Espace & Société n°15

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Espaces et socits : revue critique internationale de l'amnagement, de l'architecture et de l'urbanisation

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  • Espaces et socits :revue critique

    internationale del'amnagement, del'architecture et de

    l'urbanisation / dir. [...]

    Source gallica.bnf.fr / Association pour le Dveloppement dEspaces et socits

    http://gallica.bnf.frhttp://www.bnf.fr

  • Espaces et socits : revue critique internationale de l'amnagement, de l'architecture et de l'urbanisation / dir. publ. Serge Jonas. 1970.

    1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numriques d'oeuvres tombes dans le domaine public provenant des collections de laBnF.Leur rutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n78-753 du 17 juillet 1978 : *La rutilisation non commerciale de ces contenus est libre et gratuite dans le respect de la lgislation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source. *La rutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait l'objet d'une licence. Est entendue par rutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produitslabors ou de fourniture de service. Cliquer ici pour accder aux tarifs et la licence 2/ Les contenus de Gallica sont la proprit de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code gnral de la proprit des personnes publiques. 3/ Quelques contenus sont soumis un rgime de rutilisation particulier. Il s'agit : *des reproductions de documents protgs par un droit d'auteur appartenant un tiers. Ces documents ne peuvent tre rutiliss, sauf dans le cadre de la copie prive, sansl'autorisation pralable du titulaire des droits. *des reproductions de documents conservs dans les bibliothques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signals par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothquemunicipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invit s'informer auprs de ces bibliothques de leurs conditions de rutilisation. 4/ Gallica constitue une base de donnes, dont la BnF est le producteur, protge au sens des articles L341-1 et suivants du code de la proprit intellectuelle. 5/ Les prsentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont rgies par la loi franaise. En cas de rutilisation prvue dans un autre pays, il appartient chaque utilisateurde vrifier la conformit de son projet avec le droit de ce pays. 6/ L'utilisateur s'engage respecter les prsentes conditions d'utilisation ainsi que la lgislation en vigueur, notamment en matire de proprit intellectuelle. En cas de nonrespect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prvue par la loi du 17 juillet 1978. 7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute dfinition, contacter reutilisation@bnf.fr.

    http://gallica.bnf.frhttp://www.bnf.frhttp://www.bnf.fr/pages/accedocu/docs_gallica.htmmailto:reutilisation@bnf.fr

  • ISSN 0014-0481

    DCEMBRE 1978 M 24"

    -1

    revue critique internationale

    de l'amnagement de l'architecture

    et de l'urbanisation

    MYTHE RURAL

    ET MYTHE URBAIN

    LE NUMERO 25 F.

  • REVUE CRITIQUE INTERNATIONALEDE L'AMENAGEMENT DE L'ARCHITECTUREET DE L'URBANISATION

    JANVIER-DCEMBRE 1978 N. 24-27

    DIRECTION : Henri LEFEBVRE, Anatole KOPP

    Collectif de Rdaction

    Bernard ARCHER, Andr BRUSTON, Manuel CASTELLS, Michel COQUERY, Jean-

    Louis DESTANDAU, Colette DURAND, Grard HELIOT, Serge JONAS, Bernard KAY-

    SER, Anatole KOPP, Raymond LEDRUT, Henri LEFEBVRE, Michel MARIE, Alain

    MEDAM, Edmond PRETECEILLE, Jean PRONTEAU, Henri PROVISOR, Pierre RIBOU-

    LET, Christian TOPALOV, Paul VIEILLE.

    Secrtariat : Manuel CASTELLS, Michel COQUERY, Serge JONAS, Raymond LEDRUT,

    Alain MEDAM, Jean PRONTEAU, Pierre RIBOULET

    SOMMAIRE

    Yves GILBERT

    Bernard KALAORA

    Franois GODARD

    Jean-Ren PENDARIES

    Vronique DE RUDDER-PAURD

    Franois VOURC'H

    A.B.C.I.S.

    Le mythe rural 3

    L'ordre et la nature le vert endimanch ... 29

    Rapports de proprit du logement et prati-

    ques de l'espace rsidentiel 39

    Le march de l'insalubre 53

    Pour une lecture plus objective de la ville :

    le concept de confort urbain 73

    DITIONS ANTHROPOS

    Direction Rdaction-Administration-Abonnements : 12, avenue du Maine. Paris 15, Tel. 548-42-58Abonnement annuel pour quatre numros : France 90 F-Etranger 100 F.

    Les abonnements peuvent se rgler par chque bancaire, mandat-carte, mandat-porte, chque postalfC.CP Paris 8 721 23).

    Directeur de publication : Serge JONAS

    1

  • Anne GOTMAN

    K.STEBLER

    P.WATIER

    Claudine QUENTIN

    Albert LEVY

    M.L.CANTELLI

    L'espace de travail 79

    De l'errance spatiale l'errance sociale ... 101

    L'imaginaire d'un vieux quartier 113

    NOTE MTHODOLOGIQUE

    Introduction une socio-smiotique de la

    perception de l'espace urbain 125

    COMPTES RENDUS

    Architettura, edilizia, urbanistica de Giovan-

    ni FANELLI 131

    AVIS A NOS LECTEURS

    Nous nous excusons auprs de nos lecteurs pour les per-turbations intervenues dans la priodicit de la revue. En

    effet, cause de difficults financires, aucun numro n'a

    pu sortir en 1978, Le numro actuel couvre donc toutel'anne 1978. Il est bien entendu que pour nos abonns,ce numro comptera comme un numro simple et non

    quadruple. A partir de l'anne 1979, l revue aura de nou-veau une priodicit normale.

  • yves gilbert le mythe rural

    Le rural se vend bien aujourd'hui.Il est la mode. Les rayons des librairies

    regorgent de littrature en sabots re-

    dcouvrant les mrites de la vie rurale

    et de son organisation sociale tradition-

    nelle (et conomique), voquant la m-

    moire des anciens, retraant la vie

    quotidienne des paysans ici ou l.

    missions de T.V. sur la chanson en

    Corse, sur les chtaignes cvenoles,

    base de visages rids et de voix che-

    vrotantes, cartes postales montrant

    les intrieurs noirs de fume, la vieil-

    le ^vaisselle, la table centenaire qui

    s'ignore en tant que telle et les m-

    mes visages rids.

    Histoires vcues des anciennes

    retraant la vie dans les villages de

    Bretagne, le lavage du linge au lavoir

    communal, les journes harassantes

    de travail, la tourne du patron sur-

    veillant ses serfs, la veille au coin

    du feu et son cortge d'histoires et

    de lgendes, les ftes... Dure mais

    vraie vie ! Idem en Occitanie, au Pays-

    Basque, dans le Jura, en Auvergne,

    etc..

    A la radio, tous les soirs, pen-

    dant une heure, on nous invite dpis-

    ter au creux des vallons boiss, sur les

    causses arides, entre les haies du bocage,

    une ruralit extraordinaire (1) Taren-

    telles, gigues, sardanes sont reprises au

    cours des ftes folkloriques o pourtantcertains s'ennuient...

    Tout ceci fonctionne comme un

    discours. Discours sans fonction explici-te sinon celle de parler du rural. On se

    contente de rendre compte (ou de dire

    qu'on rend compte) d'un rural qui a t car il n'chappe quand mme plus

    personne qu'il a tendance ne dus tre

    ce qu'il tait, (comme la nostalgie) ;I nnocemment ?

    Discours en ngatif qui fleurit au

    fur et mesure que se dveloppe le

    capitalisme urbain. Tout comme si de-

    vant la dstructuration sociale entrane

    par le systme (consommation indivi-

    dualise, got du spectaculaire mdiati-

    s, dsinvestissement politique et social,

    etc.. ), il fallait produire tout prix, sur

    une surface (un espace, un champ, un

    lieu, un groupe, peu importe), du sens.

    Au moins l, entend-t-on, du sens

    existait. Et ce qui nous est propos, au

    travers de ce discours, ce n'est peut-trerien moins que d'essayer de repartir sa

    conqute. Les temps modernes ont leur

    croisade : c'est celle du sens.

    Des pratiques viennent se glisserdans le champ de ce discours, donnant

    ou redonnant corps ce rural. D'abord

    celles des rsidents secondaires qui rac-

    tivent l'archasme en courant les mar-

    chands d'antiquits.pour se donner des

  • yves gilbert le mythe rural

    racines authentiques. Les plus clairs

    de ces rsidents, en retapant dans le

    style les vieilles fermes, prfigurentce que sera, plus tard, la politique de

    protection du patrimoine, de respectdes styles locaux et des sites. Viennent

    ensuite les rsidents critiques , les

    no-ruraux (qu'on devrait plutt

    appeler les no-urbains ), redcou-

    vrant les pratiques traditionnelles d'au-

    tarcie, de convivialit restreinte.de con-

    sommation rduite, etc..

    Et, puisqu'on est dans la produc-tion de sens, pourquoi pas faire du rural

    un objet du discours politique et idolo-

    gique ? Rgionalisme, culture et langues

    locales, autonomie, autogestion et co-

    logie, tous ces discours prennent corpsautour decetteactivationdu rural. D'une

    manire ou d'une autre, le rural leur sert

    de rfrent, explicitement ou non.

    Enfin, la sociologie ( critique ,en l'occurrence), achve I entreprise de

    la production de sens travers ses diff-

    rents discours : sociologie rurale, ethno-

    logie' de la France rurale, tude des mi-

    norits ethniques, du mouvement rgio-

    naliste, analyses sur la position des pay-sans dans la lutte de classe (sont-ils d'a-

    bord bretons ou d'abord exploits ?),

    sur l'identit culturelle et la construc-

    tion politique de l'espace, etc..

    Dans tous les cas, ou bien le rural

    apparat directement, quand il est posi-tiv dans le discours (qui devient domi-

    nant et qui se diffuse au travers de tous

    les mdia possibles) qui nous dit, nous

    redit et nous rpte encore le rural, ou

    bien il apparat implicitement, comme

    l'autre terme d'une situation de pouvoiret de domination dans laquelle la bonne

    place choit au Pouvoir, l'tat, au

    Centre, la Ville, aux classes dominan-

    tes, aux mdia, aux rseaux, aux multi-

    nationales. Si l'on a pu nommer Soci-

    t Urbaine cette figure du capitalisme,

    prenons acte de cette situation de do-

    mination dcrite dans les divers dis-

    cours critiques et donnons l'au-

    tre terme le nom de rural Comprenons-le dans une acception large : le ruraln'est pas le campagnard, l'agraire, le

    paysan, le local, il n'est pas que cela,il est aussi la victime du pouvoir, il est

    la fois l'espace, le social, le symboliqueet le rel authentiques et domins ou

    pervertis (alination oblige) par l'Autre.

    Il est l'espace de l'ethnicit, de la cultu-

    re et de la langue locales. Il est l'espacede la Raison partir duquel toutes sor-

    tes de stratgies rvolutionnaires vont

    pouvoir tre penses.D'un ct, le capitalisme urbain

    (ou le socialisme), productiviste, bureau-

    cratique ou no-capitalisme techno et

    smio-cratique , o le social fout le

    camp : indiffrentiation des masses, fin

    du politique et de la reprsentation, r-

    siliation (branchements individualiss

    sur l'univers des rseaux,.comme autant

    de petits terminaux et aussi rsiliation

    du Contrat social... ), de l'autre ct,comme en ngatif, du social ractiver,du sens produire pour tablir l'existen-

    ce d'un tat authentique, premier, rel.

    Et parler de domination ou de perver-sion, c'est tablir qu'il y a (ou qu'il ya eu et on va s'arranger pour que cela

    soit de nouveau ) quelque part, du

    Vrai. Ou du social vrai.

    Le rural n'est pas un concept. Rfrent spongieux du discours

    critique, cette notion mouvante servi-

    ra qualifier, le temps de cette rfle-

    xion, le ple malheureux de la situation

    de domination qu'elle autorise. Tant il

  • yves gilbert le mythe rural

    est vrai que c'est probablement plus la

    situation de domination que l'un ou

    l'autre des deux termes qui intresse

    l'analyse et la justifie. Tant il est vrai

    que la domination est la clef de tout

    discours critique contemporain.

    L'imaginaire du Prince fait recette, il

    faudra y revenir.

    Au sens o l'entend Barthes (2),le rural, tel qu'il est compris ici, prendl'allure d'un mythe. Nous savons

    dsormais que le mythe est une paroledfinie par son intention (Je suis un

    exemple de grammaire) beaucoup plus

    que par sa lettre {je m'appelle lion) ;et que pourtant l'intention y est en

    quelque sorte fige, purifie, ternise,absente par la lettre .

    Et le rural de fonctionner comme

    un exemple de grammaire sociale : il

    existe un espace de la socialit qui a

    t, qui est encore ou qui est retrou-,

    ver ou de l'authentique fonctionne

    (rapport l'espace, au temps, la

    production, au groupe, au symboli-

    que, etc.) et cette authenticit est mise

    en pril au travers d'une opration de

    domination brutale (colonialisme int-

    rieur) ou insidieuse (alination des mas-

    ses rurales) perptre par l'ennemi ext-

    rieur. a, c'est le travail de la sociologie critique .

    Mythe aussi au sens o l'entend

    Mircea liade (3) : Personnellement,la dfinition qui me semble la moins

    imparfaite, parce que la plus large, est

    la suivante : le mythe raconte une his-

    toire sacre ; il relate un vnement quia eu lieu dans le temps primordial, le

    temps fabuleux des commencements

    (...). Le mythe ne parle que de ce quiest arriv rellement de ce qui s'est

    pleinement manifest . a, c'est le

    travail de ceux qui nous racontent

    le rural. Ceux qui absenteraient l'in-tention du mythe par la lettre.

    Et la fonction sociale du mytherural apparat clairement. Rcem-

    ment dans tous les pays industrialiss,l'attitude l'gard de la paysanneries'est retourne : de curieuse reliquedes sicles passs a laquelle seuls des

    esthtes nostalgiques et des raction-

    naires impnitents pouvaient sint-

    resser soudain, elle est devenue une

    force rvolutionnaire historique, un

    dfi l'conomie industrielle et un

    modle humain qui fascine les jeunescitadins fatigus de leur ville. Cette

    dcouverte du paysan par les intellec-

    tuels amricains, les responsables des

    pays socialistes et la jeunesse occiden-

    tale, rpond l'apparition des masses

    paysannes du Tiers-Monde dans l'His-

    toire qui jusque-l, se faisait en de-

    hors d'elles. La rvolution chinoise,les guerres paysannes du Sud-Est

    asiatique et d'Amrique latine ont

    brutalement rappel aux nations indus-

    trielles que l'immense majorit de l'hu-

    manit avait toujours t, et demeurait,

    paysanne , et, plus loin Si I on peut

    esprer I avnement d'une socit post-

    industrielle, c'est pour qu'elle soit dli-

    vre des maux de la socit industrielle.

    (...) Maintenant que notre plante s'est

    rduite un jardin dont tous les recoins

    doivent tre cultivs pour nourrir l'hu-

    manit, il est temps que I homme, ces-

    sant d'tre le conqurant de l'univers,redevienne le jardinier de la plante

    (4).

    Quand ce n'est pas de l'avnement

    d'une socit paysanne que l'on rve,

    c'est de la libration des ethnies, de la

    culture et de la langue locaies, du rta-

  • yves gilbert le mythe rural

    blissement de la relation sociale sur des

    rseaux troits d'interconnaissances,d'un systme conomique d'autosubsis-

    tance relative, d'une dspectacularisa-tion du social, etc. Tout ceci tant ren-

    du possible par une lutte contre l'op-

    pression perptre par le Pouvoir.

