l’art et la littérature dans la perspective du beau ...ois-  · l’art et la littérature

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  • Lart et la littrature dans la perspectivedu beau chez PlatonFranois Chass, Universit Laval

    Par ce texte, nous tenterons de rpondre, avec laide de Platon, la question qui nous occupe dans ce dossier, savoir celle du rap-port entre la littrature et la philosophie. Nous inscrirons cetterflexion dans un cadre plus large, celui de lart. Nous ne nous attar-derons pas dmontrer la qualit littraire du corpus platonicien ;crateur de mythes, fin psychologue, metteur en scne et pote, elles seules ces quatre dsignations suffisent le faire. Ne serait-ceque parce que Platon tait un crivain un des plus grands delAntiquit et par le fait mme, un artiste, nous sommes en droitde souponner que son uvre puisse servir rpondre notre ques-tion. Si Platon sest toujours efforc duser du langage avec une pr-occupation littraire, cest sans doute parce que cette forme avait unrle jouer dans ses vises dducateur.

    Le lieu commun dit que Platon avait peu de considration pourlart. Certes, le dsormais clbre passage des trois lits du dbut dudixime livre de la Rpublique fournit une justification une telleaffirmation. Ce passage de la Rpublique nenvisage pas lart sur leplan de sa valeur esthtique. En fait, mme si Platon a consacr unpan important de son uvre la question du beau, cette dernire necontient pas une thorie explicite et acheve de lart dans son rap-port la beaut. Considrant quil sagit surtout ici de rpondre une question, nous allons avant tout essayer dy arriver avec laidede Platon, plutt que chercher faire une interprtation serre de sonuvre dans le but de cerner sa vritable position sur lart. Cestpourquoi nous traiterons de lart la lumire de la pense platoni-cienne sur le beau, sans pour autant prtendre exposer ce que Platonaurait considr comme sa conception de lart.

    Nous essaierons donc, partir de la pense de Platon sur lebeau, de concevoir de manire articule comment la littrature peutservir doutil la philosophie ou, plus prcisment, lducationphilosophique. Il sagit en somme de chercher savoir comment la

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  • littrature peut favoriser laccs la vrit. Mais dabord, posons-nous une question prliminaire : la littrature nest-elle quuneforme dart parmi dautres qui permet de nourrir la rflexion philo-sophique ou y contribue-t-elle dune manire particulire, voirepropre ?

    Si nous considrons la rflexion philosophique comme uneactivit essentiellement rationnelle, intimement lie lusage dulangage, il semble que nous puissions dire que la littrature est laforme dart qui peut y contribuer le plus directement, du fait quelleutilise le mme mdium. Mais bien entendu, il y a moyen aussi,notamment en littrature, dutiliser le langage de manire totalementirrationnelle ; la posie, par exemple, se rapproche parfois plus de lapeinture que dun quelconque discours raisonn. En fait, celui quiveut rflchir partir dune uvre dart, littraire ou autre, doit enquelque sorte convertir limpression quil en retire en quelque chosedintelligible, de comprhensible pour lui-mme. En ce sens, la lit-trature se retrouverait sur le mme pied que les autres formes dart.Il savre donc bien difficile de cerner en aussi peu de lignes si la lit-trature contribue dune manire vraiment diffrente des autres arts la rflexion philosophique. Voil pourquoi nous orienterons cetterflexion avant tout comme une rflexion sur lart et sa contribution la rflexion philosophique. Ceci nous amnera traiter successi-vement du vrai, du beau et du bien chez Platon ainsi que de leur rela-tion avec lart, ensuite de quoi nous reviendrons au thme propre-ment dit de la littrature et de la philosophie. De Platon, nous nousrfrerons surtout la Rpublique, au Phdre et au Banquet. Nousnous aiderons aussi de deux commentaires, lun de Heidegger, tirde son Nietzsche1, et lautre de Gadamer, tir de Vrit et mthode2.

    Art, vrit et beautLa littrature est communment accepte comme une forme

    dart, si bien quune rflexion sur lart peut nous dire quelque chosesur la littrature. Quand on voque la vision platonicienne de lart,on a coutume de se rfrer avant tout au dbut du livre X de laRpublique, dans lequel Platon, par la bouche de Socrate, juge trssvrement les artistes, les traitant dimitateurs, les classant parmi

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    Lart et la littrature dans la perspective du beau chez Platon

  • ces gens qui traitent des choses sans vraiment les connatre, crantdes uvres loignes de la ralit, de la vrit. Si on se fie ce pas-sage de la Rpublique, Platon considrait lart comme tant essen-tiellement mimsis, cest--dire imitation3 . Il qualifiait ainsi cesuvres par lesquelles les tres humains ont tent de reprsenter plus ou moins fidlement quelque objet, situation ou sentimentpar le biais des diffrentes formes dart. Il dsignait ainsi, parexemple, la reproduction peinte dun lit, la sculpture reprsentant unbeau jeune homme, la musique voquant le courage, la pice dethtre voquant les belles actions. Avec lavnement de la photo-graphie, lart moderne, notamment en ce qui concerne la peinture etla sculpture, sest beaucoup distanci de sa fonction reproductive etest devenu plus abstrait, non-figuratif. Nous pourrions donc avecraison douter de lapplicabilit de la rflexion platonicienne sur lamimsis lgard de lart abstrait. Toutefois, ce serait faux de direque Platon ne peut plus rien nous dire sur lart tel quil est devenuaujourdhui. Nous verrons pourquoi un peu plus loin.

