guy philippart. l'hagiographie comme littérature

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Este artigo trata do estudo da hagiografia medieval, ao considerarmos que é uma fonte que pode ser tida como literária.

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  • GUY PHILIPPART

    L'hagiographiecomme littrature :

    ~concept recentet nouveaux programmes ?

    Le terme hagiographie n'a pratiquement que deux siclesd'ge-. D'abord utilis pour dsigner la science des profes-sionnels des saints, eux-mmes baptiss hagiographes partirdu dbut du XVIIIe sicle, le mot a t employ petit petit pourdsigner un corpus littraire. Aujourd'hui cette littraturedevient, non sans difficults, objet spcifique d'histoire: il a falluet il faut encore pour cela trois conditions. Que cette histoirenouvelle s'mancipe de l'histoire des saints, de leur culte, de lasaintet, qu'elle s'articule fermement l'histoire des littraturesen gnral, qu'elle se nourrisse des travaux de l'anthropologie etde la sociologie historiques.

    Telle est la matire que je voudrais exposer ici.

    1. - Si nous ne tenons pas compte des surgissements isols et sans descen-dance du terme durant le moyen ge, dont il sera question ci-dessous. En alle-mand, il est quasi inexistant avant le xxe sicle ;j'en ai repr deux emplois seu-lement, antrieurs 1900, l'un dans la table des matires de F. Liebermann, DieHeiligen Englands, Angelsiichsich und Lateinisch (Hanovre, 1889), l'autre chezAlbert Ehrhard, avec ses Forschungen zur HagiograPhie der griechischen Kirche (inQuartalschrift !r Altertumskunde, t. 11, p. 67-205).

    REVUE DES SCIENCES HUMAINES - n0251 -JUILLET-SEPTEMBRE 1998

    ./t1

  • 12 GUY PHILIPPART L'HAGIOGRAPHIE COMME LITTERATURE 13

    Des livres de la Bibleaux spcialistes des saints chrtiens

    Du sens bibliqueVers 400,Jrme a rendu, par le neutre pluriel hagiographa, le

    mot hbreu ketubim3. Il s'inspirait peut-tre de son an Epiphanede Chypre, qui, pour rendre le mme terme en grec, avait utiliset peut-tre invent aytoypaa. Par ketubim, on dsignait gnra-lement neuf livres de la Bible qui ne sont ni la Loi ni lesProphtes, savoir Job, les Psaumes, les Proverbes, le Cantique,l'Ecclsiaste, Esther, Daniel, Esdras-Nhmie, et les Chroniques,auxquels on ajoutait souvent Ruth et les Lamentations. Isidore deSville au vue sicle emploie le masculin pour nommer non plusles livres bibliques, mais leurs auteurs, hagiographi. Nouvelleextension au xue sicle, avec la plus ancienne et rare attestation,dans le champ smantique biblique, du substantif fminin hagio-graphie. Mais le mot est toujours utilis par rapport aux mmeslivres de la Bible, considrs, dans ce dernier cas, comme unensemble.

    Les plus anciens tmoins d'un usage franchement extrabi-blique sont chartrains. Le premier figure dans une Vie de saint(BHL 1565), savoir dans la Vie de S. Cheron de Chartres, dont lehros, martyr cphalophore comme son matre S. Denis, est unaptre lgendaire de la Gaule, aux origines de la christianisation.L'auteur, un lettr anonyme au style recherch, qui aurait vcuau IXe sicle>, entame un des derniers miracles du saint en cestermes: Poursuivons la srie des miracles et introduisons dansces saints crits les bienheureuses uvres que la misricordecleste a accomplies par les mrites de S. Chron ,,6. Nous devonsviter de projeter sur le mot un sens spcifique qui ne deviendracommun que plus tard et auquel n'auraient pu se rfrer impli-citement les lettrs d'alors, mme les auteurs de Vies de saints ;c'est pourquoi, hagiographe est encore rendu ici littralement par saints crits . Les autres tmoins chartrains figurent dans lecartulaire de Saint-Pre de Chartres, dress par un moine dunom de Paul peu aprs l'incendie qui ravagea son monastre en1078. Paul annonce, en tte d'un long prologue, la fois verbeuxet intressant, qu'il a runi et class les documents trouvs dansles coffres de la communaut". Ceux de son livre II - des actesdiplomatiques pour la plupart - sont nomms agiograPhaS Dansle corps de son livre, la fin d'une charte de 1061, il note, dansle mme sens: avec l'accord du chapitre, l'abb Landri nousdonna la charte que les moines de Saint-Martin avaient faite poureux; elle est conserve chez nous jusqu' ce jour parmi les autres

    Des crits saints, pieux, prcieux ou sacrs,hors de la Bible

    Les lettrs, qui se piquaient d'tymologie, ne pouvaientmanquer de songer un sens plus gnral, car qu'est-ce que l' ha-giographon sinon littralement la sainte criture? Un lexicographedu VIlle sicle dj le note: Les hagiographes, [c'est--dire] lasainte criture . Ou Fossetier d'Ath autour de 1500, qui crit: le psaultier et les livres de Salomon, lesquelz tous ils nommentagiographes, c'est--dire saincte escripture . Mais rien ne noussuggre avec ces emplois que nous soyons sortis du contextebiblique.

    2. - Voir dj Guy Philippart, Hagiographes et hagiographie, hagiologeset hagiologie: des mots et des concepts , in Hagiographica, t. 1 (1994), p. 1-16,dont nous rappellerons d'abord brivement, dans une autre perspective, lesprincipaux documents et les conclusions, tout en ajoutant des tmoignagesnouveaux et originaux.

    3. - Les rfrences aux textes dj cits dans l'article mentionn la noteprcdente ne seront pas rptes ici.