    Les masses rurales et toutes les

    pratiques sociales plus ou moins nos

    qui vont s'inscrire dans le rural sont

    porteuses, comme autrefois la classe

    ouvrire, du sens de l'histoire. Leur

    libration annonce le crpuscule du

    capitalisme. Face la dperdition de

    sens du social dans la socit capitalis-te urbaine, on trouve du sens librer,du sens qui va exploser.

    Une hypothse majeure pse ce-

    pendant sur cette forme de ractivation

    du sens social ou, tout simplement :

    du social -- que propose le mythe rural :

    les ruraux . Qu'en font-ils, eux, du

    rural ? Subissent-ils une oppression qui,

    peu peu, les ferait disparatre ou bien,ne participent-ils pas, sciemment la

    destruction du rural ? Ne revendiquent-ils pas, et ne produisent-ils pas, au tra-

    vers de diverses pratiques, l'abolition

    du rural ? Pour forger le mythe, on a

    fig l'histoire sociale des ruraux. On

    ignore tout de la contingence du

    rural. Fig, le rural est condamn

    n'tre, dans le mythe, qu'un signifiantinstrumental. En devenant forme,le sens loigne sa contingence ; il se vi-

    de, il s'appauvrit, l'histoire s'vapore,il ne reste plus que la lettre. Il y a ici

    une permutation paradoxale des opra-tions de lecture, une rgression anorma-

    le du sens la forme, du signe linguis-

    tique au signifiant mythique (...) Mais

    le point capital en tout ceci, c'est quela forme ne supprime pas le sens, elle

    ne fait que l'appauvrir,,!'loigner, elle le

    tient sa disposition. On croit que le

    sens va mourir, mais c'est une mort en

    sursis : le sens perd sa valeur, mais gardela vie, dont la forme fyi mythe va se

    nourrir (5).Mais loigner la contingence du

    sens, et c'est ce qui est l'oeuvre dans

    le discours critique urbain et fonc-

    tionnant plus partir de projections

    (puisque l'objet est en grande partie pro-duit par opposition l'urbain) que d'ob-

    servations relles , loigner la contin-

    gence du sens, c'est aussi s'interdire de

    constater qu'en l'occurrence, elle n'est

    peut-tre rien moins que sa mort. loi-

    gner la contingence du sens pour lui

    garder la vie , n'est-ce pas, en dfiniti-

    ve, l'opration essentielle du mythe ru-

    ral ?

    Figer un tat. Comme le fait la

    photographie du rural des anciens. Sans

    autre fonction apparente que de nous

    dire : vous avez vu comment c'tait .

    Diffuser, reproduire, taler, reprsenter l'aide de tous les mdia possibles,comme pour nous faire ployer sous le

    poids du sens. Laisser tomber ce quiest impertinent, ce qui est ambivalent,ce qui ne cadrerait pas avec la forme

    du mythe. Viser l'pure. Est-ce autre

    chose qu'une opration consistant

    occulter la contingence du sens (du ru-

    ral) quand elle est prcisment destruc-

    tion et mort ?

    En parler plus explicitement, com-

    me le fait la sociologie critique ou

    les mouvements politiques n'est, au

    fond, pas trs diffrent. tablir que le

    rural est exploit, domin ou perverti

    (ou tout la fois), c'est tablir avant

    tout qu'il existe. Qu'il existe, ou bien

    qu'il est revendiqu par les ruraux .

    6

  • yves gilbert le mythe rural

    Du moins par ceux qui ont dj effectuune prise de conscience . Et qu'il sera

    revendiqu par tous lorsque, militants

    aidant, la prise de conscience sera gn-ralise. Comme pour la classe ouvrire

    qui n'a d'ailleurs toujours pas pris cons-

    cience... .

    Quand je parle du temps, c'est

    qu'il n'est dj plus disaii Apollinai-re.

    Et si le discours rural n'existait

    que parce que prcisment le rural n'e-

    xistait plus ? Et si au lieu d'examiner sa

    disparition en termes d'alination ou de

    domination, c'est--dire en rfrence

    un autre ple, on l'examinait en termes

    d'abolition ? Abolition du rural commemot d'ordre de ceux qui le peuplent.Abolition par absorbtion de l'urbain.

    Absorbtion et rversion dans une d-

    marche d'un ordre suprieur celui

    auquel se rfrent'

    tous les discoursruraux.

    C'est autour de cette double ques-tion qu'on peut organiser une rflexion.

    Promenons-nous d'abord l'ombre du

    rural, de celui dont on nous parle et es-

    sayons de voir ce qu'on peut en dire'

    aujourd'hui. Et la premire question

    qui se pose ici concerne la faon dontce rural et ce local vont pouvoir tre

    apprhends.

    I - La Rancho, le colporteur et le ber-

    ger ; drives mthodologiques et orien-

    tations possibles pour une rflexion.

    Tous chemins mais non tous

    terrains, ds qu'on l'aperoit, elle don-ne envie d'explorer les sentes, de courir

    les layons tapisss de mousse, de rouler

    dans le lit des torrents sec. L'avant,avec ses phares grillags, son tablier pro-

    tecteur, les petits phares jaunes orienta-bles hauteur d'aile, les feux longueporte, plus que de nature parlent d'a-venture. Impression que confirme lebas de caisse entirement gain de plas-

    tique noir antichocs, nargue-cailloux.Une partie du toit se creuse en berceau

    (quip de galerie) et semble attendreles sacs et le matriel des randonneurs.La silhouette a du mordant, la lignede la race : tout cela est sympathique,

    dynamique, esthtique, par-dessus le

    march. La dception est au coin de la

    portire. En dpit des clapements rus-

    tiques des clignotants, l'intrieur est

    beaucoup trop banal et civilis. Certes,on est bien assis et les appuis-tte ont

    juste ce qu'il faut de fermet. Mais le

    ska beige des siges ne fera pas date

    dans l'histoire de la cration et du sty-le. Dans un vhicule appel en voir des

    vertes et des pas mres, on a tendu la

    planche paquets (option trs nces-

    saire) de moquette sable ! Un non-sens.

    Pour les quipes, les chappes, nul

    fourre-tout ou bac de rangement au

    rendez-vous. Deux planchettes, une

    bote gants ouvrant par le dessus,rien derrire, comme c'est maigre...

    Le volant est beau et agrable-ment rembourr sos les doigts. Las,la planche de bord est d'un classique

    dcourageant et le levier de vitesse

    ne dparerait pas une utilitaire. On se

    prend regretter l'absence d'un rien

    de rugueux, de rural : de la bche,du jute, du filet (rangement peu co-

    teux) de la toile cire ou impermabi-lise et, pourquoi pas, sur la planchede bord et les contreportes, une peinturepermettant d'crire comme au tableaunoir de notre enfance ? Esprons que ce

    qui n 'est pas sera un jour (6).

  • yves gilbert le mythe rural

    C'est au coeur de i'espace parcouru

    par la jeep civilise pas assez rurale

    qu'on peut se situer tout d'abord. Navi-

    guant entre les projections urbaines les

    plus diverses : rsidences, secondaires,

    parcs naturels, retour la terre, cam-

    ping la ferme, moto verte , prome-nades tous terrains, on peut se deman-

    der si le rural existe ailleurs que dans la

    tte des urbains. Mais ce qui est intres-

    sant pour l'instant, ce n'est pas tant

    pas uniquement la faon dont les cita-

    dins se promnent dans les sentiers ou

    dans le lit des torrents sec, que la fa-

    on dont les habitants de ces espacesse promnent dans la fantasmagorieurbaine.

    Il faudrait rendre compte - ta-

    blir une reprsentation du moment

    qui fait de l'espace autrefois rural ou

    paysan, une des inscriptions du mail-

    lage urbain. Du monde fodal, o le

    corps du seigneur rsume l'appartenan-ce territoriale dans une relation sculai-

    re avec un pays , on passe une or-

    ganisation o le territoire est nomm

    par sa fonction et compris par sa rela-

    tion avec d'autres fonctions. La con-

    naissance que l'homme urbain con-

    temporain peut avoir par exemple

    d'une montagne peut parfaitementtre lie son usage comme support

    pour l'exercice d'une activit physi-

    que donne. C'est le cas de certains

    toponymes invents par les promo-teurs et qui ne sont connus que parla fonction qu'ils indiquent, abstrac-

    tion faite de toute autre caractris-

    tique de la rgion o ils se trouvent .

    (7).Il faudrait aussi rendre compte

    de la faon dont l'urbanisation s'op-re dans la vie quotidienne, dans les

    pratiques les plus diverses..., dans la ma-

    nire dont vivent les habitants de ces es-

    paces. Cette urbanisation se donne lire

    dans les pratiques locales : . Tout se

    passe comme si les fils de paysans ne

    pouvaient ou n'acceptaient de rester

    la terre qu' la condition de nier le

    statut et de renier les valeurs paysanneset leur appartenance au groupe villa-

    geois. L'adhsion empresse des jeunes

    paysans tout ce qui vient de la ville

    machines agricoles, vtements, appareils

    mnagers, etc. - est avant tout ngationde la condition paysanne traditionnel-

    le c'est--dire ngation de l'oppositionrural/urbain qui s'exprime entre autres

    dans le refus de la dnomination de

    paysan pour celle, perue comme

    non pjorative, d' agriculteur ou

    d' exploitant agricole . (...) L'adop-tion des modles culturels urbains tend

    briser l'indistinction entre lieu de tra-

    vail et lieu d'habitation, entre temps de

    travail et temps de loisirs qui rendait

    non pertinentes la plupart des opposi-tions spatiales, temporelles et sociales

    structurant les shmes de perception,de pense et d'action des populationsurbaines : l'espace domestique est clai-

    rement marqu par des fleurs ou des

    barrires ; parfois, on a construit un peu l'cart des btiments agricoles un pa-villon entour de massifs de fleurs, de

    gazon et d'arbustes ; le dimanche est

    dsormais un jour de sortie, le jour o

    il faut sortir du village parce que,comme en milieu urbain, c'est un jourde loisir (8 ).

    Le modle tend prendre de plusen plus de force. Sa prgnance grandis-sante est associer l'action de l'en-

    semble des mdia, quels qu'ils soient,

    conscients ou non de leur rle, qui en

    8

  • yves gilbert le mythe rural

    font la publicit. Que ce soit la tlvi-

    sion, publicit permanente pour la Vil-

    le, pour le parler pointu , pour un

    certain type de consommation urbaine

    et surtout pour une adhsion imaginai-re la socit urbaine (9), que ce soient

    les touristes qui dpensent en un mois

    ce qu'ils accumulent en un an, que ce

    soient les notables, charnires entre ce

    qui reste du rural et la chose politico-

    conomique de la socit urbaine,leurs rles convergent tous : ils parlentet vantent la Ville.

    C'est non seulement le statut des

    paysans qui va se trouver modifi, la

    nature des rapports qu'ils entretiennent

    avec leur production mais la faondont ils se projettent dans leur espace

    quotidien. C'est ce moment sur lequelon peut s'arrter.

    C'est en marge des analyses, dj

    largement dveloppes, de la produc-tion conomique ou de la gestion des

    institutions politiques qui dlimitent

    prcisment cet espace et lui assignenttout un jeu de relations avec la soci-

    t englobante , qu'il faut se situer.

    Non pas que ces analyses dcrivent

    des situations fausses ou vraies,

    peu importe mais parce qu'ellessemblent ne pas rendre compte de

    la faon trs complexe, de l'alchimie,selon laquelle' s'opre la mutation

    de l'espace rural, du rural , en zone

    priphrique urbaine.

    Il faut laisser aussi de ct les

    explications mcanistes qui, du haut

    _d'difices thoriques achevs et de-

    puis des postes d'observation souvent

    bien loigns des faits analyss, prten-dent restituer des pans entiers de la

    ralit sociale et o les sorties sur

    le terrain servent plus confirmer

    les hypothses thoriques en choisissant

    des fragments pertinents de la ralit

    qu' les mettre en question. Tant il est

    dangereux de s'exposer des remises

    en question par trop radicales...

    Il faut plonger dans cet espace de

    sdimentations et de fermentations o

    se croisent rseaux et flux imaginaires et

    rels, redondants ou contradictoires, de

    directions et de sens convergents ou op-

    poss. Ce qui s'y lit devient complexe.L'exode prend alors un sens qui chappesouvent aux raisons rationnelles, l'orga-nisation de la vie quotidienne, des prati-

    ques les plus diverses, de la productionne trouve plus ses justifications dans l'-

    conomie ou le politique. On avancera toutes les raisons

    raisonnantes que l'on veut, le colportagen'est pas dtermin uniquement par le

    besoin matriel. Il obit dans son mobile

    une autre exigeance constante et salva-

    trice du monde rural traditionnel : le be-

    soin d'vasion. Ce que d'autres plussavants ont appel pulsion migratoi-re et que je nommerais, respectueuse-

    ment, la farouche envie de foutre le

    camp , changer de maison, d'habitudes,de ciel et pourquoi pas de femme...

    Raliser sa personnalit, la confronter

    au monde extrieur, voil des motifs

    srieux et pleinement mobilisateurs

    pour dplacer des milliers de personnes

    quand, au crpuscule, l'appel de rail-

    leurs se fait sentir. Ainsi, la mme pul-sion a sans doute invit les hommes au

    dpart et la croisade : elle mettait hier

    les compagnons sur les routes et c'est

    l'envie qu'a toujours eu le monde rural imprativement attach sa terre

    de rompre les amarres et d'aller voir

    ailleurs si ... le monde est meilleur

    (10). Un territoire nouveau est explo-

    9

  • yves gilbert le mythe rural

    rer, un territoire qui se dvoile peu

    peu, celui qui se dfinit par ce que l'on

    peut appeler provisoirement et peut-

    tre faute d'un meilleur concept l'i-

    maginaire social. Territoire dont l'im-

    portance se rvle par exemple au tra-

    vers de la banale histoire d'un tui ra-

    soir :

    En 1873, un jeune berger de

    29 ans, Istvan Kiss, du village de Faze-

    kasdencs, dans la Puszta de Kisfakos en

    Hongrie, se sculptait un tui de bois

    pour son rasoir ; sur le couvercle, une

    riche dcoration incise de cire rougeet sur les cts du rouge, du vert, du

    jaune, du bleu et du noir. Ces dcora-

    tions mritent toute notre attention ;

    elles nous introduisent dans le monde

    de leur auteur, ses penses qui taient

    celles de toute la civilisation paysannede son pays et de son poque. Le bergerne fabriquait pas cet tui de rasoir pour

    quelqu'un d'autre, pour le vendre, mais

    seulement pour lui-mme, pour son usa-

    ge et son plaisir personnels. Et, en effet,

    il s'en servit jusqu' sa mort, en 1935.

    De quelles figures ce berger se

    souvenait-il pour les sculpter ? Quelle

    figure souhaitait-il regarder tout au longde sa vie ? Un bandit de grand chemin

    lgamment vtu et le fusil au ct. Prt

    se battre ? Bien au contraire, puisqu'il

    trinque, verre bien haut, avec sa belle,

    fort galamment vtue. Pourtant l'ge

    . des clbres bandits se voyaient sur la

    scne ou dans les chansons succs

    chantes en ville, plus souvent qu'enchair et en os, dans les forts.