    Pour linstant, penchons-nous sur la question de lart en tantquimitation, telle que traite par Platon au livre X de la Rpublique,avec les trois lits. Les trois lits en question, ce sont lide du lit, lelit de lartisan et le lit du peintre. Pour fabriquer un lit, lartisan doitdj avoir en lui lide du lit, si bien que le lit fabriqu ne seraquune copie de ce lit intelligible. son tour, le lit du peintre seraune copie du lit de lartisan, une imitation. Cette hirarchie des litstraduit trois ordres de ralit. Le lit le plus rel est lide du lit,puisque cest elle qui renferme dans toute sa plnitude ce quest unlit. Le lit de lartisan est un lit moins rel, moins parfait, puisquil estsoumis au devenir. Enfin, le lit peint est encore moins rel, puisquilne prsente quune des vues possibles dun lit matriel. chaqueniveau de reproduction, lide du lit se dissimule toujours plus.

    Dans son Nietzsche, Heidegger tire profit de ce passage de laRpublique pour mener une rflexion sur le rapport de lart la vri-t. Heidegger signale que pour les Grecs comme Platon, il faut com-prendre le mot vrit (altheia) en tant que non-dissimulation4 .Puisque la mimsis constitue lessence de tout art5 , luvre dartdissimulerait la plnitude de la ralit de lide qui est au fondement

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    Dossier : Philosophie et littrature

  • de ce dont elle est la reproduction. Si nous concevons lart commesimple imitation, lart est donc essentiellement dissimulation, etdonc nous loigne de la vrit. Et cest ce que lon considre, tradi-tionnellement, comme la vision platonicienne de lart.

    Cependant, dans le cadre de cette rflexion, il nous importe peude savoir ce que le Platon historique pensait rellement de lart.Nous verrons que dans son traitement de la question du beau(Banquet, Phdre), Platon donne des munitions celui qui voudraitdfendre une thse bienveillante lgard de lart, du moins si nousenvisageons ce dernier, non pas comme simple imitation, mais aussicomme objet esthtique.

    Comme le souligne Gadamer dans Vrit et mthode, la carac-tristique essentielle de la beaut, nonce dans le Phdre, est de semanifester, ce qui se dit aussi altheia6. La manifestation est propre-ment linverse de la dissimulation. La beaut est donc elle aussi non-dissimulation, ce qui montre sa parent avec la vrit. Toutefois,beaut et vrit ne sont pas une mme chose : la beaut tire lmevers la vrit. En effet, la beaut, du fait quelle seule a reu pourlot le pouvoir dtre ce qui se manifeste avec le plus dclat et ce quisuscite le plus damour7 , est ce qui attire notre me au niveau delintelligible, lequel est un ordre de ralit plus lev, o les ides nesont pas dissimules derrire la confusion du monde sensible8. En cesens, si on conoit luvre dart comme objet de beaut, on est forcdadmettre que, loin dtre dissimulation, elle est un mdiateur versla vrit, puisquelle suscite notre dsir de la saisir.

    Ainsi, il serait possible de concevoir luvre dart comme tantplus quune simple imitation sans valeur. Du fait dtre imitation,luvre dart peut nous loigner de la vrit, mais si nous y mettonsde la beaut, elle acquiert le pouvoir de suggrer notre me unniveau de ralit plus lev. Illustrons cette ide laide dunexemple. Prenons Polyclte qui reproduit un beau garon par unesculpture. Certes, il va essayer de le reproduire fidlement, mais enpurant les formes, en arrangeant les mesures et les proportions, ilpourra crer un objet dart qui permettra son admirateur dentre-voir lide du corps humain dans sa perfection. Il pourra mme rus-sir faire transparatre dans lexpression de son personnage un

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    Lart et la littrature dans la perspective du beau chez Platon

  • caractre noble. Si la sculpture est empreinte dune beaut sensibleplus parfaite que celle de ce quelle imite, elle suggre alors lmeune ralit suprieure, plus pleine, que le modle en chair et en os nepermettait pas ncessairement dentrevoir. Ainsi, lart est toujoursimitation, mais de par sa beaut, il est pour lme une voie daccs la vrit, la ralit dans sa plnitude.

    Ceci dit, on peut se demander si devant la grande place occupeaujourdhui par lart abstrait, on doit rejeter lide selon laquellelart serait essentiellement mimsis. Autrement dit, lart est-il enco-re de lart sil nest plus imitation ? On pourrait considrer lexigen-ce imitative comme une contrainte pour lartiste, contrainte qui legnerait dans llaboration dune uvre mdiatrice de vrit,capable dlever lme au-del des cas particuliers du monde ph-nomnal, vers un certain absolu. La contrainte imitati