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    Article

    Antje ZiethenArborescences: revue dtudes franaises, n 3, 2013.

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    URI: http://id.erudit.org/iderudit/1017363ar

    DOI: 10.7202/1017363ar

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    La littrature et lespace

  • Arborescences Antje Ziethen

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    LA LITTRATURE ET LESPACE

    Antje Ziethen Universit McGill

    Prlude

    Tantt morphique, tantt mtaphorique, le recours la notion despace en littrature est pratique

    courante. Ce fait sexplique, entre autres, par la prdisposition du langage spatial pouvoir sriger

    en un mtalangage capable de parler de toute autre chose que de lespace (Alonso Aldama 2009

    citant Greimas 1976 : 130-131). En tmoigne, par exemple, LEspace littraire de Maurice Blanchot

    qui emploie le terme au sens figur. Pour cet rudit, lespace littraire se dployant entre lauteur,

    le lecteur et luvre constitue un univers clos et intime o le monde se dissout (Blan-

    chot 1955 : 46). Les mditations de Blanchot la fois critiques et philosophiques sur la littra-

    ture, luvre comme origine, la solitude, lartiste et linspiration partent du principe que [l]artiste

    [] ne se sent pas libre du monde, mais priv du monde, non pas matre de soi, mais absent de soi,

    et expos une exigence qui, le rejetant hors de la vie et de toute vie, louvre ce moment o il ne

    peut rien faire et o il nest plus lui-mme (Blanchot 1955 : 54). La notion despace littraire intro-

    duite par Blanchot est donc investie dun sens trs spcifique et diffre, nous allons le voir, de celle

    mobilise par les approches dites gocentres que nous exposons dans le prsent article. Leurs d-

    marches consistent plutt clairer la fonction de lespace au sens gographique et gomtrique

    au sein du texte littraire. Parmi ces approches, nous comptons la gopotique (White 1994 ; Bouvet 2011), les romans-gographes (Brosseau 1996), la gocritique (Westphal 2007 ; Tally 2011),

    la gographie de la littrature (Moretti 2000 ; Piatti 2008), la pense-paysage (Collot 2011), la narrato-

    logie de lespace (Dennerlein 2009 ; Nnning 2009 ; Ryan 2009) et lcocritique (Garrard 2004 ; Zapf

    2006 ; Posthumus 2011 ; Suberchicot 2012). Elles se sont dveloppes, pour la plupart, dans le sil-

    lage du spatial turn qui se manifeste dans les sciences sociales et humaines ds les annes 1990. Le

    spatial turn sappuie sur la prmisse que lespace est impliqu dans toute construction du savoir

    (Cosgrove 1999 : 7) faisant en sorte que les chercheurs have begun to interpret the spatiality of hu-

    man life in much the same way they have traditionally interpreted [] the historicality and sociality of

    human life (Soja 2000 : 7 ; italiques dans loriginal). Les nouvelles approches en littrature rfutent

    lide reue que lespace soit simple dcor, arrire-plan ou encore mode de description. Ds lors, il

  • Arborescences Antje Ziethen

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    ne se rsume plus une fonction de scne anodine sur laquelle se dploie le destin des personnages

    mais simpose comme enjeu digtique, substance gnratrice, agent structurant et vecteur signifiant.

    Il est apprhend comme moteur de lintrigue, vhicule de mondes possibles et mdium permettant

    aux auteurs darticuler une critique sociale. Notre objectif est de prsenter un survol la fois dia-

    chronique et thorique mme si ncessairement non-exhaustif de diffrentes thories axes

    sur lespace en littrature pour faire ressortir leurs mthodes, objectifs, divergences et convergences.

    1. Du chronotope la smiosphre

    La thorie littraire a t longtemps dvoue la dimension temporelle du rcit. Toutefois, des d-

    cennies avant le spatial turn, deux chercheurs, notamment Mikhal Bakhtine et Youri Lotman, ont

    dmontr que les structures spatiales du monde fictionnel sont fondamentales la production du

    sens. Leurs rflexions continuent alimenter les recherches en littrature, raison pour laquelle nous

    souhaitons exposer ici leurs contributions la thmatique de lespace. Pour Bakhtine et Lotman,

    lorganisation de lespace fictionnel est spculaire de la vision du monde qui sy rattache. Le texte

    littraire plus quil ne rcupre fidlement le modle spatial partir duquel la ralit est construite

    le transforme et le transpose potiquement (Frank 2009 : 64). Cependant, les approches des deux

    thoriciens ne se recoupent pas pour autant. Les travaux de Lotman sinscrivent dabord dans une

    tradition narratologique et stendent ensuite une smiotique culturelle tandis que la pense bakhti-

    nienne articule une potique historique fonde sur le genre littraire. Bakhtine constate, en effet,

    que la littrature rvle, travers ses marques gnriques, les constellations spatio-temporelles spci-

    fiques une poque historique. Le genre repose sur des chronotopes que Bakhtine dfinit comme

    le[s] principa[ux] gnrateur[s] du sujet et les centres organisateurs des principaux vnements