    Essayons d'imaginer les pensesd'Istvan Kiss au moment o il sculptaitson tui : pensait-il au pauvre hre de

    triste mine qui effrayait le passant, ou

    plutt au bandit romantique la mode

    travers toute l'Europe ? Les gestes du

    couple suggrent la galanterie et la gaitdbride des oprettes et des chansons

    exaltant l'image romantique d'une vie

    campagnarde pleine de charmes. Imagedans laquelle se complaisaient les paysans

    eux-mmes, qui chantaient ces chansons,et les bergers, qui sculptaient ces person-

    nages. Et pourtant cette vision romanti-

    que tait en contradiction complteavec la vie des campagnes, telle que la

    biographie de Istvan Kiss lui-mme nous

    la rvle. En 1881, il dut abandonner

    son mtier de berger, les labours chas-

    sant les troupeaux des pturages, et il

    devint garde forestier. Le nombre de

    ses soucis augmenta avec chacun de ses

    enfants. Il n'eut plus jamais de temps

    pour dcorer ses outils.

    Toutes les faces de l'tui sont

    couvertes de feuillages firement des-

    sins, garnis de tulipes, de roses et d'oi-

    seaux. Au-dessus du brigand et de sa

    belle, parmi les fleurs et les feuillages,les armes de la Hongrie, surmontes de

    la couronne royale : ce n'est pas parhasard que le bandit se trouve sous le

    symbole de la loi et de la nation. Il est

    vrai que le dessin des armes magyarestrahit plus de sentiment que de prci-sion : ce sont des souvenirs de symbo-les demi incompris. Les deux dra-

    peaux tricolores qui flottent de chaquect de la couronne tmoignent d'un

    fragile enthousiasme, six ans aprs le

    compromis de 1867 avec l'Autriche,au moment o les gens des campagnesentraient dans la vie politique (11).

    Pratiques sociales et imaginairelocal.

    Les inclinations, les rveries,les plus srieuses et pures mo-

    10

  • yves gilbert le mythe rural

    tions, les enthousiasmes orients

    vers les fins se nourrissent d'un au-

    tre besoin que celui qui saute im-

    mdiatement aux yeux et qui ne

    sont jamais... une creuse idolo-

    gie (12).

    Si, au lieu de plaquer des grilles

    d'analyse sur des aspects de la ralit

    concrte d'un espace donn, dans un

    double mouvement de quadrillage par-

    cellarisant et de thorisme , c'est--

    dire souvent sur la production ou sur les

    institutions politiques ou encore la struc-

    ture familiale, ou toute autre catgorie

    anthropo-sociologique d'investigation,

    on s'intresse cet espace (socit) com-

    me un tout o se droulent un en-

    semble de pratiques dont on essaie de

    saisir les fondements, ne serait-ce pas

    dans l'exprience de rupture, c'est--

    dire dans l'irruption des divers lments

    d'une composition qu'il faut se situer ?

    Et c'est cette exprience de rupture qui

    se donne voir dans l'imaginaire o

    sont cristalliss les divers lments du

    rel. C'est ainsi que l'imaginaire peut

    servir d'instrument dterminant dans

    l'articulation infra-superstructurelle qui

    demeure le pont-aux-nes de l'interpr-

    tation historique, tant il est vrai que

    lorsqu'on ne peut dterminer, dans

    une analyse, lequel des deux termes

    engendre l'autre, et qu'on est conduit

    les faire rflchir ou se produire

    rciproquement, c'est le signe qu'il

    faut changer les termes du problme

    (13) (14).

    Il convient de se demander si

    l'imaginaire local n'est pas ce lieu o

    s'inscrivent et s'articulent les logiques

    qui animent les diverses pratiques so-

    ciales d'un espace donn, dont la pra-

    tique de production relle , celle de

    l'exercice du pouvoir local ou celle de

    l'appropriation ou de -la conversation

    du foncier n'en sont que quelques-unes

    parmi tant d'autres.

    Il convient de se demander com-

    ment fonctionne l'conomie de ces lo-

    giques parfois et mme souvent

    contradictoires, comment elles se ren-

    voient les unes aux autres, comment

    elles s'inscrivent dans les diverses pra-

    tiques, leur donnant plus ou moins

    d'ir.iportance ou de sens un moment

    ou un autre, les unes par rapport aux

    autres. Toutes ces logiques renvoient

    sans dtours au fait social total

    dont parle Marcel Mauss dans son

    Essai sur le Don .

    Total est le mot clef de l'Es-

    sai sur le don. Les changes des soci-

    ts archaques qu'il observe sont des

    mouvements ou activits qui relvent

    tous du fait social total. Ils sont en

    mme temps conomiques, juridiques,

    moraux, esthtiques, religieux, mytho-

    logiques et socio-morphologiques. Leur

    signification ne peut tre saisie que s'ils

    sont vus comme une complexe ralit

    concrte (15).

    Si la production et l'change, la

    rente foncire et le pouvoir local ne

    sont pas les seuls dterminants de la

    ralit de l'espace observ, il devient

    aussi important, pour comprendre l'ar-

    ticulation des pratiques quotidiennes

    celles qui placent les habitants dans ou

    en dehors des processus d'industriali-

    sation, de mcanisation, de progrs ;

    de dveloppement rgional de

    dchiffrer l'ensemble des pratiques

    locales, d'articuler production, chasse,

    territorialit, exode, mcanisation, en-

    dettement, xnophobie, consommation,

    11

  • yves gilbert le mythe rural

    tlvision, tourisme, etc., comme tout

    cela est d'ailleurs articul dans la rali-

    t.

    Il semble que l'imaginaire l.ocal

    soit un rfrentiel auquel renvoient

    toutes ces pratiques et d'ailleurs,

    tout aussi bien, le discours quotidien tant il est vrai que l'organisation

    (ici l'articulation des pratiques ou le

    fajt social total) ne se pose comme su-

    jet qu'en s'identifiant une image.Dans cette imagerie organisationnellese trouvent stocks des mythes, des

    fables, des lgendes, tout un dcor

    fantasmagorique plus ou moins dis-

    crtement camoufl derrire des dis-

    cours rationalisateurs. La carte de cet

    imaginaire a besoin d'tre tablie car

    c'est ce territoire que nous croyons

    occuper et qui nous occupe (16).

    Par l, s'annonce l'efficace

    dynamique de ce que Sorel appellele mythe ou Baudrillard l'change

    symbolique. Le dploiement de fic-

    tion qui constitue l'imaginaire social

    (H. Lefebvre) et qui peut s'observer, l'tat de traces, de multiples ni-

    veaux (vie quotidienne, argot, folklo-

    re, kitsch, gastrophie, ftes) s'articu-

    le sur ce qui tait utopie, ce qui tait

    plnitude innocente de la fantaisie,

    et qui se range, sans quivoque, dans

    le cadre de notre ordre naturel en ex-

    pansion (17) (18).

    C'est dans ce territoire imaginai-re rservoir des rfrentiels paradig-

    mes de la vie et des pratiques quotidien-

    nes, dterminant de l'organisation du

    fait social (des actions, des mouvements,

    des revendications, des protestations,des modes, des habitudes, des compor-

    tements, de l'esthtique, etc.) qu'il

    faudrait promener notre regard pour y

    lire les prmisses (ce qui rend possible)de ce qu'on peut appeler aprs d'autres,

    l'urbanisation de l'espace rural ou de

    la socit paysanne.C'est l qu'on peut lire dans

    ce que certains pourraient appeler des

    contradictions l'opposition entre r-

    sistance et attirance pour l'urbain quise traduit par les oppositions entre certai-

    nes pratiques locales. Le sens de ces oppo-sitions nous chapperait si on ne savait

    rapporter les' pratiques locales au lieu

    de fermentation complexe, collectif,fait la fois de volont d'action imm-

    diate et d'indcision, de violence et de

    douceur, de connaissance et d'ignoran-

    ce, de ralit et d'utopie, o elles trou-

    vent leurs origines. C'est par l qu'ilfaudrait recommencer une investiga-tion du rural.

    Il - Requiem pour le rural.

    Les Corbires viticoles ou la mono-

    production de l'urbain.

    Parlons, titre d'exemple, du vin.

    De nombreuses pages ont t crites

    pour parler de la production du vin en

    Languedoc. Concentration du ngoce,tablissement des cours,,barrires doua-

    nires, etc., tout a t dit sauf l'essen-

    tiel, nous semble-t-il : la place qu'occupele vin dans l'imaginaire collectif langue-

    docien, les rapports qu'entretiennent les

    viticulteurs leur production. Or, c'est

    prcisment dans ce rapport et dans les

    lments qu'y s'y modifient qu'on peutlire - en ce qui concerne les vins les

    signes de la mutation profonde qui nous

    fait parler d'urbanisation.

    La production du vin semble bien

    ne pas souffrir de comparaison avec

    n'importe quelle autre production agri-

    12

  • yves gilbert le mythe rural

    cole. On peut penser que la fonction

    sociale (matrielle et symbolique) du

    vin n'est pas absente dans les reprsen-

    tations que se fait de lui son produc-

    teur.

    Le vin est senti par la nation

    franaise comme un bien qui lui est

    propre, au mme titre que ses trois

    cents soixante espces de fromages

    et sa culture. C'est une boisson totem

    correspondant au lait de la vache hol-

    landaise ou au th absorb crmonieu-

    sement par la famille royale anglaise

    (19).Sa fonction symbolique n'est plus

    dmontrer : Le vin a toujours occu-

    p une place centrale dans les rites, ftes

    et crmonies de l'antiquit paenne et

    de l'Occident chrtien. Sans vin, il n'est

    pas de repas qui vaille. Lorsque nous di-

    sons que le vin coula flots ou que

    le repas fut bien arros , nous vo-

    quons une qualit magique de la bois-

    son. Homologue de l'eau, de la semence

    et du fluide spirituel, elle est fertilit, r-

    surrection et animation de la matire.

    Circulation de l'essence vitale, son ac-

    tion chez les hommes est comparable

    celle de l'irrigation dans le travail de la

    terre. Par ailleurs, elle est ce qui trans-

    met la sympathie : elle exalte, commu-

    nique, runit. Elle est la fraternit. La

    communication est aussi communion :

    faut-il rappeler que dans le rite chrtien,

    le vin est la divinit incarne ? L'eucha-

    ristie est un mystre prsent dans tous

    nos rituels, qu'ils soient religieux ou

    erotiques. Les deux images les plus bel-

    les et les plus riches de sens que nous

    ait laisses la tradition sont le Banquet

    platonicien et la Cne du Christ. Dans

    l'une et dans l'autre, le vin est le symbo-

    le cardinal par lequel notre civilisation

    exprime sa double vocation : c'est l'ar-

    chtype de la communication avec les

    autres, avec l'Autre (20).Ce n'est probablement pas pour

    rien qu'interrog un jour sur les pro-blmes viticoles, Andr Cazes, leader

    des Comits d'Action Viticole de l'Au-

    de, a commenc son intervention parune longue vocation de la fonction

    et de la place du vin dans une socit

    de culture et de tradition chrtiennes.

    Bref, le vin n'est pas un produitcomme les autres. On sent bien cela

    dans une rflexion de Barthes : Croire

    au vin est un acte collectif contrai-

    gnant ; le franais qui prendrait quelquedistance l'gard du mythe s'exposerait des problmes menus mais prcis d'in-

    tgration, dont le premier serait juste-ment d'avoir s'expliquer (21).

    Cette symbolique chappe-t-elletotalement au producteur de vin et ce-

    lui-ci se contente-t-il simplement de pro-

    duire, pourvu que cela lui rapporte,n'im-

    porte quelle denre, et, par hasard, du

    vin ? Probablement pas. D'ailleurs, le

    vin ne se vend pas si bien que a ! Le

    viticulteur ne se projette-t-il pas un peucomme l'alchimiste de la relation socia-

    le ?

    Mais si l'on dcle, dans le rapportau vin des paysans languedociens, des

    pratiques (rsistance l'ide de recy-

    clage par exemple, fabrication indivi-

    duelle de grenache dans les bar-

    ricots pour offrir aux amis, don du

    vin pour dpanner , etc.) indiquantla perdurance du rapport symboliqueau vin trs fort, on y lit aussi, dans le

    mme temps, des pratiques prfigurantun rapport totalement diffrent.

    La mise en place des caves coop-ratives a permis aux viticulteurs de se

    13

  • yves gilbert le mythe rural

    dfendre mieux contre le ngoce en

    groupant la production d'un mme vil-

    lage et de se dcharger du travail de vini-

    fication. Elle a permis en outre une cer-

    taine rgularit dans les rentres des

    cooprateurs, les caves payant tous les

    mois- ou tous les deux mois leurs adh-

    rents, mme si le vin n'est pas vendu,

    le Crdit Agricole prtant-- contre in-

    trt bien entendu . Certains viticul-

    teurs parlent dj de .fonctionnarisa-tion , conduisant peu peu vers une

    certaine dsaffection pour la chose

    produite. Quel viticulteur (c'est--dire

    aujourd'hui, quel marchand de raisin)

    fera des prouesses pour viter d'em-

    ployer trop d'engrais chimiques dans sa

    vigne afin, dlaissant la quantit, d'am-

    liorer son degr quand cela n'est pas

    financirement avantageux et surtout

    quand ses voisins ne le font pas. La cuve

    tant la mme pour tous ?

    Tous les dimanches, en sortant

    des vpres, le digne homme allait

    lui faire la cour ; et quand il tait

    l-haut, assis au bon soleil, sa mule

    prs de lui, ses cardinaux tout au-

    tour tendus au pied des. souches,

    alors il faisait dboucher un flacon

    de vin du cru ce beau vin cou-

    leur de rubis qui s'est appel depuis

    le Chteau-Neuf des Papes, et il

    le dgustait par petits coups, en re-

    gardant sa vigne d'un air attendri

    (22)

    Aujourd'hui, le brave pape Bonifa-

    ce a cd la place, dans la vigne, aux

    hommes verts, couverts de soufre ou de

    sulfate qui arpentent mcaniquement et

    sans relche les alles rectilignes de leurs

    exploitations, l'oeil fixe, pensant pi us aux

    chances du Crdit Agricole qu' la

    dgustation sensuelle du vin.

    Quand ce n'est pas pied queles hommes verts passent et repassentdans les vignes, c'est du haut de grandessauterelles non moins vertes quiont nom d'enjambeurs. La mcanisation

    renforce le mouvement dont on a dj

    longuement parl. Mais si on a parl de

    la profonde mutation qui s'oprait dans

    l'organisation de la ferme ou de l'exploi-tation traditionnelle quand les paysans

    adoptaient des principes de gestion mo-

    derne (recours l'emprunt, investisse-

    ments, amortissements, gestion prvi-

    sionnelle, etc.), on a par contre peu par-l des profondes mutations que la mca-

    nisation a entran dans le rapport rel,

    symbolique et imaginaire du paysan la

    terre.

    C'est le rapport la matire qui se

    trouve modifi. Autrefois, le vignerontait en contact physique avec le raisin

    et ce contact sensuel n'tait probable-ment pas sans rapports avec l'attache-

    ment la vigne et la symbolique du

    vin avec ce que les vignerons y inves-

    tissaient --. Le raisin tait foul aux

    pieds et nombreuses sont les notations

    de l'univers de sensations qu'tait la

    cave. Si un vendangeur ou une vendan-

    geuse oubliait une grappe de raisin sur

    une souche et si les autres s'en aperce-

    vaient, il ou elle tait barbouill(e) du

    jus de la grapp'e crase. L'organisationactuelle des vendanges tend faire dis-

    paratre la manipulation du raisin. Les

    machines vendangerencore peu nom-

    breuses achvent totalement cette vo-

    lution. C'est d'une sorte de dtachement

    progressif du produit dont il s'agit.La mcanisation renvoie sans d-

    tours l' extrieur . Les marques se

    14

  • yves gilbert le mythe rural

    dploient sur le rseau territorial au gr

    de l'implantation des reprsentants, la

    spcialisation et la sophistication du ma-

    triel impliquent le recours aux spcia-

    listes, concessionnaires de la marque. Si

    on peut interprter cette volution

    comme une mise en dpendance des so-

    cits paysannes envers la socit urbai-

    ne, il ne faut pas pour autant l'interpr-

    ter comme une volution qui serait im-

    pose par une quelconque classe domi-

    nante une classe domine comme

    on a souvent tendance le faire - -. Du

    haut de son enjambeur, le paysan n'est-

    il pas en train de prendre sa revanche

    millnaire sur le fait que la terre est bas-

    se ?

