Sartre Par Sartre

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<p>98</p> <p>SITUATIONS,</p> <p>IX</p> <p>, ~eu~eJ?ent ue ce besoin d end de Ia totalit mdlvlduelle : I'tude des faits de sous-alimen~. on c ronique m?ntre que l'absence de protemes dans I~ nournture entraine Ia disparition de Ia se.x!laht comme besoin. D'autre part, les conditions du travail - Ia brusque transplantation des paysans Ia ville et Ieurs nouvelles activ~t~, par exemple Ia soudure autogne, e~ contradiction avec leur ancien rythme de v.le - p.euvent entrainer l'impuissance ds vingtcmq - vmgt-huit ans. Le besoin sexuel ne peut se dpasser vers l'autre sous forme de dsir qu~ lorsque certaines conditions historiques et soc~ales s0!1t donnes. En d'autres termes, Ia v!,ale Ionction de l'analyse est celle d'une mdiation.Cahiers de philosophie, nO 2, 3 [urier 1966.</p> <p>SAR TRE</p> <p>PAR</p> <p>SAR TRE</p> <p>_ Comment voyez-vous Ia reIation entre vos Rremiers crits phiIosophiques, en particulier L'Etre et le Nant, et uotte travaiI thorique actueI, disons depuis Ia Critique de Ia raison dialectique?JEAN-PAUL SARTRE.- Le problme fondamental est celui de ma relation avec le marxisme. Je voudrais essayer d'expliquer, par ma biographie, certains aspects de mes premiers travaux, car cela peut aider comprendre pourquoi j'ai si radicalement chang de point de vue apres Ia Seconde Guerre mondiale. Je pourrais dire, d'une formule simple, que Ia vie m'a appris Ia force des choses , En fait, j'aurais d commencer dcouvrir cette force des choses ds L'ire ei Ie Nant parce qu'on m'avait dj, l'poque, fait soldat alors que je ne voulais pas l'tre. J'avais donc dj fait l'exprience de quelque chose qui n'tait pas ma libert et qui me gouvernait du dehors. On m'avait mme fait prisonnier, sort auquel j'avais pourtant cherch chapper. Ainsi, je commenais dcouvrir Ia ralit de Ia situation de l'homme parmi les choses, que j'ai appele l'tre-au-monde , Et puis, peu peu, je me suis aperu que le</p> <p>100</p> <p>SITUATIONS,</p> <p>IX</p> <p>SUR</p> <p>MOI-MME</p> <p>101</p> <p>monde tait plus compliqu que a. PendanL Ia Rsistance, en efet, il semblait y avo ir un PO/isibilit de dcision libre. Je crois que mes pr mires pices sont trs symptomatiques de mou tat d'esprit pendant ces annes de guerre. Jc Ies appelais ((thtre de Ia Iibert. L'autre jour, j'ai relu Ia prface que j'avais crite pour une dition de ces pices - Les Mouches, Huis elos et d'autres - et j'ai t proprement scandalis. J'avais crit ceci: ((Quelles que soient les circonstances, en quelque lieu que ee soit, un homme est toujours libre de choisir s'il sera WI traitre ou nono Quand j'ai lu cela, je me suis dit : (( C' est incroyable : je le pensais vraiment! Pour comprendre que j'aie pu croire cela, il faut se rappeler qu'il y avait, pendant lu Rsistance, un probleme trs simple, qui se ramenait finalement une question de courage : il fallait accepter les risques de l'action, c'est-dire le risque d'tre emprisonn ou dport, Mais en dehors de cela? Un Franais ne pouvait tre que pour les Allemands ou contre eux, il n'y avait pas d'autre option. Les vritables problmes politiques, qui vous conduisent tre pour, mais,., ou ((contre, mais ... ne se posaient pas cette poque. J'en ai conclu que, dans toute circonstance, il y avait toujours un choix possible. C'tait faux. Tellement faux que j'ai voulu, plus tard, me rfuter moi-mme en crant, dans Le Diable et le bon Dieu, le personnage de Heinrich, qui ne peut choisir. Il voudrait le faire, bien sr, mais il ne peut choisir ni I'Eglise, qui a abandonn les pauvres, ni les pauvres, qui ont abandonn l'Eglise. Il est totalement conditionn par sa situation. Tout cela, pourtant, je ne l'ai compris que beaucoup plus tardo Ce que le drame de Ia</p> <p>guerre m'a app~rt, ~o~~ tous c~u::c-9;ui y ont particip, c est I expenenc~ de, 1.her,olsme. Pas le mien, videmment - )e n ai Iait que porter quelque.s val~ses. Mais le militant ~e l,a Rsistance qUI tait arrt et tortur tat devenu pour ~ou,s un mythe. e milit.ant existait, bien sr mais 11 reprsentait aUSSl pour nous une sorte de mythe personnel. Serions-I!