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  • LITTRATURE ET PRAGMATIQUE: PROPOS DE LA PERFORMATIVIT

    DE LA PAROLE SURRALISTE

    COLETTE GUEDJ

    Universit de Nice-Sophia Antipolis

    "La mdiocrit de notre univers ne dpend-elle pas

    essentiellement de notre pouvoir dnonciation?"

    (Andr Breton)

    RESUMEN

    Esta conferencia se propone sealar a partir del estudio de las revistas Proverbe, Littrature y La Rvolution surraliste, la importancia de la performatividad en la produccin surrealista y demostrar cmo la componente enunciativa se inscribe, sorprendentemente, en unos enunciados que, aunque no son antili-terarios (el Manifiesto lo expone claramente), resultan ser al menos paraliterarios. Es posible que la per-formatividad del lenguaje reniegue tanto de la literatura?

    Palabras clave: surrealismo, performatividad, literatura.

    RSUM

    L'objet de cette confrence est de montrer, partir de l'examen des revues Proverbe, Littrature et La Rvolution surraliste l'impact de la performativit dans la parole surraliste. Je dmontre ainsi que cette composante nonciative s'inscrit trangement dans des noncs sinon rsolument antilittraires (le Manifeste l'nonce clairement) du moins paralittraires. La performativit du langage serait-elle ce point brouille avec la littrature?

    Mots-cls: surralisme, performativit, littrature.

  • ABSTRACT

    This lecture aims to point off, after studying the journals Proverbe, Littrature and La rvolution surraliste, the importance of performativity in surrealist works and show how the enunciative component is, surprisingly, categorized by statements which, while not anti-literary (the Manifeste states this clearly) are certainly paraliterary. Can language performativity be so at odds with literature?

    Keywords: surrealism, performativity, literature.

    L'objet de cette double incursion dans le domaine de la pragmatique et du surralisme est de tenter de mettre en vidence l'impact pragmatique de la parole surraliste dans deux revues1 o se dploie l'activit langagire du groupe, savoir Proverbe (1920) et La Rvolution surraliste (1924 1929), deux publications qui enregistrent avec une prcision de sismographe, l'une la ful-gurance dada, l'autre les oscillations du surralisme (jusqu' la rupture qui remodlera le groupe et crera de nouvelles donnes); nous tenterons de montrer que la performativit qui les traverse est, pour l'une, de type ludique, pour l'autre, potique et polmique, et qu'elle est mettre en pers-pective avec le Manifeste du surralisme2 d'Andr Breton, texte dont on verra qu'il fonctionne comme un acte, illocutoire, de validation des pratiques langagires et scripturales du groupe.

    I. LA REVUE DADASTE : UN ESPACE LUDIQUE DE DISQUALIFICATION DU LANGAGE ET DE LA LITTRATURE.

    Les origines du surralisme sont bien connues, dont on sait qu'il est d'abord une "aventu-re du langage": le mouvement dadaste d'o il est issu va se constituer en raction contre le "car-nage" de la guerre de 14-18 selon les propres termes des dadas, et avec les seules armes dont ils disposent, celles du nihilisme et de la provocation, esprant par l mme porter atteinte aux valeurs sacro-saintes tant de conformisme que de logique, de l'idologie bourgeoise -et partant du langage, verbal ou non verbal, qui la sous-tend; les surralistes, aprs 1922, date de l'essouf-flement dada garderont intact ce got de la subversion, mais en l'inflchissant cependant dans un sens plus polmique, voire insurrectionnel.

    Le canal qui va drainer cette colre mais sans la domestiquer, en sera donc tout d'abord la revue (hrite des avant-gardes futuristes, [fig. 1 et 2] dont la mise en page pulvrise est pro-pice l'parpillement d'une parole discontinue, et ses clats (et parfois elle n'est qu'un cri ou qu'un hurlement, comme cette page entire d'un manifeste dada recouverte du mot "hurle" ou cette autre, dont le mot rcurrent est "rien"). Je citerais rapidement ces petites revues au vitriol, dont le titre lui seul en dit long sur la volont aussi subversive que factieuse de leurs auteurs, tant du point de vue du genre anti-littraire qu'elles affichent que du contenu langagier essen-tiellement parodique qu'elles vhiculent Cannibale (1920), Dadaphone (19?1), Le Cur barbe (1922), L'uf Dur (1921 1924); sophage (1925) ou encore Proverbe qui nous retien-dra plus longuement.

    1.- Proverbe (du 1er fvrier 1920 au 1er mai 1920), 5 numros; La Rvolution surraliste (1924 1929), 12 numros.

    2.- Andr Breton, Manifestes du surralisme, coll. folio/essais, 1985. Ce titre regroupe en fait trois textes, chelonns sur une priode de quinze ans et qui s'intitulent respectivement Manifeste du surralisme (1924) pour ce qui du premier, et auquel nous faisons rfrence ici; Second manifeste du surralisme (1929); et Prolgomnes un troisime Manifeste, 1942.

  • Fig. 1

    Catalogue du Futurisme 1909-1916, Paris, Muse National d'Art moderne, 1973, p. 151.