    Distance est prise par rapport la

    terre et les chemins ouverts au bulldozer,

    pour faire passer les enjambeurs jusque

    dans les vignes les plus recules semblent

    plus tre les ramifications terminales des

    rseaux routiers de la socit urbaine

    que d'anciens chemins investis par les re-

    prsentations locales et leur gographie

    affective : le long de la vigne de Jacas-

    sou, gauche dans celle de Gazagnol,

    sous la combe dans laquelle on a tir le

    sanglier l'an dernier, face au moulin de

    Gastounet... .

    Nous voyons plus ces chemins

    comme des segments du rseau territo-

    rial urbain fonctionnant (sous l'im-

    pulsion de l'instance centrale qui at-

    teint un rgime de croisire) comme

    un metteur d'urbanisation (au

    niveau du mode de vie) prenant ainsi

    le relais du fonctionnement qui tait

    celui de la Ville depuis le XIXme

    sicle jusqu'aux annes 60 (23).

    Le vin est mono-production. Il

    conviendrait de s'interroger sur l'aban-

    don, depuis 50 ans, de toutes les pro-

    ductions annexes (levage de moutons

    et de chvres, cul Jure des oliviers et

    des amandiers, entretien de basse-cours

    et de potagers, etc.) qui confraient,dans son caractre d'autarcie, cet es-

    pace sa nature d'espace rural ou de so-

    cit paysanne. Il faudrait revenir en

    dtail sur les raisons de l'abandon de

    la polyculture ou de la pluri-activitautrefois trs dveloppes et aujourd'huirsiduelles ou inexistantes.

    Istvan Kiss a du abandonner son

    mtier de berger cause des labours,nous dit-on, les moutons et les chvres

    abment les nouvelles plantations de vi-

    gnes, salissent le village et y font rgnerune odeur qu'on voudrait ne pas con-

    natre en priode estivale quand il ya des estivants et mme pendant le

    reste de l'anne. Des rglements (ur-

    bains) d'hygine tendent interdire

    toute prsence de btes dans les villages.Les oliviers ont gel en 1956. Oui, mais

    l'tat a accord des primes trs impor-tantes pour la re-plantation d'oliviers,

    dont personne n'a, semble-t-il, profit.

    Les moutons et les chvres ont des es-

    paces immenses pour leur pturage :

    les garrigues, loin des vignes...

    L'argument avanc du temps n-

    cessaire la polyculture ou l'levage

    temps qui serait nettement suprieur

    celui qui est employ dans la monopro-duction viticole ne semble pas, lui

    non plus rsister la critique. Il y a

    20 ou 30 ans les propritaires de mou-

    tons ou de chvres n'allaient pas les

    garder eux-mmes. Ils avaient des ber-

    gers communaux qui se chargeaientde ce travail contre paiement en nature.

    L'argument du temps ne tient pasnon plus, dans la mesure o, aujourd'hui,

    les viticulteurs qui nous disent -que la

    15

  • yves gilbert le mythe rural

    polyculture prenait trop de temps n'en

    sont pas moins rivs leur vigne toute

    l'anne et tout le jour... (Mais cela ren-

    voie peut-tre plus directement une

    certaine idologie du travail qu'il fau-

    drait aborder et qu'on lit dans la valo-

    risation machite de l'effort, de la

    vaillance , de l'acharnement spec-

    taculaire, etc.).

    Tout se passe comme si c'tait

    la condition paysanne qu'il fallait

    tout prix gommer. Le rapport la vi-

    gne monoculture commence, en bien

    des points, ressembler au rapport du

    salari des villes son travail. La dis-

    tinction entre lieu de travail et espace

    domestique s'accentue, une distinction

    sexuelle du travail s'tablit, la femme,

    qui avait sa part d'activit dans la poly-

    culture ne participant plus aux travaux

    de la vigne qu'en de rares occasions

    (vendanges et sarmentage- fait de ra-

    masser au sol les sarments coups lors

    de la taille de la vigne mais jamais la

    taille I), et se voyant confine aux t-

    ches domestiques.Tout semble se passer comme si

    dans le mme temps o la dpendance

    au systme territorial urbain s'accrois-

    sait, la dpendance la communaut

    locale et la condition paysanne dimi-

    nuait. La monoproduction du vin, c'est

    aussi la libration de la salet et de

    l'odeur paysannes. (Qui sont relayes

    par la salet et l'odeur urbaines : les

    hommes verts et l'odeur du soufre. Mais

    n'est-ce pas l'odeur du large ?).

    L'espace d'une mutation dans l'or-

    ganisation de la production rvle celui

    de mutations beaucoup plus profondeset fondamentales. C'est l'espace de l'i-

    maginaire. Celui qui dfinit les hommes

    et leurs pratiques dans tout un ensemble

    de significations, de reprsentations, de

    rites, de symboles., qui fait vivre et qui,

    peu peu, renvoie de l'appartenance

    la communaut villageoise (adhsion

    la communaut des codes) la fusion

    dans la socit urbaine.

    Urbains donc mais profondment en-

    racins, comme les pieds de vignes, r-

    vant de rompre les amarres mais crai-

    gnant aussi de perdre pied, les paysans

    languedociens chappent aux descrip-

    tions manichistes, archasantes ou bu-

    coliques et sont bien, comme nous tous,

    migrants quotidiens urbains ou no-ci-

    tadins, faits d'ambivalence et de duplici-

    t, attirs par Tailleurs et le craignant.Des pratiques comme celle de la

    chasse, clbration du territoire, des

    frontires, de l'espace connu et domin

    et mise en scne de la puissance et de la

    solidarit (battues aux. sangliers), com-

    me celle de la chasse... aux escargots r-

    actualisant, contre la tendance gnralede consumation urbaine, la question des

    rserves (obligation de repeupler de gi-

    bier ou de lgifrer trs srieusement la

    chasse aux escargots) semblent mais

    il faudrait approfondir l'analyse ren-

    forcer l'appartenance la communaut

    locale paysanne. L'habitat signerait plu-tt une tendance inverse, les paysans

    quittent de plus en plus leurs anciennes

    fermes ou leurs maisons familiales et

    plusieurs fois centenaires, pour s'instal-

    ler, leur tour, dans des villas ou

    des maisons pr-fabriques. Combien de

    maisons Phnix ou Occitanes

    plantes ostentatoirement ct de

    l'ancienne ferme ou en bordure du

    village ?

    Inutile de s'arrter longuementsur la fonctionnalit urbaine des mai-

    sons pr-fabnques (rpartition des pj-

    16

  • yves gilbert le mythe rural

    ces, organisation interne de la vie do-

    mestique partie jour/partie nuit

    hygine sociale, statut de la nature en-

    vironnante, etc.).

    Un dbat actuel porte sur ces cons-

    tructions, critiquant leurs implantations

    sauvages et leurs styles. C'est celui de la

    protection des sites, du patrimoine, bref,

    de l'authenticit locale. Il rejoint l les

    propos de la nostalgie. Il peut mme

    trouver ses lettres de noblesse dans une

    certaine sociologie du signe et de l'os-

    tentatoire (un double escalier devant la

    maison, une grille en fer forg, des murs

    avec des parements de pierre, des.mat-

    riaux aussi htroclites que coteux

    affichage d'une russite sociale, de l'ap-

    partenance un.groupe... ). Un autre d-

    bat porte sur la pression des promoteurs

    de ces maisons et sur celle du pouvoir

    qui incite ce type d'habitat. Un autre

    encore, souligne dans la prolifration

    des maisons individuelles une forme de

    refus de la ville ce qui n'explique pas

    pourquoi les paysans se mettent aussi

    pratiquer ce type d'habitat.

    Un aspect reste nanmoins dans

    l'ombre, aspect pourtant essentiel, pour

    parler encore en termes de rural, et de

    local, c'est la mutation structurelle de

    la socialit locale qu'il rvle.

    C'est peut-tre l'habitat qui corres-

    _pond le plus la nature du systme (no-

    capitaliste, urbain, techno et smioerati-

    que). Habitat contemporain des rseaux

    et des flux. Paradoxalement, habitat de

    la mobilit. Si la mobilit trouvait au-

    trefois et trouve encore aujourd'hui,

    mais peut-tre de faon rsiduel le, com-

    me une queue de comte son inscrip-

    tion physique dans l'exode ou le voyage,

    elle a peut-tre, ou elle est peut-tre en

    train de changer radicalement de nature.

    // faut voir, en effet qu' partir d'un

    certain dveloppement des rseaux et

    du classement des populations dans les

    segments divers du socius, la mobilit

    collective qui s'est impose comme mo-

    dle gnral de la socit peut cesser de

    se manifester sous la forme concrte du

    mouvement physique du sujet pour se

    raliser sous une forme fantasmati-

    que et imaginaire. Cette ralisation

    est rendue possible par le dveloppe-

    ment des rseaux qui permettent le d-

    filement des objets, ou de leur reprsen-

    tation devant le sujet immobile (24).

    Toutes ces maisons pri-urbaines,

    pri-villageoises, priphriques peuvent

    apparatre comme autant de terminaux

    d'un grand ordinateur du social. Botes

    noires branches sur des rseaux et des

    flux : route qui se termine parle garage,

    pice centrale et irremplaable de la

    maison, lectricit, eau potable, eaux-

    usages, tlphone et, naturellement,

    mdia : radio, tl, abonnement aux

    journaux, etc..

    Avec la production de cet habitat,

    on n'est plus tant dans une logique de

    la mise au travail (mme s'il faut travail-

    ler pour payer le crdit et si cela repr-

    sente un facteur non ngligeable de la

    rgulation sociale), que dans une logique

    de la mise sur rseaux.

    Paralllement au dveloppement de

    cet habitat, c'est la socialit localequi s'at-

    tnue. En particulier dans les villages. Com-

    me si la socialit locale (ptanque,bistrot,

    etc.) disparaissait au prof it d'une socialit

    plus largecompltementmdiatise.cet-te fois , dont l'apprhension s'oprerait

    par le captage de ses flux l'aide de l'ins-

    trument de dcodage que serait la maison.

    Ce nouveau type d'habitat rvle

    le mme ordre de mutations que celui

    17

  • yves gilbert le mythe rural

    qui frappe la production locale et l'or-

    ganisation de la vie quotidienne (de la

    socialit) qui y est lie. D'une certaine

    faon, il signale l'autoproduction de

    l'urbain amorce par les ruraux. Associ

    aux autres pratiques locales, il fait ap-

    paratre l'ambivalence, la duplicit du

    considrable travail d'involution rurale

    qui est en cours.

    Avant d'abandonner provisoire-ment (dans le cadre de cet article car ce-

    la conduirait trop loin) le type d'inves-

    tigations qu'on peut mener autour du

    rural, on peut s'arrter sur un aspect de

    sa ralit quotidienne : la destruction.

    Le pyromane le chasseur et la fa-

    talit.

    En Languedoc, toujours, le feu est

    un lment permanent du quotidien.

    Ravageur, il dtruit rgulirement des

    hectares de garrigues, de forts et par-fois de vignes.

    Faut-il croire que, chaque t,

    c'est l'irresponsabilit d'un touriste ou

    un stupide concours de circonstances

    qui produit l'embrasement du territoi-

    re ? Faut-il croire cela, ou faut-il se de-

    mander si, de la ngligence la provo-

    cation, il n'y a pas une sorte de mani-

    pulation extraordinaire du feu ?

    Incendies criminels et vengeurs ?

    Ils existent. Des terrains de chasse, pri-vs ou communaux, sont parfois incen-

    dis- la suite de frictions entre chas-

    seurs patents et chasseurs indsirables.

    Cela arrive souvent. Des rsidences se-

    condaires connaissent parfois aussi des

    fins infernales.

    Mais ce qui frappe, ce n'est pastant J'incendie criminel perptr con-

    tre une chasse, une maison, autrefois un

    chteau, que l'incendie banal. L'exten-

    sion incontrle d'un petit feu de sar-

    ments. Quel jeu se joue quand on net-

    toie les bords de vignes en allumant des

    feux dans un pays o le vent souffle fr-

    quemment 80 ou 100 km/h ? N'est-ce

    pas le prlude cet autre jeu, que Ledru-

    Roll in observait en Angleterre au XIXme

    sicle, qui consistait pour les paysansmisrables incendier la terre ? Socits

    incendiaires. Terre brle ? N'y a-t-il pasun certain dfi dans la manipulationd'une arme d'extrme puissancequi peut, la limite, se retourner contre son utili-

    sateur ?

    Mais le feu purifie : on peut repar-tir zro... gommer la ruralit qui enra-

    cine parfois trop profondment, qui em-

    pche l'identification urbaine. Quand les

    feux s'tendent d'un bord de vigne un

    bosquet d'arbres, du bosquet une gar-

    rigue, les paysans restent souvent trs

    calmes : la garrigue, ra .

    (Tant que ce n'est que la garrigue

    qui brle, peu importe, le ruisseau ou la

    route arrteront bien ce feu... ).

    Mais chaque fois, mme si le ruis-

    seau ou la route jouent bien leur rle,des arbres disparaissent (et il n'y en a

    dj plus tellement), des bosquets, des

    plantes qui fixent la mince couche de

    terre, qui maintiennent un minimum

    d'humidit propice aux escargots et

    aux champignons ou, tout simple-

    ment, qui produisent des fruits.

    Les arbres disparaissent. Comme

    avec la mise en place de la monoproduc-'tion et de la rentabilisation maximum

    des espces cultivables. Soit par le feu,soit par arrachage pur et simple parce

    qu'ils gnent les passages des machines.

    Exactement comme dans d'autres r-

    gions o le bocage disparat, o les fos-

    18

  • yvesgilbert le mythe rural

    ses sont combls, les monticules aplanis.N'est-on pas en train de prparer lasur-

    . face lisse sur laquelle vont enfin pouvoirtransiter librement les flux urbains ?

    III Requiem pour les ruralistes.

    Quelles lectures, quelles hypoth-ses peut-on tablir l'issue de cette

    drive flottante au travers de ce ter-ritoire imaginaire/rel et dans le travailde dstructuration rurale qui y est

    l'oeuvre ?

    Certainement pas une lecture sim-

    ple, univoque, qui permettrait de situer

    les phnomnes' observs au sein*d'uncadre thorique scurisant, mais une s-rie d'hypothses, d'interrogations com-

    plmentaires, peut-tre contradictoires.Des interrogations qui, une fois levs les

    cadrs explicatifs classiques qui ont sou-

    vent pour fonction de les occulter, nous

    apparaissent dans toute leur force. Des

    interrogations qui font apparatre qu'a-vec le travail de dstructuration rurale,ce n'est pas seulement de la disparitiond'une ethnie qu'il s'agit, disparition quidonnerait naissance tous les discours

    militants possibles (protection, libra-

    tion ou, l'inverse, domination ou ali-

    nation), mais d'un travail qui remet en

    cause le discours qu'on peut tenir sur le

    social en gnral. Qui casse quelque cho-

    se dans la reprsentation qu'on peut se

    faire du social. Plusieurs pistes de lecfu-

    re s'ouvrent ce carrefour, dont on ne

    peut, pour l'instant que signaler les plusvidentes.

    Le dsir paysan.

