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LE CERCLE PROUDHON,

ENTRE EDOUARD BERTH ET GEORGES VALOIS

A lpoque o il publie ses Mfaits des intellectuels, en 1914, la grande ide du trs

sorlien Edouard Berth, dcrit par Yves Guchet comme le plus remarquable peut-tre des

collaborateurs des Cahiers du Cercle Proudhon1, est que Maurras et Sorel se compltent

lun lautre la faon dApollon et de Dionysos. LAction franaise qui, avec Maurras, est

une incarnation nouvelle de lesprit apollinien, par sa collusion avec le syndicalisme qui, avec

Sorel, reprsente lesprit dionysien, crit-il, va pouvoir enfanter un nouveau grand sicle, une

de ces russites historiques qui, aprs elles, laissent le monde longtemps bloui et comme

fascin 2. Berth, on aura loccasion de le voir, changera davis par la suite. Mais il ne fait pas

de doute que cette conclusion correspond alors aux leons quil a tirs de sa participation aux

activits du Cercle Proudhon, cnacle entour aujourdhui, prs dun sicle plus tard, dune

sorte daura mythique, mais dont lhistoire et la signification exigent dtre mises en

perspective de faon plus large.

Le principal animateur du Cercle Proudhon na toutefois pas t Edouard Berth, mais

Georges Valois, personnage atypique dont litinraire, en dpit des quelques travaux qui lui

ont t consacrs, reste encore trop peu connu.

De lanarchisme lAction franaise

Georges Valois, de son vrai nom Alfred-Georges Gressent, est n le 7 octobre 1878 Paris,

dans une famille ouvrire et paysanne. Son pre, un Normand venu sinstaller comme boucher

Montrouge, meurt accidentellement trois ans plus tard. Sa mre, petite couturire dorigine

bourguignonne, le fait lever par sa grand-mre et son second mari, Frdric Eugne Marteau,

un libre-penseur et farouche partisan de la Rpublique. Elev la dure, le jeune garon ressent

bientt lenvie de voir du pays. A lge de dix-sept ans, aprs avoir exerc divers petits

mtiers, il sembarque pour Singapour. Il restera dix-huit mois en Asie, o il apprend le

malais et se lance dans le commerce. Cest dans une librairie de Sagon quil dcouvre un

petit livre publi en 1872 par Jean Richepin, Les rfractaires, qui annonce la mort de la

bourgeoisie et le triomphe du proltariat. Cette lecture le fascine. Sous son influence, il

devient anarchiste.

Rentr en France en juillet 1897, le jeune Valois va donc dabord frquenter les milieux

rvolutionnaires, principalement anarchistes. Il sintgre au groupe de LArt social, qui sest

constitu autour du pote anarchiste Gabriel de La Salle, o il fait la connaissance du grand

Fernand Pelloutier, vritable crateur du syndicalisme ouvrier franais, qui a fond en 1892

les Bourses du Travail et qui rdige alors une revue intitule Louvrier des deux-mondes, de

Paul Delesalle, qui vient dtre lu secrtaire adjoint de la Confdration gnrale du travail

(CGT), de Jean Grave, directeur de lhebdomadaire anarchiste Les Temps nouveaux,

dAugustin Hamon, qui anime LHumanit nouvelle, du futur ministre Albert Mtin, de Lon

Rmy, qui fut le traducteur de Marx, de Sbastien Faure, de Charles-Albert, etc. Valois publie

son premier article dans Les Temps nouveaux. Il est aussi remarqu par Augustin Hamon, qui

dcide de le prendre comme collaborateur. Pendant plus dun an, Valois sera secrtaire de

LHumanit nouvelle, aprs quoi une brouille sparera les deux hommes.

Cest LHumanit nouvelle, alors quil a tout juste vingt ans, que Valois fait la

connaissance de Georges Sorel, venu apporter le manuscrit de son petit livre sur Lavenir

socialiste des syndicats, qui paratra en mars-avril 1898. Nous sommes quelques uns, dira-t-

il plus tard, lui devoir une grande dlivrance. Cest lui qui nous a arrachs dfinitivement

la dmocratie, dont les prjugs habitaient la pense des anarchistes, bien quils sen

dfendissent [] Sorel nous dcrassa totalement par des raisons tires de la philosophie

proltarienne quil construisait . Et dajouter : Anarchistes, nous jugions les parlementaires

socialistes peu prs de la mme manire que nous jugeons ces bonhommes de lAction

franaise. Nous les regardions comme des bourgeois (quils taient) qui avaient invent une

nouvelle manire de duper le peuple, et nous avions absolument raison [] Nous tenions

dailleurs en parfait ddain la pense socialiste, hors celle de Marx, qui tait dj dune

platitude curante. Nanmoins, un certain nombre danarchistes avaient du respect pour

Sorel, que lon regardait comme le seul penseur socialiste 3.

