Le manteau de Timanthe dans la tragédie classique : ?· Le manteau de Timanthe dans la tragédie classique…

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  • 1

    Le manteau de Timanthe dans la tragdie classique : chos thoriques et rpercussions

    scniques lpoque moderne

    Vincenza PERDICHIZZI

    Dans lOrator Cicron illustre la diffrence entre oportere et decere : le premier se

    rfre au caractre parfait du devoir qui doit tre accompli toujours et par tous, le deuxime

    concerne ladaptation la circonstance et la personne, pour laquelle il fournit un exemple :

    [] si le peintre a vu dans le sacrifice dIphignie, alors que Calchas tait sombre,

    Ulysse plus sombre encore et Mnlas accabl, quil lui fallait voiler la tte

    dAgamemnon, puisquil tait incapable de rendre avec son pinceau le comble de la

    douleur ; si enfin lacteur se demande ce qui est sant, que nous faut-il penser que doive

    faire lorateur ?1

    Le peintre mentionn est Timanthe, actif Athnes au Ve sicle avant J. C., et clbre

    surtout pour le dtail dAgamemnon voil dans le tableau du sacrifice dIphignie, devenu

    dans lantiquit symbole de limpuissance de lart exprimer la douleur la plus extrme. Dans

    ces termes, en effet, on retrouve la description de la mme peinture chez Pline lAncien :

    Pour en revenir Timanthe, sa qualit principale fut sans doute lingniosit : en effet on

    a de lui une Iphignie, porte aux nues par les orateurs, quil peignit debout, attendant la

    mort, prs de lautel ; puis, aprs avoir reprsent toute lassistance afflig

    particulirement son oncle , et puis tous les modes dexpressions de la douleur, il

    voila le visage du pre lui-mme, dont il tait incapable de rendre convenablement les

    traits.2

    Ayant puis tous les modes dexpression de la douleur en les appliquant aux autres

    personnages du tableau, il ne reste Timanthe qu voiler le visage du pre, parce quil

    narrivait pas le rendre convenablement. A ce sujet Valre Maxime est encore plus

    explicite :

    1 CICERON, Lorateur, texte tabli et traduit par A. Yon, Paris, Les Belles Lettres, 1964, XXI, 74, p. 26-27 : si

    denique pictor ille vidit, cum immolanda Iphigenia tristis Calchas esset, tristior Ulixes, maereret Maenelaus,

    obvolvendum caput Agamemnonis esse, quoniam summum illum luctum penicillo non posset imitari ; si denique

    histrio quid deceat quaerit, quid faciendum oratori putemus ?. 2 PLINE LANCIEN, Histoire naturelle, XXXV, texte tabli, traduit et comment par J.-M. Croisille, Paris, Les

    Belles Lettres, 1985, 73, p. 68 : Nam Timanthi vel plurimum adfuit ingenii. Eius enim est Iphigenia oratorum

    laudibus celebrata, qua stante ad aras peritura cum maestos pinxisset omnes praecipueque patruum et tristitiae

    omnem imaginem consumpsisset, patris ipsius vultum velavit, quem digne non poterat ostendere .

  • 2

    Que dirai-je de cet autre peintre non moins clbre qui reprsenta le sacrifice si

    douloureux dIphignie ? Aprs avoir plac autour de lautel Calchas lair abattu, Ulysse

    constern, Mnlas poussant des plaintes, il couvrit dun voile la tte dAgamemnon :

    ntait-ce pas avouer que lart ne saurait exprimer la douleur la plus profonde et la plus

    amre ? Il nous montre un aruspice, un ami, un frre en pleurs, son tableau est comme

    mouill de leurs larmes ; mais il laissa la sensibilit du spectateur mesurer la douleur du

    pre.3

    Si lindication sur les hurlements dAjax est considrer comme une innovation de

    lauteur, telle que Lessing la proposait dj dans son Laocoon4, ou comme une adjonction

    expurger du texte5, il nen reste pas moins que Valre Maxime considre le choix de

    Timanthe de voiler le visage du pre comme laveu manifeste des limites de lart : le tableau

    est tremp des larmes des Grecs qui assistent au sacrifice, mais on laisse limagination

    du spectateur la tche de se reprsenter la souffrance dAgamemnon.

    La participation de lobservateur au compltement et au dcryptage de louvrage

    merge aussi dans le passage de Pline lAncien, qui relve dans lingniosit la qualit

    principale de Timanthe, parce que cest le seul artiste dans les uvres de qui il y a plus

    comprendre que ce qui est effectivement peint 6. Les peintures de Timanthe invitent donc le

    spectateur ne pas sarrter ce quil voit, mais aller au-del, stimul par une composante

    allusive relle punctum barthien prsente dans le tableau mme, qui focalise son attention

    en confrant du relief ce quon voile. Dans ce sens-ci, on pourrait bien dire quon cache

    pour mieux montrer.