    Ce qui nous pesait et qui, ren-

    dant intolrables tous les enfermements

    des stabilits villageoises, nous a pousss

    tous . nous en dbarrasser, nous

    prcipitant dans la mouvance gnrali-se des signes dcods (25).

    Dans le processus d'urbanisation

    et, par voie de consquences, dvolu-

    tion rurale, il convient rapidement,d'abord de restituer sa place au dsir

    paysan. A bien des gards ce processus(autrefois matrialis par l'exode phy-

    sique, aujourd'hui, par la production de

    l'urbain dans les consommations et les

    pratiques quotidiennes) est vcu comme

    un processus librateur dont la prise de

    considration doit conduire un rqui-

    librage des notions de pouvoir et de do-

    mination.

    largir ses connaissances et ses re-

    prsentations : Tout coup, la fin

    du premier tiers du XIXme sicle, la

    nouvelle se rpand que des convois de

    vingt diligences atteles les unes aux au-

    tres et tires par des monstres d'acier

    crachant vapeur et grondant tonnerre,roulent des vitesses effroyables surdeux longues ornires de fer qui en-

    jambent les valles, sautent les rivires

    et perforent la montagne !

    Voil de quoi soulever une fameu-

    se vague de curiosit et un sacr enthou-

    siasme, n'est-il pas vrai ? Surtout dans cemonde si complexe et si actif des arti-

    sans et, particulirement, dans tes m-

    tiers du mtal : cette chaudire, o nat

    l'nergie, ces pistons, ces embiellages quila transforment et la jugulent, ces orni-

    res de fer posent pour eux des probl-mes passionnants !

    Surtout des problmes de dtails

    et de spcialit, dont la solution les pi-

    que au vif ! Le forgeron de village, le

    chaudronnier, le serrurier, le compagnon

    ajusteur veulent aller voir de prs la fa-

    on dont ces problmes ont t rsolus ;

    19

  • yves gilbert le mythe rural

    , endant qu'ils ferrent les chevaux du

    village, qu'ils forgent la grille du bour-

    geois, qu'ils rafistolent le brabant ou

    la herse du cultivateur, ils pitinent

    tous d'impatience. Ils piaffent tous

    comme de jeunes pur-sang qui l'on

    ne demande plus qu' se laisser bter !

    (26).Se librer du contrle social local :

    o l'anonymat urbain (dans la ville ou

    dans la mobilit permanente) apparat

    comme une faon d'chapper l'injonc-

    tion permanente d'identit exerce au

    village ( Tu sais, celui-l, c'est Roger,

    le fils de Jojo, celui qui faisait du mar-

    ch noir pendant la guerre... Lui aussi

    il en a fait des btises ! Et ils vont la

    messe tous les dimanches... ), au contr-

    le. O l'anonymat apparat comme la

    faon de se faire renvoyer de soi une

    image nouvelle, diffrente. D'ailleurs,

    certains esprits chagrins en taient bien

    conscients :

    Le journaliste ultramondain

    Luis Veuillot n'tait-il pas convaincu

    que cette invention allait provoquer

    la dmoralisation des campagnes, d'a-

    bord par l'invasion des travailleurs h-

    trognes, apportant parmi nos popu-

    lations franaises l'exemple d'une vie

    de dbauche et de dpense, ensuite par

    la facilit des voyages, considre par

    certains comme un progrs, qui allait

    permettre la jeunesse d'chapper trop

    facilement l'autorit paternelle et la

    sage crainte du qu'en dira-t-on qui

    est le meilleur gardien de la vertu ?

    (27):Sans parler des rfrences perma-

    nentes la stabilit du travail urbain,

    la propret du pavillon prfabriqu,

    au pratique, au moderne, au conforta-

    ble qui ponctuent le discours local sur

    l'exode ou sur les pratiques urbaines quis'introduisent dans les campagnes. Re-

    vendications paysannes poursortir d'une

    condition dsormais.vcue commeinsup-

    .portable.Cette prise en considration du d-

    sir dans les processus d'urbanisation du

    rural doit conduire relativiser les tho-

    ries de la domination et du pouvoir exer-

    cs par le centre sur la priphrie, par la

    Ville, par les classes dominantes...

    En ce qui concerne l'analyse his-

    torique de la mtamorphose territoriale,nous sommes partis de l'ide qu'il existe

    une pulsion migratoire plus archaque

    que la mise en place des moyens techni-

    ques de son coulement de masse, La

    mise en place des grandes machines de

    circulation. (routes, canaux, chemins de

    fer, etc.) est la rponse institutionnelle

    que donne le centre un territoire in-

    vesti parle mouvement. La mobilit, quia toujours t fantasme comme salva-

    tion de la clture paysanne prend le

    dessus avec la rvolution anti-fodale

    qui brise l'ensemble des systmes de

    stabilisation existants. La mise en placedes rseaux de communication, quicommencent cette poqut assumer

    la forme de traduction de l'tat gnrald la Socit, sert assurer la mise en

    convergence et la capture des flux, les

    accueillant dans ses coulements amna-

    gs en fonction de tel ou tel dessein

    politique ou conomique (28). R-

    quilibrage des thories sur la pompe

    aspirante du capital. Laissant supposerque le drainage des paysans vers les vil-

    les avait t ralis partir de la capturede prisonniers, de transports d'esclaves'

    qu'il fallait forcer monter dans les

    wagons du train. Comme si la constitu-

    tion des villes et de l'industrie n'avait

    20

  • yves gilbert le mythe rural

    pas pu s'oprer que parce que prcis-ment elle tait contemporaine d'une as-

    piration la mobilit.

    C'est aussi ce qu'en dit Foucault :

    ... il n'y a pas, au principe'des rela-

    tions de pouvoir, et comme matrice

    gnrale, une opposition binaire et glo-bale entre les dominateurs et les domi-

    ns, cette dualit se rpercutant de

    haut en bas, et sur des groupes de plusen plus restreints jusque dans les pro-fondeurs du corps social. Il faut plu-tt supposer que les rapports de force

    multiples qui se forment et jouent dans

    les appareils de production, les famil-

    les, les groupes restreints, les institu-

    tions, servent de support de largeseffets de clivage qui parcourent l'en-

    semble du corps social. Ceux-ci forment

    alors une ligne de. force gnrale qui

    .traverse les affrontements locaux, et

    les relie ; bien sr, en retour, ils pro-cdent sur eux des redistributions, des alignements, des homogni-

    sations, des amnagements de srie, des mises en convergence. Les gran-des dominations sont les effets hg-

    moniques que soutient continuellement

    l'intensit de tous ces affrontements

    (29).

    Premiers pas dans la mise en pi-ces de l'imaginaire militant du pouvoir

    qui suppose des positions bien tranches

    entre dominants et domins, ces der-

    niers tant en passe de se lever pourmettre fin cette situation. Imaginairedes luttes :

    C'est probablement l'un des as-

    pects nouveaux des luttes sur l'espace :

    elles sont plus nombreuses et plus vio-

    lentes, la dimension des agressions de

    la bourgeoisie ; et nous savons mainte-

    nant que, chacun o nous sommes, nous

    luttons ensemble et que c'est la mme

    lutte. Cette unit, c'est l'esquisse d'un

    mouvement de rsistance l'occupa-tion capitaliste de l'espace et de recher-

    che, travers la lutte et par elle, de

    nouvelles faons d'y travailler, de l'ha-

    biter, d'y vivre ensemble (30).Les militants croient la valeur

    d'usage du travail, du social, de la ma-

    tire, de l'histoire. Ils croient la

    ralit du social, des luttes, des clas-

    ses, que sais-je ? Ils croient tout, c'estleur moralit profonde (31). Mais,devant le travail d'identification l'ur-

    bain, devant une certaine forme de re-

    vendication du droit la ville, qui ne

    peuvent pour rester dans l'imaginairemilitant du pouvoir se traiter qu'entermes d'alination - ce que l'on refu-

    sera de faire -, les militants, les tenants

    du discours ruraliste ne sont-ils pas r-

    duits n'tre que les portes parolessans histoire des masses sans parole ?

    Il suffit de s'interroger quelquesminutes sur l'origine des mouvements

    militants, sur l'origine urbaine des ana-

    lyses et des mouvements ruralisantset de constater l'tendue du clivage en-

    tre ces discours et les pratiques de masse

    pour prendre conscience du statut rel

    de ces discours. Discours de la misre et

    du rtro. Ou, comment le mythe ruralest-il vcu dans les campagnes ?

    Mobilit et rseaux, absorption et

    rversion.

    Une autre lecture de l'urbanisation

    des campagnes consiste l'interprteren termes de mobilit et de rseaux.

    Avec l'absorption urbaine, c'est la mise

    sur rseaux qui s'opre.A ce niveau, on n'est plus dans

    une logique gographique ou physique

    21

  • yves gilbert le mythe rural

    d'une domination de l'urbain sur le

    rural. Logique qui s'oprerait selon des

    processus de conqute de territoires

    riches en images du style Far-West s'ac-

    compagnant a et l de gnocides (ou

    d'ethnocides). Cette logique est dpas-

    se et nous sommes dans une logique

    d'un ordre suprieur. Ce n'est plus tant

    la ralit des territoires (l'emprise phy-

    sique de l'urbanisation ,1a spculation fon-

    cire, l'amnagement du territoire, l'assi-

    gnation de fonctions prcises tel ou tel

    espace), qu'il convient d'observer pour

    expliciter ce que peut tre aujourd'hui

    l'urbanisation du rural, que l'univers des

    rseaux et des flux qui vient structurer

    l'ensemble du corps social.

    Univers discret. Invisible pour

    beaucoup. Fondamental pourtant, puis-

    que c'est l que se mettent transiter

    sans fin les rfrentiels. Univers sur le-

    quel l'imaginaire paysan s'est dsormais

    branch abandonnant le cadre des repr-

    sentations locales. Univers du code. Sur

    la route, c'est le code de la route qui r-

    git la circulation des individus et des

    marchandises, ici, un code qui dfinit

    les rgles du fonctionnement de l'uni-

    vers des rseaux : la circulation de la

    simulation.

    Un metteur central - la Ville,

    et singulirement Paris, pour le mo-

    ment - que certains appellent met-

    teur symbolique , ses multiples rseaux

    de diffusion et la reproduction infinie

    et indiffrencie des signes mis, du mo-

    dle. Les paysans se librent de leurs

    obligations symboliques en se rsi-

    liant (en entrant sur les rseaux infi-

    nis). Ils deviennent l'innombrable termi-

    nal des modles (32)

    Univers qui affecte naturellement

    aussi le rel (33).

    Naturellement, les phnomnes

    territoriaux' existent encore. La pression

    immobilire, l'extension urbaine, l'affec-

    tation du rural de nouvelles fins urbai-

    nes (parcs, stations de tourisme), etc.,

    existent encore. Mais comme structure

    cran. Peut-tre pour masquer l'essen-

    tiel, savoir qu'avec la rsiliation gn-

    ralise, il n'y a dsormais plus de rural.

    Ou alors, de faon rsiduelle. C'est ici

    que les discours militants ou de la socio-

    logie critique , s'appuyant sur ce

    qui est en train.de devenir trs large-ment secondaire, voire rsiduel, pren-nent figure de discours rtro. A moins

    qu'ils n'aient pour unique fonction de

    masquer l'vidence...

    Premier travail, vis vis du code :

    sa saisie. Pour voir , comme au po-ker... Le saisir, le comprendre, le prati-

    quer, c'est d'abord rpondre la fasci-

    nation qu'il exerce, c'est peut-tre jouer le sduire, c'est peut-tre encore es-

    sayer de le contrler encore que cela

    paraisse une autre affaire , mais c'est

    peut-tre aussi commencer le djouer, le dfier.

    En Amrique latine, au cours de

    la colonisation espagnole, les indiens

    se sont mis apprendre parler l'espa-

    gnol. Ils dlguaient un membre de la

    tribu ou du village pour qu'il aille ap-

    prendre cette langue l'cole et qu'il

    revienne, ensuite, l'enseigner aux siens.

    L'autorit espagnole a vu d'un trs mau-

    vais oeil cette tentative de prise de con-

    trle sur le code celui des conqu-rants et a fait exterminer .tous les

    professeurs indiens d'espagnol. Il

    y avait un danger certain ce que les in-

    diens puissent accder au code. Com-

    me s'ils pouvaient se donner les moyensd'en user des fins non souhaitables.

    22

  • yves gilbert le mythe rural

    Premier travail des paysans vis

    vis du code (no-capitaliste, urbain,

    techno et smiocratique) : tout le tra-

    vail d'identification l'urbain d'ur-

    banisation du rural qui rend possi-

    ble la mise en place des rseaux qui

    vont permettre sa diffusion et la cir-

    culation de la simulation des modles :

    l'habitat moderne, la voiture conforta-

    ble, l'exploitation gre selon des cri-

    tres rationnels de rentabilit, la socia-

    lit largie et. la fin des solidarits loca-

    les (on appuie sur un bouton, c'est le

    Liban, sur un autre, c'est New-York et

    ses truands, etc.), comme pour voir .

    Le deuxime travail,et c'est proba-blement dans cet ordre de ralits qu'onse trouve aujourd'hui, quoiqu'on en dise,

    c'est ce qui est fait du code et des rseaux.

    Plusieurs hypothses sont possi-bles. Ou bien on pense que tout dsir- -

    comme le dsir paysan -- est immdia-

    tement absorb par le systme, modli-

    t par l'instance centrale l'metteur

    dit symbolique - et rediffus sous

    formes de signes reproductibles l'in-

    fini par les individus rsilis et c'est une

    nouvelle re du capitalisme qui s'ouvre,

    avec de belles annes devant elle ; re

    de la rcupration et de la manipula-tion sans fin.

    Ou bien on pense qu'il est possible,

    de contrler les rseaux, d se les appro-

    prier et de les utiliser afin de reconsti-

    tuer des convivialits restreintes (34),

    mais cela fait un peu penser une ba-

    taille qui se livrerait entre des cavaliers,

    casoar et gants blancs, sabre au clair et

    les blinds ennemis. Bataille dont l'issue

    n'est pas douteuse si l'on considre en

    plus l'importance de la cinquime colon-

    ne : ici. la majorit silencieuse qui ne dit

    mot et qui semble bien consentir...

    Ou bien, prcisment, on prendacte de ce consentement, cette indif-

    frence qui exigerait d'tre analysedans sa brutalit positive, au lieu d'tre

    renvoye une magie blanche (35),et on interroge le travail qui s'opre fa-

    ce l'institutionnalisation des rseaux

    permettant la mobilit absolue et la

    flottaison des rfrentiels, travail d'ab-

    sorption et de rversion.

    Et l, tous les systmes de sens

    (rationalit militante et politique) sont

    pris de vitesse par les paysans qui se

    mettent jouer la folie des modles.

    Mcanisation. Les conseillers agri-coles s'arrachent les cheveux devant les

    phnomnes de surquipement en ma-

    triel agricole. Il est vrai qu'ils ont l-

    dessus une thorie, toujours fonde sur

    l'alination d'ailleurs : celle de la persis-tance des mentalits paysannes, particu-lirement leur vieil individualisme chro-

    nique qui ne leur permet pas de s'asso-

    cier pour l'utilisation du matriel.

