumission: Ctait dabordun combat,...

Recommended

View more >