Aprs cette premire exprience journalistique, Valois, en 1900, est appel sous les

drapeaux. Il fait son service militaire au 46e rgiment dinfanterie Fontainebleau.

Lanarchiste antimilitariste quil est encore va sy dcouvrir enchant par larme ! Lorsquil

la quitte au bout de six mois, pour raisons de sant, cest en ayant repris contact avec le vrai

peuple et les ides rvolutionnaires fortement atteintes du moins est-ce ce quil dira vingt

ans plus tard4. Il a en fait le sentiment davoir dcouvert le peuple rel . Sy ajoute un

lment plus subjectif : Ds que nous commenons le service en campagne, je dcouvre

avec stupeur que jai une admiration secrte pour cette autorit qui donne tant dordres aux

mouvements des hommes. Jen suis indign [sic], mais mon sang est plus fort que les ides de

Kropotkine . Le voici donc acquis lide dautorit. Son anarchisme seffondre du mme

coup5.

Fin 1901, il se voit offrir un prceptorat en Russie, dans la famille du gouverneur de la

province de Kaunas, Emmanuel Alexandrovitch Vatatzi, dont il va soccuper du fils cadet,

Alexandre (lequel sera tu la guerre, en 1916). Cest durant son sjour en Russie quil

rencontre une Franaise dorigine helvto-alsacienne, Marguerite Schouler, quil pouse sur

place, l aussi, sans doute, quil est gagn lantismitisme. Revenu Paris en aot 1903, il

entre comme secrtaire chez Armand Colin, alors dirig par Max Leclerc, et dcouvre luvre

de Charles Pguy. En 1904, il adhre au premier syndicat des employs de ldition, ce qui lui

permet de faire la connaissance de Pierre Monatte, futur crateur de La Vie ouvrire, puis de

La Rvolution proltarienne. En 1907, il participera lui-mme la cration dun nouveau

syndicat des employs de ldition affili la CGT. Cest cette poque quil adopte le

pseudonyme de Georges Valois, afin de ne pas risquer de perdre son emploi.

Ses ides se sont alors nettement inflchies droite. En juin 1905, appel rdiger une

notice de dictionnaire, il crit : Qui veut la vie doit accepter le travail, qui veut le travail doit

accepter la contrainte, et par consquent le chef . Cette phrase est une sorte de rsum de son

premier livre, quil publie lanne suivante, lge de vingt-sept ans, sous un titre demi

nigmatique : Lhomme qui vient.

En mme temps quune critique philosophique de Jean-Jacques Rousseau, de Kant et de

Karl Marx6, Lhomme qui vient est une exaltation du principe dautorit, qui emprunte dans

une certaine mesure aux ides de Nietzsche. Je dois Nietzsche ma libration , crit

dailleurs Valois dans lintroduction7. Ce nest que par la suite, et sous linfluence de Maurras,

quil reniera plus ou moins cette composante nietzschenne de son inspiration. Dans ce

premier livre, en revanche, on ne dcle aucune influence de la pense de Sorel. Valois, du

reste, adhre de toutes ses forces une philosophie de lEtre, quil oppose celle du devenir.

Or, la philosophie sorlienne est une philosophie du devenir. Valois va encore jusqu crire

que cette prtendue uvre de progrs et de vie, le socialisme, est en vrit la pire uvre de

rgression et de mort 8. Il ajoute que le socialiste est lhomme paresseux, jaloux, envieux,

orgueilleux. Cest un homme qui aime la richesse et les jouissances de la vie, mais ne veut pas

faire leffort pour les obtenir 9.

Pour justifier lautorit, le jeune auteur nhsite pas faire appel la science. Il sappuie

notamment sur les ides du biologiste Ren Quinton qui, sopposant aux thses darwiniennes,

soutient que la vie a trouv ds lorigine sa perfection dans des conditions physico-chimiques

dtermines, que lvolution tend par la suite dtruire. La vie tant menace, poursuit

Valois, il est du devoir de lhomme de lutter contre les menaces qui psent sur elle, afin,

comme il le dira plus tard, de maintenir par des crations continues les conditions dans

lesquelles lactivit cellulaire de ltre humain se maintient son plus haut degr dans un

milieu naturel qui lui est de moins en moins favorable 10. Valois affirme que cest par le

travail que lhomme peut faire face aux menaces. Mais en mme temps, il constate avec

lucidit que lhomme a tendance tout faire pour chapper au travail. Loin den tirer

argument contre le travail, il en retire au contraire lide que le travail doit tre impos. Le

travail implique lorganisation, donc lautorit. Toute sa philosophie de lautorit se fonde

donc sur la ncessit du travail, qui permet lhomme de ragir contre leffet dfavorable des

forces naturelles. Ce point est intressant, car il montre que Valois nassigne nullement la

socit le rle de suivre les lois naturelles , ce en quoi il se distingue des darwinistes

soc