    Monoproduction. Ou quand la ra-

    tionalisation de la production selon les

    principes de la spcialisation (simula-tion de l'conomie) conduit tt ou

    tard l'absurde. Tout est mis en oeu-

    vre aujourd'hui pour essayer de faire

    faire- machine arrire aux paysans mo-

    noproducteurs et eux, les traitres, ne

    veulent rien savoir ; o le plan Ben-

    tejac de rorganisation du vignoble

    languedocien rencontre les thses de

    la polyculture, de la pluri-activit et

    de l'autarcie relative chres aux co-

    logistes mais pas aux paysans.Consommation. Encore de quoi

    s'arracher les cheveux pour ceux quicroient dans la persistance des menta-

    lits paysannes : la consommation con-

    nat un assez bel essor dans nos cam-

    23

  • yves gilbert le mythe rural

    pagnes. Les paysans se mettent leur

    tour pratiquer le crdit. En Langue-

    doc, rgion passant pour tre pauvre,

    l'augmentation de la consommation

    des voitures neuves et celle des postesde tlvision couleur est suprieure,

    depuis quelques annes, la moyennenationale !

    Habitat. Tous les signes de la

    modernit urbaine et de la russite so-

    ciale runies fleurissent sur les villes

    et les pavillons prfabriqus qui se

    multiplient vive allure. La socialit

    locale s'abolit dans la rsiliation. L

    encore, on voudrait freiner ce mouve-

    ment d'acclration continue. Et pro-lifrent les rglementations pour pro-

    tger les styles, les sites, pour que les

    cots d'infrastructures soient moins

    levs. Et prolifrent les propositions

    pour rtablir des espaces de convivia-

    lit et de solidarits restreintes.

    Et bien d'autres pratiques appa-remment irrationnelles, incompatiblesavec une prise de conscience raisonna-

    ble des mfaits de l'urbain et des mri-

    tes de la socit rurale.

    Et rien ne sert d'allguer qu'il ya de la mystification dans l'air : Hy-

    pothse toujours hypocrite qui permetde sauvegarder le confort intellectuel

    des producteurs de sens : les masses as-

    pireraient spontanment aux lumires

    naturelles de la raison. Ceci pour conju-rer l'inverse, savoir que c'est en pleine libert que. les masses opposent leur

    refus du sens et leur volont de specta-cle l'ultimatum du sens. Elles se m-

    fient comme de la mort de cette trans-

    parence et de cette volont politique.Elles flairent la terreur simplificatrice

    qui est derrire l'hgmonie idale du

    sens, et elles ragissent leur faon, en

    rabattant tous les discours articuls

    vers une seule dimension irrationnel-

    le et sans fondement, l o les signes

    perdent leur sens et s'puisent dans

    la fascination :le spectaculaire (36).D'un ct, des discours, des repr-

    sentations du rural, qui nous le dcri-

    vent comme l'espace de la .raison, de

    la tradition, des solidarits locales, l'es-

    pace vers lequel on finira bien par reve-

    nir tant il est meilleur que le reste. C'est

    l'espace dfini par le mythe rural. L,

    tous les scnarios classiques du sens, de

    la prise de conscience, de la libration,de la reprsentation politique (du poli-

    tique), de la rationalit conomique

    (dterminant en dernire instance), bref,du social, fonctionneraient loisir.

    De l'autre ct, un rel dont on

    ne. sait plus trop bien s'il est encore

    du domaine du rel. Un univers rba-

    . nis, rsili, dans lequel se pratiquentdes jeux dangereux (pour qui ?).

    Une sorte d'hyperconformisationaux normes du code qui semble bien le

    tourner en drision et, finalement, le

    mettre en difficult. Un jeu qui n'a rien

    faire du sens, qui refuse de se faire en-

    fermer dans une logique illusoire. Une

    manipulation, un bricolage entre ce quireste de rural et l'ordre actuel du syst-me (modles et simulation). Une absorp-tion sans limites de l'urbain.

    Du recyclage d'abord : Les mi-

    cro-groupes et les individus, loin de s'ali-

    gner sur un dcodage uniforme et impo-

    s, dcodent les messages leur mani-

    re, les interceptent ( travers des lea-

    ders) et les transposent (deuxime ni-

    veau), opposant au code dominant leurs

    sous-codes particuliers, et finissent par

    recycler tout ce qui leur parvient dans

    leur cycle eux, exactement comme les

    24

  • yves gilbert le mythe rural

    primitifs recyclent la monnaie occiden-

    tale dans leur circulation symbolique

    (...) Cette faon de dtournement, d'ab-

    sorption, de rcupration victorieuse

    par les sous-ensembles du matriel dif-

    fus par la culture dominante, cette ruse

    est universelle (37).Du dtournement, par la suite. Les

    processus de recyclage fonctionnent

    dans les groupes encore fortement struc-

    turs. Des groupes o la prgnance des

    traditions est encore forte. L'image la

    plus explicite de ces processus concerne

    les membres de tribus primitives quise servent des montres qu'on leur appor-te d'Occident comme de colliers ou de

    mdailles, en les assemblant les unes aux

    autres. Avec l'urbanisation et la rsilia-

    tion, la socit rurale perd ses. sous-co-

    des et le recyclage n'a plus de raison

    d'tre. Le dtournement des messagesexiste cependant, et probablementd'une faon plus radicale : Les masses,

    elles, acceptent tout et dtournent tout

    en bloc dans le spectaculaire, sans exi-

    gence d'un autre code, sans exigencede sens, sans rsistance au fond, mais

    faisant tout glisser dans une sphre in-

    dtermine qui n'est mme pas celle du

    non-sens, mais celle de la fascination/

    manipulation tous azimuths (38).

    Tout porte croire que c'est bien

    le dbut de ce jeu in-sens- avec le code

    qui s'opre aujourd'hui dans les campa-

    gnes. Le rural s'abolit, les sous-codes

    disparaissent pour laisser place la cir-

    culation des rfrentiels flottants, des

    signifiants sans signifis, du spectacle.

    Abolition du rural et aussi,--semble-t-il,

    du social.- La. rencontre tant souhaite

    des paysans et des travailleurs est en

    train de se faire. Cependant, ce n'est

    pas pour se lever, tous ensemble, contre

    l'oppresseur et conduire une lutte de

    libration, mais, bel et bien pour invo-

    luer en tant que social. Tous deviennent

    l'innombrable terminal des rseaux. Pas

    de luttes pour la libration des cultures,des langues, des ethnies, pas de recher-

    che d'autonomie ou d'autarcie mais des

    manipulations de signes par des opra-teurs solitaires.

    Corollaire de ce jeu qui s'tend et

    s'acclre : les systmes de sens sont d-

    passs et ridiculiss. Et c'est probable-ment pour survivre et pour faire sur-

    vivre leurs porte-paroles qu'ils essaient

    tout prix d'injecter encore du sens.

    Ainsi du politique qui est oblig poursurvivre de croire, et de nous faire croi-

    re, qu'il existe un social (ici, un rural)

    avec des aspirations, des luttes, des re-

    vendications ou des espoirs qu'il faut sa-

    tisfaire et dont on peut se constituer

    les porte-paroles. Comme s'il fallait

    tout prix s'viter l'obligation de regar-der en face ce systme dans lequelnous, sommes. La simulation est ma-

    tresse et nous n'avons plus droit qu'au

    rtro, la rhabilitation fantomatique,

    parodique de tous les rfrentiels per-dus (39).

    Ainsi fonctionne le mythe rural.

    VI La trahison des paysans.

    Ce qu'on reproche aux paysans,

    aujourd'hui, ou ce dont on ne leur re-

    connat pas le droit en occultant sys-

    tmatiquement leur volution (involu-

    tive I) et en balanant du rural tort et

    . travers sur tout ce qui verdoie , Ce

    qui revient au mme, c'est leur mise

    en route sur nos rseaux.

  • yves gilbert le mythe rural

    comme irrmdiablement perdue, ali-

    mentant ainsi toutes les nostalgies

    (40).

    On ne veut mme plus reconna-

    tre que ce ft l le secret de notre pro-

    pre dynamique : ces mmes proces-sus de perte sont aussi des processus

    d'acquisition^ de gain, de libert, toute

    considration d'ordre socio-politiquemise part. Le processus de mise en

    reprsentation, le dracinement perma-nent auquel tout lment de notre uni-

    vers smantique est soumis sans cesse

    sont aussi la manifestation d'une pul-sion dont on ne peut plus refuser de

    lire la positivit (41 ).

    Tant qu'il y avait des paysanset du rural, nous tions tranquillesd'errer sur les rseaux. Quelque part,si l'angoisse venait nous prendre,un foyer nous attendait o rgnaientchaleur et convivialit. Trivialement :

    quel citadin, mme de longue date,n'a pas ses attaches paysannes ? Pen-

    dant qu'on trafique avec l'urbain, quel-

    que part on nous mitonne du rural sur

    lequel on va pouvoir annexer la rvolu-

    tion qui va mettre fin aux dveloppe-ments du systme.

    Seulement voil, les paysans nous

    ont trahis. Eux aussi, ils se sont mis en

    marche, ils ne vivent plus au pass mais

    au prsent. Ils sabordent le rural et sa-

    pent les bases du mythe.Et dans leur disposition l'absorp-

    tion indiffrencie, ils vont jusqu' ab-

    sorber pour le court-circuiter le my-the rural : dans le living de leur villa,les paysans font installer des chemines

    pr-fabriques (style au choix, en g-

    nral, du plus pur style paysan) et des.cuivres qui ne verront jamais ni le feu

    ni la pote...

    Devant l'engouement pour l'tude

    du rural, aujourd'hui la question essen-

    tielle ne serait pas tant de savoir ce qu'iladvient du rural dans ses rapports l'ur-

    bain ou ce qu'il advient des nouvelles

    utilisations urbaines de la campagne (r-sidences secondaires, tourisme, parcsnaturels, installations de no-ruraux )- cela pourrait tre, la rigueur le tra-vail d'une sociologie d la prise en

    compte ou de la mesure, certainement

    pas celui d'une interrogation sociale ,

    que de savoir pourquoi cela fait mainte-

    nant problme.

    Pourquoi s'intresse-t-on soudain

    cela ? En quoi la fin du rural, ou les

    entreprises d'injection de sens, nous'

    concernent, nous urbains ? C'est peut-tre une question qui permettrait de

    casser, une fois pour toutes, le pont-aux-nes de l'implication des cher-

    cheurs et de leur raport l'objet. Ce

    serait peut-tre une faon de montrer

    que, quoi qu'il en soit, c'est bien en

    toute subjectivit que la question est

    aborde, et que c'est bien pour a qu'el-le est intressante.

    Foin de la neutralit feutre d'un

    discours scientifique labor l'ombre

    de concepts froids (et opratoires... ).Comme s'il s'agissait de situations dans

    lesquelles on n'aurait rien voir et

    qu'on pourrait analyser lucidement avec

    des matriaux neutres, si la fin du rural

    nous intresse, c'est parce qu'elle nous

    oblige rviser nos propres reprsenta-tions du social et de nous-mmes.

    Notes

    (1) Claude Karnoouh, Les chantres dela rusticit, article paru dans la revue Au-trement , 14/78, Avec nos sabots .

    (2) Roland Barthes, Mythologies ,Seuil,1970.

    26

  • yves gilbert le mythe rural

    (3) Mircea liade, Aspects du mythe ,

    Ides/Gallimard, 1963.

    (4) Henri (viendras, Socits paysannes ,

    Armand Colin, 1976.

    (5) Roland Barhes. op. cit

    (6) Le point de vue de Madame , !Ssai

    Matra Simca Rancho, Auto-journal, n. 9, 15

    mai 1977.

    (7) Thomas Regazzola, Scnario possi-

    ble d'une migration nationale , Centre de

    Sociologie conomique et Politique (CSEP),

    1977.

    (8) Patrick Champagne, La restructura-

    tion de l'espace villageois , Actes de la Re-

    cherche en Sciences Sociales, mai 1975, n. 3.

    (9) Le terme est emprunt Henri Lefeb-

    vre dans Le droit la ville . Dans le chapi-

    tre industrialisation et urbanisme il expose

    l'ensemble des implications dans la vie quoti-

    dienne de l'avnement de la socit urbai-

    ne .

    (10) J.P. Laurent, prface Les colpor-

    teurs de l'Oisans au XIXme sicle , par

    E. Besson. Centre Alpin et Rhodanien d'eth-

    nologie (CARE) Grenoble, 1975.

    (11) Tamas Hofer, prface Socits

    paysannes , Henri Mendras, Ed. Armand Co-

    lin, coll. U, 1976.

    (12) E. Bloch, Thomas Munzer, tholo-

    gien del rvolution , Ed. Gallimard, 1964.

    (13) Jean Baudrillard, Pour une critique-

    de l'conomie politique du signe , Ed. Galli-

    mard, 1976.

    (14) Michel Maffesoli, Imaginaire/rel

    dans le devenir historique , in Espaces et

    Socits, n. 15,1975.

    (15) E. Evans-Pritchard, L'essai sur le

    don .

    (16) Yves Stourdz, Organisation, anti-

    organisation, Repres . 1973.

    (17) Serge Moscovici, Essai sur l'histoire

    humaine de la nature . Ed. Flammarion,

    1968.

    (18) Michel Maffesoli, Logique de la do-

    mination , d. PUF, 1976.

    (19) Roland Barthes, Mythologies ,

    Points, 1970.

    (20) Octavio Paz, Courant alternatif ,

    Gallimard 1972.

    (21) Op. cit.

    (22) Alphonse Daudet, Lettres de mon

    moulin , la Mule du Pape.

    (23) Thomas Regazzola, op. cit.

    (24) Thomas Regazzola.-op. cit.

    (25) Thomas Regazzola, op. cit.

    (26) Henri Vincenot, La vie quotidien-

    ne dans les chemins de fer au XIXme si-

    cle, Hachette, 1977.

    (27) Henri Vincenot, op. cit.

    (28) Thomas Regazzola, projet de recher-

    che.

    (29) Michel Foucault, La volont de sa-

    voir , Gallimard, 1976.

    (30) Espace et luttes , n. 1. 1er trimes-

    tre 1978 Place+GIAM.

    (31) Jean Baudrillard, Le P.C. ou les pa-

    radis artificiels du politique , Cahier cinq

    d'Utopie, 1978 .

    (32) Voir : J. Baudrillard, L'change

    symbolique et la mort Gallimard 1976.

    (33) Encore qu' cette tape de l'volu-

    tion du systme il devienne difficile d'em-

    ployer encore des concepts aussi prcis et

    conntes (par les tapes antrieures) queceux de symbolique, de rel et mme... d'ima-

    ginaire. Qu'est-ce qui est rel ? Les pratiques

    locales qui apparaissent dsormais comme la

    reproduction infinie dlocalise, dsym-

    bolise des modles mis ou l'oprationna-

    Ih propre des rseaux qui induit les prati-

    ques comme des simulations sans fin ? La

    notion d'hyperrel correspondrait sans doute

    mieux ce stade.

    (34) Cf. l'humanisme des thses contenues

    dans le rapport Nora : l'informatisation de

    la socit , Rapport Monsieur le Prsident

    de l Rpublique, Simon NORA et Alain

    MINC, la documentation franaise, 1978.

    (35) J. Baudrillard, A l'ombre des ma-

    jorits silencieuses ou la fin du social ca-

    hier quatre d'Utopie, 1978.

    (36) Cf. 35.

    (37) Idem.

    (38) Idem.

    (39) J. Baudrillard, La prcession des

    simulacres , in Traverses/10 1978 : Le simu-

    lacre.

    (40) T. Regazzola, Oublier les enfers ,

    C.S.E.P./S.A.E.I. 1978.

    27

  • Bernard Kalaora l'ordre et la naturele vert endimanch

    Chaperon-Rouge, vois ces belles fleurs autour de nous.