    Comme Cicron, Quintilien tablit une comparaison entre la peinture et lart

    rhtorique dans la perspective quon vient dillustrer ; il assimile le manteau de Timanthe la

    prtrition, ellipse verbale plus efficace quune argumentation dtaille, non seulement dans

    les cas o il ne faut pas exprimer certains contenus, mais aussi quand on ne peut pas les traiter

    pro dignitate, cest--dire convenablement, syntagme correspondant au digne utilis ensuite

    propos de la reprsentation de la douleur dAgamemnon, comme Pline lavait dj fait :

    3 VALERE MAXIME, Actions et paroles mmorables, traduction nouvelle de P. Constant, Paris, Garnier, 1936,

    tome deuxime, VIII, XI, 6, p. 242-245 : Quid ille alter aeque nobilis pictor, luctuosum immolatae Iphigeniae

    sacrificium referens, cum Calchantem tristem, maestum Ulixen, [clamantem Aiacem,] lamentantem Menelaum

    circa aram statuisset, caput Agamemnonis involvendo nonne summi maeroris acerbitatem arte non posse exprimi

    confessus est ? Itaque pictura eius haruspicis et amici et fratris lacrimis madet, patris fletum spectantis adfectu

    aestimandum reliquit . 4 LESSING, Laocoon, tr. fr. de Courtin revue et corrige; avant-propos de Hubert Damisch ; introduction par

    Jolanta Bialostocka, Paris, Hermann, 1990, p. 54, n. 12. 5 La suite du passage avec les rfrences lharuspex, lamicus et au frater, cest--dire trois personnages qui

    correspondent Calchas, Ulysse et Mnlas, fait pencher plutt pour cette solution. 6 PLINE LANCIEN, Histoire naturelle, op. cit. ( in unius huius operibus intellegitur plus tamen quam

    pingitur ).

  • 3

    Et dans le discours ? Ny a-t-il pas l aussi dissimuler certains dtails, soit quils ne

    doivent pas apparatre, soit quils ne puissent tre indiqus comme il conviendrait ? Cest

    ce que fit Timanthe, qui tait, je crois, originaire de Cythnos, dans le tableau qui lui fit

    remporter le prix sur Colots de Tos. Ayant reprsenter le sacrifice dIphignie, il

    avait peint Calchas triste, Ulysse encore plus triste, et donn Mnlas le maximum

    daffliction que pouvait rendre lart ; ayant puis tous les signes dmotion, ne sachant

    pas comment rendre convenablement lexpression du pre, il lui voila la tte et laissa

    chacun le soin de limaginer son gr . Salluste na-t-il pas agi de mme, quand il a

    crit : Sur Carthage, il vaut mieux, je pense, tre rticent que trop peu loquace?7

    Quintilien ne se borne pas proposer un parallle entre les deux arts, mais il fournit

    une application littraire prcise, qui transforme lartifice de Timanthe en authentique figure

    rhtorique8.

    A lpoque moderne, on trouve un exemple analogue dans les Dicerie sacre I, 2, de

    Giambattista Marino, qui sinsre dans un dbat commenc pendant la Contre-Rforme9. Il

    reprend videmment Valre Maxime, pour rapprocher la solution de Timanthe dun passage

    de lEvangile selon Saint Jean relatif la crucifixion. Si lartiste grec avait donn quelque

    expression la douleur des personnages qui assistaient au sacrifice, lvangliste russit aussi

    reprsenter la participation motive des lments naturels, du ciel, de la terre, du soleil,

    mais, son tour, il est forc de sarrter devant la mre pour laquelle il recourt un silence

    allusif, un vide verbal qui exige dtre rempli par le lecteur.

    On a extrmement lou ladresse de Timanthe, lequel, ayant peint dans le sacrifice

    dIphignie, Calchas triste, Ulysse mlancolique, Ajax qui criait, Mnlas qui se

    dsesprait, quand il arriva peindre Agamemnon qui, surpassant tous ceux-ci dans sa

    passion et sachant quil ntait pas aussi facile de reprsenter laffection du pre que la

    piti de laruspice, la douleur des amis, les larmes du frre et la tristesse des prsents,

    surmonta la difficult par lartifice et le reprsenta la tte couverte, inventant quil se

    couvrait le visage avec un voile pour scher ses larmes. Lvangliste Jean eut recours

    la mme sagacit pour dcrire le pitoyable holocauste de son Seigneur, fait sur lautel de

    la Croix. Il peignit les femmes en larmes, les disciples affols, le larron suppliant, le

    centurion tourdi : il peignt toute la famille des cratures pleurantes, le Ciel en deuil, la

    terre tremblante, les tombes ouvertes, les blocs de pierre briss, le Soleil ple, la Lune

    sanglante ; mais arriv la mre et nayant pas lespoir de pouvoir exprimer au fond

    lexcs de son angoisse, il la recouvrit dun voile artificiel, en passant les dtails sous

    7 QUINTILIEN, Institution oratoire, t. II, livres II, e III, texte tabli et traduit par J. Cousin, Paris, Les Belles

    Lettres, 1976, II, 13, 12-14, p. 72 : Quid ? non in oratione operienda sunt quaedam, sive ostendi non debent

    sive exprimi pro dignitate non possunt ? Ut fecit Timanthes, opinor, Cynthius in ea tabula qua Coloten Teium

    vicit. Nam eum in Iphigeniae immolatione pinxisset tristem Calchantem, tristiorem Ulixem, addidisset Maenelao

    quem summum poterat ars efficere maerorem : consumptis adfectibus non reperiens quo digne modo