-0us capables de tenir sous Ia torture, nous aussi? Il s'agissait alors de faire preuve d'enduranc~ p~ysique, et non de djouer les ruses de I'Histoire et les pieges de l'alination. Un homme est tortur : que va-t-il faire? Il va parler ou refuser de parler. C'est cela, que j'appelle l'exprience de l'hroi'sme, qui est une exp~rienc~ fausse .. Apres Ia guerre, est venue 1 exprence vraie, celle de Ia socit. Mais [e crois qu'il tait ncessaire, pour moi, de passer d'abord par le ~ythe de l'hroi'sme. Il fallait que le personnage d avant Ia guerre, qui tait une sorte d'individ~aliste goiste, stendhalien, soit plong malgr lu~ ~~ns l'Histoire tout en gardant encore Ia possibilit de dire oui ou non, pour pouvoir ensuite affronter les problemes inextricables de l'aprs-guerre comme un homme totalement conditionn par son existence sociale, mais cependant suffsamment capable de dcision ~our rassumer ce conditionnement et en devemr responsable. Car l'ide que je n'ai jamais cess de dvelopper, c'est que, en fin de compte, chacun est toujours responsable de ce qu'on a fait de lui - mme s'il ne peut rien faire de plus que d'assumer cette responsabilit. Je crois qu'un homme pe~t toujours faire quelg~e chose. de ce qu',on a. fait de lui. C'est Ia dfinition que je donnerais aujourd'hui de Ia libert : ce petit mouvement qui fait d'un tre social totalement conditionn une per-</p> <p>118</p> <p>SITUATIONS,</p> <p>IX</p> <p>SUR</p> <p>MOI-MME</p> <p>119</p> <p>pas d'tre toujours grinant - est une chose exceptionnelle, qu'on n'avait jamais vue avant et qu'on n'a pas revue depuis. C'tait une seconde raison de choisir Flaubert. La troisime, c'est que l'tude de Flaubert reprsente, pour moi, une suite l'un de mes premiers livres, L' lmaginaire. J' essayais de montrer, dans ce livre, qu'une image n'est pas une sensation rveille, ou remodeIe par l'intelect, m mme une ancienne perception altre et attnue par le savor, mais quelque chose d'entirement difirent, une ralit absente, rvle dans son absence mme travers ce que j'appeIais un analogon : un objet servant de support analogique et travers par une intention. Quand nous nous endormons, par exemple, les points Iumineux qui ~pparaissent sous nos 'paupires - Ies~phosphenes - peuvent serVIr de support analogique pour n'importe quelle image onirique ou hypnagogique. Bref entre Ia veille et Ie sommeil, certaines personnes voient passer des formes vagues, qui sont des phosphnes travers lesquels ils projettent l'image d'une personne ou d'une chose. Dans L' lmaginaire, j'ai essay de prouver que les objets imaginaires -Ies images - taient une absence. Dans mon livre sur Flaubert, j' tudie des personnes imaginaires, des gens qui, comme FIaubert, jouent des rles. Tout homme est une fuite de gaz par laquelle il s'chappe dans l'imaginaire. Flaubert tait constamment cela, Pourtant, il devait aussi regarder Ia ralit en face puisqu'il Ia hassai, et c'est tout le problerne des rapports entre Ie reI et l'imaginaire que j 'essaie d'tudier partir de sa vie et de son ceuvre. . , Finalement, travers tout cela, il est pos,I (</p> <p>sible de poser Ia question : Quel tait le monde social imaginaire de Ia rveuse bourgeoisie de 1848? C'est dj, en soi, un sujet fascinant. De 1830 1840, Flaubert fait ses tudes au collge de Rouen et tous ses textes d'alors dcrivent ses condisciples comrne des bourgeois rndiocres et mprisables. Or, il se trouve qu'il y a eu, cette poque, cinq annes de luttes violentes, politiques, dans ce mme collge. Aprs Ia