    Cette revue [fig.3] que dirigera Eluard ("Quelques pages de petites annonces, dira-t-il, o nous pourrons nous crire") se prsente sous la forme de feuillets qui, par leur caractre dcousu, sont un dfi non seulement la forme habituelle du livre, mais encore son mode de lecture. Le lecteur est invit devoir dnouer les caprices de la mise en page, voue la verticalit autant qu' Thorizontalit, -complique, de surcrot par les disparits graphiques et typographiques-, avant de pouvoir accder au texte, et quand il y parvient c'est pour s'apercevoir que le non sens y est roi: la devise de cette revue en effet pourrait bien se rsumer par la sentence prononce par Eluard: "Nous humilierons la parole de la bonne faon" (en rponse la recommandation de Paulhan: "Avant de pouvoir tout dire il faut tout savoir de la misre des mots"), et il faut donner au terme de sentence toute sa force originellement et violemment illocutoire, "qui excute l'ad-versaire d'un trait", ainsi que nous le rappelle Marie-Paule Berranger dans son excellent ouvrage Dpaysement de Vaphorisme1. Dans le mme numro, Eluard persiste et signe, avec ce slogan qui dcrit autant une attitude qu'il nonce un mot d'ordre, tout le moins terroristes: "Bas les Mots" Il s'agit en fait d'arracher les mots leur usure, qui en a mouss le sens, - leur "servage" dira Breton- en s'attaquant notamment aux structures figes de la langue que constituent les lieux com-

  • LANTITRADITION FUTURISTE Manifeste-synthse

    A B A S L E P o m i n i r A lixnin S S k o r i u i u

    ot&lo E I S ormmlr M E nlgme

    ce moteur toutes tendances impressionnisme fauvi-sme cubisme expressionnisme pathtisme dramatitmt orphisme paroxysme DYNAMISME PLASTIQUE MOTS EN LIBERT INVENTION DE MOTS

    DESTRUCTION

    6 u p p r M l o n de la douleur potique

    Pas

    de

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    es exotismes snobs * le copie en ert

    es syntaxes e* IH*K ******m

    e l'adjectif e le ponctuation * e l'harmonie typographique ^ es temps et personnes des verbes e l'orchestre ^ e le forme thtrale U-u sublime artiste Z u vers et de la strophe es maisons e la critique et de la satire e l'intrigue dans les rcits

    de l'ennui

    F i g . 2

    Catalogue du Futurisme 1909-1916 , Paris, M u s e National d'Art moderne, 1973, p. 156.

  • muns dont le proverbe, porteur d'une sagesse ancestrale, est la forme la plus avre. (Le titre de la revue, Proverbe au singulier, ne laisse pas d'tre pragmatiquement signifiant, qui nous renvoie une opration portant sur les proverbes tout en relevant elle-mme rflexivement d'une prover-bialit agissante); c'est ainsi que vont fleurir de faux proverbes, ractivs sous la plume ludique de ces faussaires et qui, rinvestis d'un nouveau signifi, conserveront cependant toute leur force d'autorit puisque la structure syntaxique propre l'nonc premptoire aura t gnralement prserve (Todorov nous rappelle opportunment que "nous avons conscience de la structure syn-taxique de la phrase avant mme de prendre connaissance de la signification des morphmes iso-ls"4). Jugeons-en ces quelques exemples, extraits de 152 Proverbes mis au got du jour, publis par Eluard et Soupault en 1925: certains sont la transformation d'un hypotexte aisment recon-naissable, "Une matresse en mrite une autre", "Vivre d'erreurs et de parfums", "Il ne faut pas lcher la canne pour la pche"; d'autres noncent, l'instar des aphorismes de Desnos dans Langage cuit, des contre-vrits gnrales, -tout aussi acceptables que celles d'origine: "Le soleil ne luit pour personne" ou encore: "Lchez la proie pour l'ombre" (Breton): d'autres, plus subti-lement travaills, sont des sortes de proverbes-valises dont l'hypotexte est chercher dans le rsultat de la troncation de deux proverbes "Il faut rendre la paille ce qui appartient la pou-tre", les deux proverbes tant l'un et l'autre des citations du Discours sur la Montagne, l'un chap. XXII, verset 21, l'autre chapitre VI, verset 3: "Rendez donc Csar ce qui est Csar et Dieu ce qui est Dieu", et "Pourquoi voyez-vous une paille dans l'il de votre frre lorsque vous ne vous apercevez pas d'une poutre qui est dans votre il?"

    Il faut citer galement ces formules de sagesse d'une logique imparable "Quand un uf casse les ufs c'est qu'il n'aime pas les omelettes", ou encore, celui-ci que l'on doit Picabia, " Qui avale son parapluie marche forcment droit" (A l'inverse de ce travail de contrefaon, l'o-pration sacrilge peut aussi consister s'approprier la paternit de proverbes, en les signant: "Rira bien qui rira le dernier" Thodore Fraenkel.).

    Cependant le plaisir jubilatoire que peuvent procurer ces manipulations langagires ne sau-rait masquer, comme nous le rappelle opportunment Aragon l'acte proprement langagier qu'elles constituent ( propos de Lautramont qu'en cela les surralistes ont imit, mais l'origine de ces dtournements de langage remonte bien plus loin: