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  • La littrature comme arme

    Introduction : Les mtiers du livre face la censure

    Les diteurs subissent de lourdes contraintes. Une nouvelle lgislation entre en vigueur.

    En aot 1940 parat la liste Bernhard, puis le 28 septembre 1940 la premire liste Otto : elle

    donne les titres des 1060 ouvrages retirs de la vente ou interdits, tablie par la Propaganda-

    Staffel (la section de propagande allemande) en liaison avec lAmbassade, dirige par Otto

    Abetz. Elle est suivie de trois nouvelles listes. Est proscrit tout ce qui est jug

    antiallemand , les uvres dcrivains juifs , de traducteurs juifs ; ainsi que la

    rimpression duvres amricaines et anglaises parues aprs 1870. Deux millions de volumes

    sont pilonns.

    Les maisons ddition sont nettoyes : onze ferment. Nathan et Calman-Lvy sont

    aryaniss sous le nom des Editions Balzac.

    Conjointement parat une Convention de censure qui dicte les nouvelles rgles pour

    lactivit ditoriale en zone occupe. Lditeur devient entirement responsable du choix des

    ouvrages quil publie : cette Convention rige en principe lautocensure.

    Mais les rivalits entre la Propaganda-Staffel, le Commandement militaire allemand en

    France et lAmbassade Paris font que ces rgles ne sont pas appliques la rgle. De plus,

    quelques failles juridiques permettront de passer outre aux rgles.

    De son ct, Vichy utilise la censure pour promouvoir son programme de rforme

    intellectuelle et morale. La censure morale sapplique donc au domaine littraire ; elle

    pourchasse tous les passages jugs oss. partir davril 1942, la Commission de contrle du

    papier choisit les livres publier et soumet ses choix la section Schriftum de la Propaganda-

    Staffel.

    Les revues relvent du service des priodiques : du ministre de linformation Vichy, de la

    censure des livres Clermont-Ferrand, de ladministration militaire allemande avenue des

    Champs-Elyses. Elles ne subissent pas les interdictions des listes Otto.

    Les priodiques antrieurs lOccupation peuvent reparatre sans demande dautorisation.

    Pour les autres celle-ci est ncessaire ; les motifs de refus sont le manque de papier, les

    opinions politiques ou des raisons raciales.

    Aprs le dcs de lamiral Darlan, la censure franaise est entre les mains de Paul Marion ;

    celui-ci se rend compte quelle nest pas toujours efficace. Les censeurs locaux sont souvent

    peu lettrs et se font duper ; dautres sont comprhensifs, parfois mme complices. La censure

    allemande nest pas toujours trs vigilante envers les revues.

    Les bulletins ronotyps peuvent tre publis sans autorisation ; il nest pas ncessaire den

    prsenter deux exemplaires la censure.

    Aprs la barrire de lautorisation de paratre, il y a celle du dpt lgal qui est une

    obligation pour les diteurs.

    Les imprimeurs ( Les soldats du plomb ) prennent de trs gros risques. La rpression est

    violente et beaucoup sont emprisonns ou excuts.

  • I- Lcriture intime : de la survie lexpression dun non consentement

    1- Beaucoup de journaux intimes sont crits pendant cette priode, par des crivains et non-crivains, des rsistants et non rsistants. Leur premire fonction est dexprimer un mal-vivre, la sensation de se trouver coup du monde : lcriture permet aux diaristes de faire le point sur eux, les autres, la situation, et de tenir. Ainsi, Charles dAragon, journaliste, ds la dbcle se raccroche son journal, quil tient jusquen aot 1942. Les journaux prsentent une chronique de la vie quotidienne, mais aussi son dpassement. Il sagit de dresser un bilan, daffirmer son droit penser et porter un jugement, le refus dabdiquer : rester soi et survivre moralement. En 1942, Hlne Berr a 21 ans ; elle prpare lagrgation danglais la Sorbonne. Elle reprend un Journal commenc en 1940, quelle tient jusqu son arrestation le 8 mars 1944. Elle est interne Drancy puis dporte Auschwitz avec ses parents. Dans la premire partie, son Journal est le confident dune jeune fille qui dlibre sur ses sentiments. partir du 1er juin, sajoute une fonction mmorielle et testimoniale, dont le port de ltoile jaune est le dclencheur. Lcriture nest plus l pour sonder un cur mais pour servir de tmoignage : lhorreur doit tre raconte, pour plus tard. (Lundi 27 avril 1942- la bibliothque, jai revu ce garon aux yeux gris ; ma grande surprise, il ma propos de venir couter des disques jeudi ; () Je sais son nom. Il sappelle Jean Morawiecki. Avant de le savoir, je lui avais trouv lair slave, lair dun prince slave. (p. 37)

    Lundi 8 juin 1942- Cest le premier jour o je me sente rellement en vacances. Il fait un temps radieux, trs frais aprs lorage dhier. Les oiseaux ppient, un matin comme celui de Paul Valry. Le premier jour aussi o je vais porter ltoile jaune. Ce sont les deux aspects de la vie actuelle : la fracheur, la beaut, la jeunesse de la vie, incarne par cette matine limpide ; la barbarie et le mal, reprsents par cette toile jaune . (p55) 10 octobre 1943- chaque heure de la journe se rpte la douloureuse exprience qui consiste sapercevoir que les autres ne savent pas, quils nimaginent mme pas les souffrances dautres hommes, et le mal que certains infligent dautres. Et toujours jessaie de faire ce pnible effort de raconter. Parce que cest un devoir, cest peut-tre le seul que je puisse remplir. () Il faudrait donc que jcrive pour pouvoir plus tard montrer aux hommes ce qua t cette poque. (pp. 185, 187)) 2- Des journaux collectifs voient aussi le jour. Par exemple, le Canard intern, rdig au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe, dans le Tarn. Ce camp regroupe des interns politiques et partir des rafles de 1942 des Juifs, qui servent de main duvre sur les chantiers Todt. Comme beaucoup de journaux dinterns dans les camps franais, le but du Canard intern est clairement affirm : se prserver et survivre en vue du combat venir. Le 1er janvier 1944 parat le 1er numro : aprs les geles, les barbels, Le camp est certes un moindre mal, mais un danger guette celui qui ne rsiste pas : devenir la proie de la torpeur et de lenlisement et lasphyxie morale o mne la vie dun camp. Ce journal aura rempli sa modeste tche sil contribue () maintenir le moral de nos camarades. Savoir rire aujourdhui cest savoir combattre demain .

  • 3- La correspondance : Les lettres, crites et reues, sont une boue de sauvetage pour beaucoup dinterns : elles sont le dernier fil qui les relie leur vie. Certains dtenus deviennent des crivants , souvent assidus. Mordka Rotgold a 35 ans, est pre de cinq enfants et est brocanteur; il sest rfugi en France en 1930. Alors quon na droit qu une lettre hebdomadaire (voire mensuelle), crite en franais, Mordka crit du camp de Beaune-la-Rolande son pouse presque tous les jours et en yiddish, malgr les risques de sanction. Ce courage lui permet de maintenir le seul lien qui le sauve de la rsignation ou du dsespoir. Quant aux dernires lettres, crites par des otages ou des rsistants condamns mort, elles ont une double fonction : elles permettent de survivre dans lattente de lexcution. Et en revendiquant un idal humain, elles affirment un courage qui est un dernier acte de rsistance. 4- Les graffiti : En 1945, Henri Callet publie Sur les Murs de Fresnes, recueil de graffiti issus des murs de la prison. Ces graffitis sont la dernire trace de ces hommes et femmes disparus, leur dernier cri : ils leur survivent. Face une gamelle grave, H. Callet crit : Ce doit tre un besoin trs fort : crire. Ecrire sur nimporte quoi. Sur le bois des meubles, sur le pltre. Graphomanie. Ne pas disparatre sans dire, crier quelque chose, nimporte quoi. A personne. Sur laluminium dune gamelle. Conclusion : Bien que se situant un peu en-de de la littrature (sauf quelques journaux intimes), tous ces crits tmoignent dj, des degrs divers, en plus dun acte de survie, dun non consentement, premier pas vers lcrit ou lacte de rsistance, au sens dun combat contre lennemi. Sous tous les rgimes doppression, comme le montrent B. Curatolo et F. Marcot, crire est dj lexpression dun refus : contre loubli, la mort, la norme, le mensonge, la peur, la paresse, le laisser-aller. Encore en-de de ces traces, il y a le silence, silence de personnes qui nont pas eu le temps dcrire, ou qui nen ont pas eu la possibilit matrielle ; mais aussi le silence dcrivains qui, volontairement, ont confisqu leurs mots, ont refus de publier toute littrature tant que loccupant serait en France (R. Char, J. Guhno, B. Cendrars, P. Rverdy)

    II- La littrature comme Combat des crivains LAppel du gnral de Gaulle redonne du courage aux crivains. Posie et littrature ne leur

    paraissent pas encore des armes possibles. Ils ne se font pas encore une ide du type de

    rsistance que permettrait la chose crite. Nous ne pensions pas nous demander ce qui,

    dans lexercice de la littrature et de la posie, pouvait participer de notre insoumission et

    apporter ce que nous concevions comme un combat la fois une nergie, des armes et le

    moyen den laisser des traces peut-tre ncessaires , Jean Lescure, Posie et Libert,

    Histoire de Messages, 1939-1946.

    Et pourtant

  • Hymne la libert

    O mmoire des morts exhale de la terre

    Lumire qui montait du silence du sol

    Tu faiblis, et dans le pass les pas se perdent

    Lhomme au soir des nations est seul. Les tyrans

    Ont soumis jusquaux monts ultimes de lhistoire

    Et rprim le pouls des fleuves sous leur poids :

    Leurs gantes statues dfient la nuit gante

    A leur front luit une escarboucle de malheur

    Dont la lueur sduit la misre des hommes

    Car un froid noir rayonne delle, et dans le sang

    Allume les ardeurs sans nom de la tnbre