rvoIution de 1830, des jeunes garons ont engag Ie cornbat politique dans les coles, se sont battus et ont t vaincus. L'influence des romantiques - que Flaubert dcrit plusieurs reprises cornme un dfi leurs parents - ne se comprend que dans cette perspective : quand les jeunes rebelles sont devenus des blass , ils ont t rcuprs comme bourgeois ironiques - ils avaient chou. L'extraordinaire, c'est que Flaubert ne dit pas un mot de tout cela. Il dcrit les jeunes gens qui l'entourent comme s'iIs n'taient que de futurs adultes - c'est--dire des tres abjects. Il crit : Je voyais des dfauts qui deviendraieni vices, des besoins qui deviendraieni manies, des I [olies qui deviendraieni crimes - brej, des enfants qui deviendraient des hommes. L'histoire de ses annes d'tudes se limite, pour Iui, celle du passage de l'enfance Ia maturit. En ralit, ce fut l'histoire d'un sursaut de honte de Ia bourgeoisie, travers ses fils, puis de Ia dfaite des fils et de l'effacement de Ia honte. Tout cela devant aboutir au massacre de 1848. Avant 1830, Ia bourgeoisie rouennaise se cachait sous ses couvertures. Quand elle en merge enfn, ses fils s'crient : Bravo! Nous allons proclamer la Rpubliquel Les pres jugent alors qu'ils ont encore besoin, aprs tout, d'une</p> <p>120</p> <p>SITU</p> <p>ATI ONS,</p> <p>IX</p> <p>SUR</p> <p>MOI'-MME</p> <p>121</p> <p>couverture. Et Louis-Philippe devient roi. Mais les fils se persuadent que les pres ont t dups et dcident de continuer Ia lutte. Il en rsulte au college un chahut monstre mais inutile : les perturbateurs seront renvoys. En 1831, donc, quand Louis-Philippe se dbarrasse de La Fayette et ouvre Ia voie Ia raction, il y a, dans le collge de Flaubert, peu avant qu'il y entre, des garons de treize ou quatorze ans qui r~fusent calmement de se confesser, jugeant que c est l un excellent terrain pour une preuve de force avec les autorits, puisque Ia bourgeoisie, aprs tout, reste officiellement voltairienne. La confession dans les coles est une survivance de Ia Restauration, et elle pose le dlicat problme de l'instruction religieuse obligatoire - qui, selon eux, viendra finalement jusque devant Ia Chambre des Dputs. Je ti~e mo~ chapeau ces gamins de quatorze ans qUI ont labor une telle stratgie, tout en sachant trs bien qu'on allait les renvoyer. Ils o~t d'abord eu affaire l'aumnier [ Coniesseioil - Nonl ) puis un autre fonctionnaire [ Non, non, non! ] puis au principal qui les a expulss. C'est alors un toll dans tout le collge - comme ils l'avaient espr. Les leves de quatrieme lancent des ceufs pourris sur le principal adjoint et deu x d'entre eux sont renvoys. Le lendemain, l'aube, les externes de Ia classe se runissent et font le serment de venger leurs camarades. Le jour suivant, six heures du matin, les pensionnaires leur ouvrent les portes: tous ensemble, ils s'emparent des btiments et les occupent. En 1831, djl Du haut de leur forteresse, ils bombardent le cansei! acadmique qui s'est runi pour dlibrer dans un immeuble voisin.</p> <p>Pendant ce temps, le principal se traine aux pieds des plus anciens lves, les suppliant - ave c succes - de ne pas se solidariser avec les occupants , En fin de compte, les leves de quatrieme n'obtiennent pas Ia rintgraton de leurs camarades renvoys mais les autorits doivent promettre qu'il n'y aura aucune sanetion contre ceux qui ont occup les locaux. Trois jours plus tard, les lves dcouvrent qu'on les a dups : le collge est ferm. Exactement comme aujourd'hui\ L'anne suivante, quand ils reviennent, ils sont naturellement furieux et ils vont entretenir une agitation incessante dans le collge. C'est cette poque que Flaubert a connue, mais il ne l'a pas du tout vcue de cette aon-l. Bien qu'il ait beaucoup crit sur son enfance et sur sa jeunesse, il n'y a pas un seul texte de lui qui fasse allusion cette rvolte des collgiens. En fait, bien sr, il va suivre Ia mme volution que tous ceux de sa gnration, mais sa maniere. Il n'a pas particip I'pisode violent de l'occupation du college mais il va arriver au mme rsultat, un peu plus tard, par une voie diffrente. Un jour de 1839, en effet, le professeur de philosophie tombe malade et un remplaant lui succde. Les leves dcident que ce remplaant est incomptent et lui font une vie impossible. Le principal essaie de s'en prendre deux ou trois ((meneurs , mais toute Ia classe se solidarise ave c eux. C'est Flaubert qui rdige Ia lettre collective dans laquelle les lves protestent auprs du principal contre Ia qualit de l'enseignement et les menaces dont ils sont l'objet. Cela lui vaut d'tre renvoy, avec deux ou trois autres. Cette fois, Ia signification de Ia protesta-</p> <p>122</p> <p>SITUATIONS,</p> <p>IX</p> <p>SUR</p> <p>MOI-MME</p> <p>123</p> <p>tion est trs claire : Flaubert et ses condisciples sont de jeunes bourgeois qui rclament une bonne ducation bourgeoise - Aprs ioui, nos parents paient assez cherl Ce second pisode est rvlateur de l'volution d'une gnration et d'une classe. Ces diverses expriences donneront naissance des livres amers sur Ia bourgeoisie, dont Ies auteurs se rsigneront ensuite n'tre pIus qu'ironiques - autre maniere d'tre bourgeois. .</p> <p>doivent dcider consciemment d'ignorer les mthodes d'interprtation marxiste et psychanalytique, ce qui les rend ncessairement moins</p> <p>nafs</p> <p>,"</p> <p>- Pourquoi ~avez-vous abandonn le roman, depuis quelques annes, pour crire des biographies ei des pices de ihlre? Esi-ce parce que vous pensez que le marxisme et Ia psychanalyse, par le poids de leurs concepts, ont [aii du roman une forme littraire itnpossible?- Je me suis souvent pos Ia questiono Il est certain qu'il n'y a aucune technique qui permette de rendre compte d'un personnage de roman comme on peut rendre compte, par une interprtation marxiste et psychanalytique, d'une personne ayant rellement exist. Et si un auteur tente d'utiliser ces systmes d'interprtation dans un roman, sans avoir trouv Ia technique formelle approprie, le roman dsparait, Cette technique, personne ne l'a encore dcouverte, et je ne suis pas sr qu'elle puisse exister.</p> <p>Il existe aussi des romans d'un autre genre, de faux romans comme ceux de Gombrowicz, qui sont des sortes de machines infernales. Gombrowicz a une trs bonne connaissance de Ia psychanalyse, du marxisme et de bien d'autres choses, mais il garde leu r gard une attitude sceptique, si bien qu'il construit des objets qui se dtruisent dans l'acte mme de leur construction - crant ainsi le modele de ce qui pourrait tre un roman Ia fois analytique et matrialiste.</p> <p>- Pourquoi avez-vous cess d'crire des romans?- Je n'en prouvais plus le besoin. Un crivain est toujours un homme qui a plus ou moins choisi l'imaginaire : illui faut une certaine dose de fiction. Pour ma part, je Ia trouve dans mon travail sur FIaubert, qu'on peut d'ailleurs considrer comme un romano Je souhaite mme que Ies gens disent que c'est un vrai romano J'essaie, dans ce livre, d'atteindre un certain niveau de comprhension de FIaubert au moyen d'hypothses. J'utilise Ia fiction - guide, contrle, mais fiction quand mme - polJ.r retrouver Ies raisons pour lesquelles Flaubert, par exemple, crit une chose le 15 mars, pui le contraire Ie 21 mars, au mrne correspondant, sans se soucier de Ia contradiction. Mes hypothses me conduisent donc inventer en partie mon personnage.</p> <p>I</p> <p>- En somme, depuis l'apparition du marxisme, et de Ia psychanalyse, aucun romancier ne peut plus crire ruuemeni ?- Ce n'est pas cela. Il peut le faire, bien sr, mais son roman est alors considr comme natf . Autrement dit, il n'y a plus d'univers naturel du roman et il ne...</p>