    (Bakhtine 1978 : 391). En leur sein, le temps se matrialise dans lespace (Bakhtine 1978 : 391). Le

    chronotope permet lauteur de faire sens de son poque et de transposer en narration le monde

    dont il est issu. Il est pour ainsi dire la condensation artistique-littraire dun espace-temps rel .

    Bakhtine identifie plusieurs types et degrs chronotopiques do linstabilit inhrente la

    notion qui peuvent coexister, sentrelacer, se succder, se juxtaposer, sopposer (Bakhtine

    1978 : 393). Les chronotopes primordiaux, voire transhistoriques, tels que la rencontre, le seuil et la

    route, traversent plusieurs genres romanesques mme si leur fonction change avec le temps. Dautres

    chronotopes, secondaires, constituent llment fondateur dun genre en particulier, comme par

    exemple le chteau en relation au roman gothique. Sy ajoutent galement des noyaux spatio-

  • Arborescences Antje Ziethen

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    temporels la nature, lidylle, le salon qui se retrouvent chez certains auteurs ou dans les uvres

    dune tendance littraire spcifique. Curieusement, la signification mme du chronotope oscille, chez

    Bakhtine, entre thme , genre et univers humain ainsi que la dj signal Mitterand (Mitte-

    rand 1990 : 93-95). La polysmie du terme saccompagne dun dsquilibre entre ses deux compo-

    santes (chronos et topos). Plusieurs chercheurs ont constat que Bakhtine, malgr son intention pre-

    mire, privilgie le temps lespace (Brosseau 1996 : 99). Cette prfrence se prsente dj dans le

    titre de son tude Formes du temps et du chronotope qui confre au temps une plus grande im-

    portance en le nommant sparment (Frank 2009 : 65). Aussi lespace se trouve-t-il moins au centre

    de lintrt que les actes et les vnements qui sy rattachent.

    Youri Lotman, en revanche, propose un concept qui met en avant les relations spatiales

    souvent au dtriment du temps. Son travail sest impos dans le champ littraire, surtout en narrato-

    logie, grce sa capacit de dcrire non seulement les donnes spatiales dun texte mais galement sa

    dimension non-spatiale, voire mtaphorique (Dennerlein 2009 : 28-29). Associant les structures nar-

    ratives des modles culturels, luvre de Lotman srige, de fait, en vritable thorie de smiotique

    culturelle. Dans La Structure du texte artistique (Lotman 1973), Lotman explique que lattachement des

    tres humains au rgne du visuel, voire du spatial, est une donne anthropologique, mme anato-

    mique. Notre corporalit et notre conscience corporelle font en sorte que nous structurons lespace

    selon des oppositions binaires : haut/bas, gauche/droite, devant/derrire. Ce modle spatial du

    monde devient dans [l]es textes un lment organisateur, autour duquel se construisent aussi ses ca-

    ractristiques non spatiales (Lotman 1973 : 313). Plus prcisment, le schma spatial axiologique et

    asymtrique se trouve la base de modles culturels, transposs dans le texte, o il reprend les pola-

    rits valable-non-valable, bon-mauvais, les siens-les trangers, accessible-inaccessible,

    mortel-immortel, etc. (Lotman 1973 : 311).

    Lotman distingue la topographie, cest--dire la reprsentation despaces concrets dans

    un texte littraire et variable dune uvre lautre, de la topologie qui cristallise les structures de base,

    savoir les constantes, communes tous les textes dune culture (Lotman 1974 cit dans Frank

    2009 : 66). Lexemple le plus pertinent dune telle figure topologique est la frontire qui divise tout

    lespace du texte en deux sous-espaces, qui ne se recoupent pas mutuellement (Lotman 1973 : 321).

    La scission spatiale saccompagne de lmergence de deux champs smantiques opposs auxquels

    sont associs des personnages particuliers. Pour que se noue une intrigue, il faut un pas outre la

    frontire pour dpasser ses dlimitations smantico-spatiales. Le protagoniste qui d