    4. - Il est utilis ds le XIe sicle dans un sens extrabiblique :voir ci-dessous.

    5. - Date incertaine; voir Acta Sanctorum, Maii t. VI, 3e d., p. 740, n. 2. Letexte figurait dans un manuscrit dat par les bollandistes du xe sicle, leCarnotensis 193, malheureusement dtruit en 1944; un autre tat de la Passion(BHL 1567b) se lit dans un manuscrit dat du Ixejxe s. par A. Wilmart, leReginensis 318, mais, comme il est malheureusement encore indit, je n'ai puvrifier si le mot y tait employ. La Passion BHL 1566, atteste partir du XIIes., elle aussi indite, est probablement plus tardive.

    6. - Prosequamur miraculorum seriem et adjicia nt ur, inter haec hagiographa, coe-lestis misericordiae gaudia meritis S. Carauni in quodam homine jacta, in ActaSanctorum, Maii t. VI, 3e d., p. 745, 19.

    7. - Opus huius libelli ex privilegiis quae in nostri coenobii sacris scriniis invenirepotui {. .. J usque nunc distuli per ordinem colligendo edere [... J. Nuncuero [... J privile-gia quae ab incendio nostrae aecclesiae nostrarumque aedium non sine periculo sunt libe-rata [... J in hoc opusculo {. .. J stolidi sermonis stilo colligere studui (P. Gurard,Cartulaire de l'abbaye de Saint-Pre de Chartres, t. 1, Paris, 1840 [Collection de docu-ments indits sur l'histoire de France, Premire srie. Histoire politique], p. 3).

    8. - Sequentis vero operis agiographa Ragenfredi liber noncupetur, quia {. .. J eiusstudio [... J locus cepit provehi, atque {. .. J jundamentum quod jecit {. .. J manebit insecula, ibid., p. 17-18. C'est en raison du rle qu'ajou l'vque Rainfroi que celivre, le second du recueil, porte son nom (voir ibid., p. CCLXVlII).

  • 1;1~ )S-

    agiograPha9 . Le mot apparat au moins une troisime fois soussa plume, dans un sens un peu diffrent mais trs gnral aussi,pour dsigner l'ensemble des uvres de Fulbert de Chartres(t 1028) : Les agiographa de Fulbert, vque dont nous garde-rons le souvenir, tmoignent, par leur merveilleuse finesse de sagrande science 10.

    Le passage vers un emploi que, faute de mieux, nous appelle-rons sanctoral et que nous entrevoyons dans la Vie de S. Chron,ne fut ni brutal, ni dcisif; le sens semble s'esquisser ici ou l,sans s'imposer ensuite.

    Goscelin de Saint-Bertin (t vers 1099) ne semble pas tre letmoin que j'avais cru nagure U. En effet, s'il rend bien parAgiografia sanctorum Anglie12 le titre d'une uvre en anglo-saxonsur les lieux de spulture des saints d'Angleterre, il se pourraitbien qu'il ait confondu - lui ou peut-tre seulement un copistede son uvre - geographie et

  • 16 GUY PHILIPPART L'HAGIOGRAPHIE COMME LITTRATURE17

    Ne quittons pas le moyen ge sans un autre constat. Tout aussiremarquable que l'absence du terme hagiographie au sens delittrature, celle d'une vritable ars hagiographica, alors que lesartes mdivales touchent d'innombrables sujets: artes amandi,dictaminis, dictandi, epistolariae, Liberales, mechanicae, memorativae,mensoriae, moriendi, notariae, orandi, poeticae, praedicandi, rhetoricae,versificatoriae... , sans oublier tous ces manuels qui concernentl'agronomie, l'architecture, les soins de beaut, la chasse, la miseen page du codex, la fabrication des crucifix, la cuisine, l'horlo-gerie, l'horticulture ... La liturgie a aussi ses rituels et ses aide-mmoire (ordines, ordinarii) pour la clbration du culte, et for-cment du culte des saints. Mais, ma connaissance, il n'y a pasde trait de l'art d'crire des vies de saints. Absence d'autant plustonnante que les vies de saints constituent sans doute le genre littraire 20 le mieux reprsent: pour quel genre

    avons-nous autant de milliers de manuscrits? Pour la seuleLgende dore en latin, Barbara Fleith a enregistr prs de milleexemplaires manuscrits21. La Lgende doreconstitue videmmentun cas exceptionnel, mais ct d'elle combien de milliers demanuscrits, dont on n'a pas fini de faire I'mventaire-? !

    Les hagiographes comme spcialistes des saintsune invention de la fin du XVI~ sicle

    C'est seulement la fin du xvns sicle, voire au tout dbut duxvm=,que le terme hagiographe commence la carrire qui sepoursuit encore aujourd'hui. Il s'applique cette fois d'abord auspcialiste des saints , celui qui crit sur les saints. Laralit est nouvelle, que le mot dsigne, car les bollandistes pra-tiquent quelque chose de neuf. Reprenons l'histoire.

    Hribert Rosweyde (t 1629) a form un projet classique:publier un corpus de Vies de saints. Si classique que ses interlo-cuteurs s'en inquitent. Pourquoi reprendre les Vies despres 23 de Luigi Lippomani [Lipomanus] (t 1559) et les Histoires des saints 24du chartreux Laurentius Sauer [Surius](t 1578) ? Et que vont penser les diteurs de Surius ?Au momento Rosweyde conoit son projet, ceux-ci n'ont-ils pas sur lemtier la quatrime dition de son uvre? Rosweyde se justifieet rassure: d'abord, il ne va ni offusquer la gloire de Surius nioffenser les chartreux de Cologne, soucieux eux-mmes d'am-liorer le travail de leur c