    Pourquoi ne les regardes-tu pas ? J'ai l'impression quetu n'coutes pas comme les oiseaux chantent joliment.Tu marches comme si tu allais . l'cole, alors que tout

    est si beau ici, dans la fort... Elle quitta le chemin, p-ntra dans le bois et cueillit des fleurs. Et chaque fois

    qu'elle en avait cueilli une, elle se disait : plus loin, j'envois une plus belle, et elle y allait et s'enfonait tou-

    jours plus profondment dans la fort .

    Le Petit Chaperon RougeContes de Grimm.

    UNE VISITE EN FAMILLE

    Toutes les enqutes (1) ont montr

    l'importance de la frquentation de typefamilial dans les forts pri-urbaines.Pour la majorit des urbains, la visite'

    en fort est d'abord une visite en famil-

    le. L'enqute nationale ralise en 1973

    par M. Ballion en collaboration avec

    l'INSEE sur un chantillon de 3 000 m-

    nages, reprsentatif de la population ur-

    baine, fait apparatre des chiffres bien

    significatifs (2). Lors de leur dernire visite en

    fort, 85,4 % des Individus interrogstaient accompagns de personnes de

    plus de 14 ans et 55,1 % d'enfants de

    moins de Mans.

    Si l'on prend en compte la r-

    partition des individus qui au moins unefois durant l'anne coule sont alls en

    fort, les mnages qui frquentent lemoins la fort sont ceux qui n'ont pasd'enfants de moins de 14 ans, et ceux quisont les plus nombreux la frquentersont ceux qui ont- 2 ou 3 enfants demoins de 14 ans.

    Tous ces faits cohcourrent mon-trer l'influence qu'exerce le fait d'avoirdes enfants en bas ge sur la frquenta-tion de la fort.

    Sans doute ce phnomne est-ill'indicateur de l'insuffisance des espacesverts, du manque de lieux rservs auxenfants dans les villes, des conditions

    29

  • bernard kalaora l'ordre et la nature

    le vert endimanch

    dgradantes de l'environnement urbain ;

    on devrait alors penser logiquement

    qu'il existe une forte corrlation entre

    conditions de vie (qui incluent le tra-

    vail, le logement, la nature de l'environ-

    nement, etc..) et la frquentation des

    forts. Et ce d'autant plus que la fort

    est un bien libre et sans matre ,

    c'est--dire un bien gratuit. Il n'en est

    rien. La frquentation est en relation

    troite avec le statut socio-conomiqueet socio-culturel des individus (3). Les

    cadres suprieurs et les professions li-

    brales vont en moyenne deux fois

    plus en fort que les ouvriers et une par-faite concidence existe entre la fr-

    quence de la frquentation et le niveau

    du diplme. Accession la proprit,

    bonne condition de logement et d'en-

    vironnement, (par exemple : habitat

    proximit d'un espace vert), posses-

    sion de rsidence secondaire, autant d'au-

    tres facteurs qui agissent sur la frquen-ce des visites en fort. Il en rsulte

    donc que tous les enfants des villes n'ont

    pas droit la fort et que ceux qui en

    bnficient le plus sont en quelquesorte des privilgis. Nous voudrions nous

    interroger sur le type de rapports quevont avoir ces enfants-l (4), un espace

    qui de toute apparence devrait mieux

    rpondre leurs dsirs, leurs attentes

    que l'espace urbain. Espace libre moins

    soumis des exigences fonctionnelles

    que ne l'est la ville, les interdits devraient

    y tre moins heureux, les contraintes

    moins ressenties. La fort peut-elle tre

    vraiment terrain d'aventure pour l'enfant,

    espace conqurir et non totalement

    investi par les adultes, lieu de ses rves

    et de ralisation de ses dsirs, espace

    mythique qui renvoie un ordre social

    o l'enfant avait sa place, espace ludi-

    que?...

    UNE PRATIQUE FAMILIALISTE OU

    LE RITUEL FAMILIAL

    Les forts pri-urbaines sont dans

    leur majorit relativement distantes de

    l'agglomration. L'accessibilit des forts

    est fortement lie la possession d'un

    vhicule priv (85 % de la populationurbaine utilisant la voiture). L'auto-

    mobile n'est pas cependant un quipe-ment purement utilitaire et rpond

    un mode de consommation centr sur la

    famille. quipement familial, il est l'ha-

    bitacle des loisirs, o se nouent les liens

    d'intimit. Toute personne trangre

    la cellule familiale y est exclue car sa

    prsence est un dfi et est synonyme de

    rupture. L'enfant qui va en fort est

    dj pris dans ce crmonial, il n'y

    chappe pas, la contrainte de la voiture

    la lui impose. Il est sous le regard des

    parents pendant l'aller et le retour (1

    2 heures en moyenne pour la Rgion pa-

    risienne) et' c'est ce mme regard quisurveillera ses bats dans la fort.

    O va-t-on s'installer ? L'enfant, fil-

    le ou garon, ne choisit pas l'endroit

    d'installation, car celui-ci, et toutes les

    enqutes le confirment, est fonction de

    son accessibilit en voiture. Plus de 67 %

    ds utilisateurs des forts de la Rgion

    parisienne ont t interviews dans des

    zones de clairires, ou dans des zones

    dgages et faciles d'accs, et 60 % des

    familles ne s'loignent pas plus de 50 m

    de leur voiture. La voiture est un des

    marqueurs principaux du territoire occu-

    p. C'est par rapport ce dernier qu'estdlimit l'espace occup par l'enfant

    et sa famille. Les raisons invoques .du

    choix sont le confort, la commodit du

    lieu, et la facilit que prsente un espaceouvert pour la surveillance des enfants.

    30

  • bernard kalaora l'ordre et la nature

    le vert endimanch

    Sans doute l'angoisse de la perte de l'en-

    fant, dans les profondeurs et tn-

    bres de la fort dtermine-t-elle pour

    une bonne part l'emplacement en bor-

    dures de forts.

    Cependant, ces aires traduisent le

    mieux un type de consommation, o la

    famille et son confort, sont au centre

    des valeurs. Les espaces qui sont prf-

    rs, le sont PP fonction de leur capacit

    recrer l'atmosphre chaleureuse de la

    famine, a favoriser l'unit conjugale,

    rconcilier parents et enfants autour

    d'activits communes. Les lieux les plus

    investis sont ceux qui prsentent des

    traits similaires l'espace pavillonnaire vcu sur un mode fantasmatique plu-

    tt que rel au jardin qu'on imagine ou

    qu'on reconstitue. On constate d'ail-

    leurs une trs forte fidlit des usagers

    un espace qui leur convient. On revien-

    dra la fois suivante au mme endroit.'

    Ainsi l'endroit choisi de manire pr-

    frentielle est celui qui se rapproche le

    plus du monde pavillonnaire, rceptable

    accueillant et chaleureux, espace pour la

    famille, seul lieu vritable du bonheur

    conjugal. Le territoire qui est dlimit

    lors de la halte en fort est codifi par des

    marqueurs du mme type que ceux que

    l'on trouve dans le jardin un arbre

    fruitier, une balanoire suspendue avec

    prcaution, des chaises, une table, le

    camping-gaz et l-bas, plus loin quel-

    ques mtres, la voiture. L'espace est ainsi

    appropri d'une manire symbolique

    par la famille par l'intermdiaire de ses

    quipements.Le territoire de l'enfant est lui aus-

    si strictement ordonnanc. Ce sont les

    parents-qui tracent les aires de jeux,

    'qui nomment les lieux permis et ceux

    interdits. Ce sont eux qui dfinissent les

    rgles du jeu. Les plus tolrs sont les

    jeux faits en famille, jeux qui rassemblent

    autour d'une activit commune (cartes,

    boules, ballons). Sont par contre pro-hibes toutes les activits violentes et

    dgradatrices. Quant l'opposition entre

    jeux permis, jeux dfendus, elle est pro-duite par l'obligation de ne pas troubler

    la paix familiale, de ne pas dranger l'in-

    timit des familles. En premier lieu,il convient de n'tre pas bruyant, et de

    ne pas perturber les familles voisines.

    L'enfant se voit ainsi refuser l'accs aux

    autres territoires, lieux possibles de ren-

    contre. Mme si cet interdit n'est pas ex-

    plicitement formul, les marqueurs spci-

    fiques chaque territoire constituent une

    frontire qu'il hsitera franchir. Res-

    pecter les espaces d'intimit et de voisi-

    nage, tel est le mot d'ordre. Tous ces

    facteurs empchent l'enfant de s'accapa-rer un terrain qui lui soit propre. Il ne

    peut en aucun cas se grouper avec d'au-

    tres enfants pour constituer des bandes,s'aventurer dans la fort et trouver l

    des conditions d'exercice de sa libert

    et de sa responsabilit. Pour lui la fort,c'est une srie d'interdits. Il est inter-

    dit de se rassembler, de former un groupede nature gner les autres, de faire u-

    sage d'une fronde, de faire du feu, de

    jouer d'un instrument de musique quel-

    conque, de grimper aux arbres, de ramas-

    ser du bois, de se battre avec, de cons-

    truire des barricades, de faire des caba-

    nes, de dnicher les oiseaux, de tirer des

    coups de pistolet, etc.. Pour tous ces en-

    fants l, la fort n'est qu' une boite

    habiter , comme la maison, comme la

    voiture dont l'usage est familial.

    Qu'en est-il de ceux qui, avec leurs

    parents, ont la chance de s'enfoncer dans

    la fort, de connatre d'autres lieux

    31

  • bernard kalaora l'ordre et la nature

    le vert endimanch

    que les lisires, de faire des promenades

    de longue distance ? Dans la fort de

    Fontainebleau, seuls 7 % des visiteurs

    appartiennent cette catgorie. Et il

    s'agit de la population dont le niveau'd'instruction est le plus lev (ensei-

    gnants, pour la plupart). Pour ceux qui

    s'y promnent en compagnie de leur

    enfant, l'objet de la visite en fort1est

    moins la dcouverte vivante et pratiquede la nature par exemple des activits

    de cueillette ( peine 1 % de la popula-

    tion), la dcouverte de la faune ou de

    la flore que l'acquisition de l'attitude'

    cultive. L'intimit familiale ne se rduit

    plus au seul fait d'tre ensemble dans un

    espace dlimit et circonscrit pour

    l'occasion, mais s'y ajoute un lment

    supplmentaire, la participation une ac-

    tivit savante qui mobilise les ressources

    symboliques et le patrimoine culturel

    familial. L'enfant dans la- marche par

    exemple, apprend acqurir le got de

    la curiosit. Mis dans une situation qui

    . l'oblige avoir un change constant avec

    l'environnement, tre attentif aux si-

    tes les plus pittoresques selon les ca-

    nons lgitimes de la culture savante :

    anciennet, dominance, pittoresque, etc.. il est l pour dvelopper ses capacits

    esthtiques, sensorielles, et intellectuelles.

    Il apprend utiliser les cartes d'tat-

    major, se servir d'un guide, discerner

    les paysages, distinguer le vrai du faux,

    le naturel de l'artificiel, le beau du laid.

    La dtente s'insre dans son apprentissa-

    ge d'un exercice cultiv dont l'cole est

    la conscration. La fort n'est pas l'es-

    pace ludique de ses rves, elle est un des

    lments du patrimoine culturel,.elle

    est un thme scolaire. .

    L'enfant donc, quelle que soit son

    appartenance sociale, ne peut se projeter

    dans la fort qu'au travers des modles

    familiaux de consommation. Il n'chap-,

    pe pas dans cet espace qu'on dit libre

    et sans matre la tutelle et l'au-

    torit parentale et ne peut satisfaire son

    dsir exploratoire, sa qute de lieux

    dcouvrir. L'espace mconnu, atti-

    rant et dangereux qui- peuple ses rves

    n'a rien voir avec la consommation

    de fort telle qu'elle lui est propose.S'il lui est impos de consommer la fort

    sur ce mode (en famille), c'est parce que

    pour ses parents, il est le symbole de l'u-

    nit et du bonheur familial. Enfant alibi,

    il est la justification de toutes les prati-

    ques consommatoires familialists. C'est

    pour lui qu'on dsire'le pavillon, ou tout

    espace qui se rapproche le plus de ce mo-

    dle rsidentiel, c'est pour lui qu'on ach-

    te la voiture, les quipements de plein-

    air, en un mot, toute la panoplie fami-

    liale...

    Comme le dit Edgar Morin dans

    son livre L'esprit du temps .

    Le loisir n'est plus seulement l

    vide du repos et la rcupration physi-

    que et nerveuse... C'est aussi progressi-vement la possibilit d'avoir une vie con-

    sommatrice... La consommation des pro-duits devient en mme temps l'auto-

    consommation de la vie individuelle.

    Chacun tend, non plus survivre dans

    la lutte contre le besoin, non plus se

    recroqueviller sur le foyer familial, non

    pas inversement consumer sa vie dans

    l'exaltation, mais consommer sa propre

    existence, consommer la famille .

    UNE PRATIQUE HYGIENISTE. LE

    VERT ENDIMANCHE

    L'espace vert joue, depuis le Se-

    cond Empire, un rle de rgulation so-

    32

  • bernard kalaora l'ordre et la nature

    le vert endimanch

    ciale. Le Baron t'aussmann ne disait-il

    pas lui-mme qu'il fallait les- amnager

    pour occuper sainement les portionsdes heures de repos interrompant le tra-

    vail et pour permettre toutes les famil-

    les riches et pauvres de trouver des em-

    placements salubres et srs pour les -

    bats de leurs enfants (5). C'est le m-

    me discours que l'on retrouve aujourd'huisous la plume de Soulier, urbaniste offi-

    ciel.

    Nous voyons tout l'effet bnfi-

    que dispensent les espaces verts plantssur la sant de la population et cela

    pour un prix d'entretien bien moindre

    que celui d'un hpital psychiatrique (6).

    Vert oxygnant, vert rgnrant les

    facults physiques et mentales, le vert

    produit l'quilibre. En effet, pour beau-

    coup de consommateurs, le signifiantfort renvoie d'autres signifiants, tels

    l'hygine, la sincrit, le bonheur, etc..

    L'hygine renvoie son tour la sant

    morale et physique. De dplacement en

    dplacement, la fort symbolise finale-

    ment l'quilibre, l'harmonie, le respect.Ce discours relve d'un langage de con-

    notation dont la fonction, en dfor-

    mant et dtournant la ralit, est de

    fonder les choses en tat de nature ,

    et rciproquement l'ordre = la nature.

    Cette quation est productrice d'une re-

    prsentation o la fort quivaut un

    lieu originel o la puret s'oppose la

    souillure et au dsordre, et o l'hygi-ne physique et morale se ctoient. L'or-

    dre et la discipline sont ainsi naturali-

    ss : c'est l'tat de nautre. Bon, qui-

    libr, sain, sont aussi les qualits que l'on

    prte l'enfance, celle-ci apparaissantcomme l'tat le plus proche de la nature.

    Par un renversement paradoxal de l'or-

    dre des choses, parents et nature s'asso-

    cient pour pacifier les corps des enfants,'

    pour assujettir leurs affects. Cette concep-tion hyginique voit aujourd'hui ses ef-

    fets majors sous l'influence des mdias,

    qui transmettent une image strotypede l'cologie. La vision apocalyptiqued'une destruction de la nature, la ncessi-

    t de la protger envers et contre tout,dtermine des comportements irration-'

    nels, ou non matriss son gard. Ainsi

    cueillir, grimper aux arbres, casser des

    branches sont des conduites qui sont

    l'objet d'une . dsapprobation gnrale,et ce au nom de la protection de la

    nature. Par contre, l'utilisation, de la

    voiture, sa pntration mme dans la

    fort, est perue comme naturelle. Pour

    beaucoup, il va de soi que des zones d'ac-

    cueil doivent tre accessibles.

    Plutt que de se voi.r interdire l'ac-

    cs en automobile, mieux vaut encore

    renoncer la sortie en fort. On com-

    prend l'attachement ce vhicule, si'on le reconstitue par rapport au sys-tme gnrateur de la sortie en fort :

    le confort et l'intimit familiale. L'au-

    tomobile en .est la clef de vote. Pour

    toutes ces raisons, elle ne peut tre

    vcue comme une nuisance. Coquille

    familiale, refuge protecteur, on ne peutl'accuser d'tre la responsable des dgra-dations subies par la fort (par exemple,le pitinement). S'il faut chercher un

    coupable, c'est l'enfant que l'on dsigne.

    L'cologie devient cologie familiale...

    L'espace vert, oxygnant, relve d'un

    nouveau moralisme social . Il cre

    le dcorum, la respectabilit, et il est

    d'autant plus digne qu'il est endimanch

    donc interdit, inutilisable. Car s'il tait

    utilisable, il deviendrait sale, populaireet irait /'encontre de ce que l'on lui

    demande '(7). Nous faisons ntre cette

    33

  • bernard kalaora l'ordre et la nature

    le vert endimanch

    conception de Fabio Rieti, qui convient

    parfaitement ce dcor respectable

    qu'est la fort pri-urbaine, antithse

    mme d'un espace ludique.

    LES AMENAGEMENTS RECREATIFS

    EN FORET, OU COMMENT PRODUI-

    RE L'ESPACE FAMILAL

    Bien qu'existent plusieurs types

    d'amnagements rcratifs dont le prin-

    cipe de diffrenciation rside dans une

    classification des forts (parc d'accueil,

    fort promenade, fort normale, fort

    naturelle), la fonction essentielle qui con-

    coure leur ordonnancement est la pro-

    duction de territoires familialistes jux-

    taposs. Espace collectionnant les fa-

    milles, il est dcoup selon les activits

    diverses et spcifiques propres chaque

    groupe social. Des masses forestires

    de dimensions varies sont conues pour

    recevoir le public, ce sont les zones d'ac-

    cueil ou d'installation, d'autres sont

    amnages par des quipements l-

    gers pour satisfaire un public plus no-

    ble et mieux adapt la Nature ,'

    (marcheurs, cavaliers, cyclistes, varap-

    peurs).Toutes ces zones sont relies en-

    tre elles par des interstices. Dans leur

    ensemble, ces quipements visent

    favoriser l'individualisme familial que

    tout contribue par ailleurs renfor-

    cer. Les zones d'a.ccueil, abcs de fixa-

    tion du public, sont conues pour rece-

    voir dans une aire dtermine, la mul-

    titude des familles. Elles permettent la

    juxtaposition des familles, mais leur di-

    mension et leur structuration devraient

    viter le danger d la promiscuit,

    la foule. Dans un article intitul La

    pression de l'homme sur la fort (8)

    M, de Buyer rsume bien l'idologie de

    l'amnagement propre la fort de Fon-

    tainebleau.

    Enfin, il a paru intressant d'ap-

    profondir les motivations des prome-neurs. Parisiens pour la plupart, vivant

    dans un bruit perptuel et une atmos-

    phre appauvrie et pollue, ils se ruent

    le dimanche vers la Nature . Mais au

    lieu de se diluer dans la fort, loin du

    bruit et des gaz d'chappement, ils se

    concentrent, stationnent le long des rou-

    tes et prouvent une sorte de peur l'i-

    de d'aller pied dans un endroit incon-

    nu, sans leur voiture. Aprs l'agitation

    de la ville, c'est une vritable micro d-

    pression qui atteint la plupart des pro-

    meneurs. Or, les donnes psychologi-

    ques les plus rcentes montrent bien que,

    plus la densit humaine est leve, plus

    l'agressivit devient grande .

    C'est pourquoi, en premire rgle,

    les amnagements touristiques devront,

    tout en conservant la fort son ca-

    ractre naturel, s'efforcer de rendre

    certains secteurs accessibles et fami-

    liers aux promeneurs, afin d'amnagerce que l'on pourrait appeler des pa-

    liers de dcompression .

    L'amnagement d'aires de jeux, de

    pique-nique, de petites clairires, de

    zones de silence sont des quipementsdestins produire l'espace d'intimit

    de la famille, rendre les secteurs fa-

    miliers . Ce mme auteur dfinit les

    zones de silence comme des espaces

    privilgis o tous les vhicules moteur

    et instruments sonores sont bannis ;

    lieux propices au calme, la dtente et

    au repos, et comme leur dnomination

    l'indique, rservs aux enfants sages et

    silencieux...

    La fort est ainsi transforme en

    un vritable oasis familial, o -les -

    34

  • bernard kalaora l'ordre et la nature,le vert endimanch

    nergies agressives de l'homme sont su-

    blimes dans une reprsentation anes-

    thsiante et respectable de la natuie. La fort devient ainsi un outii de so-

    cialisation , et au lieu d'inciter la f-

    te et la rupture avec le social, elle en

    prolonge la quotidiennet rptitive. De

    la fort donc il ne reste plus que son

    aspect lnifiant et palliatif, mdicament,

    pilule ou drogue qui nous aide suppor-ter les contraintes. A J'oppose de la fo-

    rt sauvage, elle est un dcor une nature

    bien sage et rassurante. Ce qu'elle exal-

    te, ce n'est plus la violence de la beaut,mais le rgime rpressif dp la fonctionna-

    lit, de l'ordre,de la rationalit.

    L'enfant n'y est pas sa place, et

    de mme qu'en ville, il y est banni, car

    il est un perturbateur de l'ordonnance-

    ment fonctionnel de la fort loisir. Dans

    les quipements de plein-air, s'il est

    question de son existence, ce n'est

    qu'au travers des modles familiaux de

    consommation : aires de jeux usage

    familial, sentiers pour marcheurs, pis-tes pour cyclistes, etc.. Il n'a pas droit

    un terrain qui lui soit rserv, un ter-

    rain qu'il puisse s'approprier avec d'au-

    tres enfants o enfin ils pourraient res-

    pirer et exercer ne serait-ce que momen-

    tanment, leur libert d'initiative et

    de cration.

    NOTES

    (1) Enqute SARES. Etude de M. Ballion :

    On trouve un rsum synthtique de ces tudes

    dans Ballion, La frquentation des forts

    in Revue Forestire , XXVI1, 2,75.(2) Ct. Revue Forestire X X V11.

    (3) Cf. Ballion, Sources dj cite, et SA-

    RES.

    (4) C'est--dire qui y ont zccs. ET effet,60 % de la population urbaine ne s'est jamaisrendue en fort durant l'anne coule (enquteBallion).

    (5) Mmoires du Baron Haussmann Napo-lon III

    (6) Sou li, cit dans CERFI, Gnalogiedu Capital y, (1973).

    (7). Esoace urbain contre espace vert de Fabio Ricti, 'n Ja.dins contre Nature

    Revue Traverses 5/6 (voir annexe, paye ).(8) De Buyer, La pression de l'homme sur

    la foret , Revue Forestire , n22,1970.

    35

  • bernard kalaora l'ordre et la nature

    le vert endimanch

    ANNEXE

    DISPOSITIONS CONCERNANT TOU-

    TES LES PROMENADES DE LA VILLE

    DE PARIS ET DU DEPARTEMENT DE

    LA SEINE

    Tenue et comportement du public.

    Art. 5 : L'entre des bois, parcs,

    squares et jardins et la circulation dans

    les promenades sont formellement in-

    terdites . toutes personnes en tat d'i-

    vresse ou dans un tat de malpropret

    flagrant, aux mendiants, aux musiciens,

    aux chanteurs, aux photographes am-

    bulants, aux porteurs d'affiches et aux

    personnes portant un fardeau quelconque

    pouvant incommoder les promeneurs.

    Les promeneurs doivent avoir une mise

    dcente et une tenue correcte. La tenue

    sportive n'est tolre que pendant les

    exercices, la tenue de bain est interdite

    en tout lieu, sauf au Bois de Boulogne,

    dans une zone limite aux abords des

    piscines.Art. 6 : Il est interdit,:1 ) de former aucun groupe ou ras-

    semblement de nature gner la circu-

    lation ;

    2) de marcher ou de s'asseoir sur

    les bordures de gazon et sur les pelou-

    ses, seules les pelouses des Bois de Bou-

    logne et de Vincennes non interdites

    par une clture ou par un criteau sont

    accessibles au public;

    3) de former des frays dans les pe-

    louses ou les massifs ;

    4) de franchir les barrages ou cl-

    tures et d'enfreindre les dfenses affi-

    ches ;

    5) d'allumer du feu, sous quelque

    prtexte que ce soit, sauf dans les em-

    placements rservs au camping ;

    6) de faire usage de la fronde,

    de tirer.mme blanc, avec une arme

    quelle que soit sa nature et de tirer ou

    brler les pices d'artifice, moins d'au-

    torisation spciale de M. le Prfet de la

    Seine et de M. le Prfet de police ;

    7) de jouer un instrument de musi-

    que quelconque, de faire usage de machi-

    nes parlantes (phonographes, postes de

    TSF, etc), de chanter en choeur, sans

    une autorisation spciale de M. le Prfet

    de la Seine et de M. le Prfet de Police ;

    toutefois l'usage de machines parlantes

    (phonographes,'postes de TSF., etc..)

    sera tolr dans les Bois de Boulogne

    et de Vincennes condition qu'il n'ap-

    porte aucun trouble la jouissance pai-

    sible de la promenade ;

    8) d'abandonner ou de jeter en

    aucun point des promenades et de leurs

    dpendances, des ordures, papiers, dbris,

    denres putrescibles destines la nour-

    riture des animaux ou des objets quel-

    conques ;

    9) de battre des tapis ou des cous-

    sins, de carder des matelas, de nettoyer

    ou graisser les voitures ; .

    10) de dtriorer ou d'effeuiller

    les arbres ou arbustes, de cueillir des

    fleurs ou des fruits, d'enlever quoi que

    ce soit, bois, herbes, plantes, fleurs, etc...

    ou d'endommager tout ouvrage dpen-dant de la promenade ;

    11) de grimper aux arbres ou de

    les secouer, de monter sur les bancs,

    rochers, balustrades ou rampants d'es-

    calier, de descendre sur les berges et

    talus des pices d'eau, de laver du linge,d'tendre ou de suspendre, linge et v-

    tements, d'installer des jeux prenant ap-

    pui sur les arbres et les constructions ;

    12) de se baigner et de jeter quoi

    que ce soit dans les lacs,'tangs et rivi-

    36

  • bernard kalaora l'ordre et la nature

    le vert endimanch

    res, ainsi que d'y placer, sans autorisa-

    tion de M. le Prfet de la Seine une em-

    barcation ou engin quelconque.

    13) d'effaroucher les oiseaux aqua-

    tiques, de les pourchasser ou de les faire

    pourchasser par des chiens et de gnerles couves ;

    14) de dnicher les oiseaux et d'em-

    ployer les piges, appts ou instruments

    quelconques pour s'en emparer ;

    15) de pcher sans autorisation

    de M. le Prfet de la Seine ;

    16) de faire du camping en dehors

    des emplacements rservs cet effet ;

    17) de faire des inscriptions et d'ap-

    poser des affiches sur les murs, grillesde clture, bancs, socles de statues,

    difices, monuments, ainsi que sur les

    arbres et sur tout ouvrage dans l'intrieur

    des promenades, des bois, et sur les bou-

    levards de ceinture ;

    18) de distribuer ou faire distribuer

    des imprims, rclames ou prospectus,mme manuscrits ;

    19) de ramasser du bois mort ou

    des feuilles mortes sans autorisation

    de M. le Prfet de la Seine.

    37

  • Franois Godard

    Jean-Ren Pendariesrapports de proprit

    du logementet pratiques

    de l'espacersidentiel

    Les analyses sociologiques de l'es^

    pace urbain rsidentiel se rfrent gn-ralement deux grands types de dmar-

    che thorique : d'une part, celles qui se mnent

    en termes de rapports sociaux et

    qui se dveloppent de manire quasi-exclusive du ct d'une analyse de la

    production de cet espace. d'autre part, celles qui prf-

    rent la problmatique des relations

    sociales et ds pratiques et qui

    prosprent l aussi, de manire quasi-

    exclusive, dans l'tude de l'usage et

    de l'usager de l'espace.Ce clivage correspond le plus sou-

    vent celui de l'analyse des dtermi-

    nants sociaux , d'une part et de la di-

    mension psychosociologique d'autre part.Nous voudrions montrer qu'une

    analyse en termes de rapports sociaux

    peut (et doit), moyennant certains

    dveloppements thoriques, investir le

    champ des pratiques concrtes et des

    formes de conscience de l'espace rsi-

    dentiel. Prcisons tout de suite, que,

    pour nous, les dveloppements tho-

    riques susceptibles d'largir le champ

    d'investigation d'une analyse en ter-

    mes de rapports sociaux ne peuventconsister en un clectisme thoriquecherchant puiser ses concepts en

    marge ou au-del de la probl-

    matique des rapports sociaux. Il s'a-

    git au contraire d'approfondir la d-

    . finition des rapports sociaux qui struc-ture l'usage de l'espace rsidentiel, y

    compris les formes subjectives de cet

    usage.

    I ) LES RAPPORTS SOCIAUX DE

    CONSOMMATION DU LOGEMENT

    (1)

    Le processus de concommsation

    prsente deux aspects indissolublementlis : le procs de ralisation de la va-leur et le procs d'appropriation rel-le des valeurs d'usage. Le premier estla mtamorphose du capital marchandiseen capital argent, le second est le procsconcret de consommation ou procsconcret de production du travailleur.

    Chacun de ces procs s'inscrit dans des

    rapports sociaux, d'une part les rap-

    ports de proprit des objets et moyensde consommation, d'autre part les rap-

    ports d'appropriation relle de ces ob-

    jets ou moyens de consommation.

    Les premiers peuvent tre saisis

    tout d'abord travers l'achat des mar-

    chandises, pour ce qui concerne les

    biens consomms rapidement, et tra-

    vers l'tude du patrimoine des mna-

    ges, pour les biens durables (2). C'est

    dans la nature de ces rapports de pro-

    prit que se jouent les logiques con-

    39

  • franqois godard

    jean-ren pendariesrapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    sommatoires : la consommation mar-

    chande correspond la proprit prive

    des moyens de consommation, la con-

    sommation sociale la proprit sociale

    des moyens de consommation (par-

    fois la proprit sociale peut prendre

    une forme juridique prive comme

    dans le cas des Comits d'Entrepri-

    se).

    C'est l'intrieur de ces rap-

    ports sociaux que se fixe dfinitivement

    le cot des consommations (3) et la for-

    me juridique dans laquelle se fixent

    ces cots et sous laquelle se ralisent

    les consommations (proprit, accession

    la proprit, location avec ou sans bail,

    etc.).Ce sont ces rapports sociaux qui

    dterminent non seulement le cot

    de la consommation du logement mais

    encore le statut d'occupation, la forme

    juridique de l'accs au logement. C'est

    ainsi qu'une analyse dtaille des diff-

    rentes occurences possibles de ces rap-

    ports sociaux permet de dfinir diff-

    rentes filires d'accs la consomma-

    tion rsidentielle (types de proprit

    du logement, types d'accession, types

    de locations...) (4).

    Les rapports d'appropriation relle

    des moyens et objets de consommation

    dfinissent les formes sociales d'appro-

    priation du produit l'intrieur de l'u-

    nit de consommation individuelle qu'estle mnage ou l'intrieur d'une unit

    sociale plus vaste tel que le groupe d'amis,

    la famille largie, l'association ou l'unit

    de voisinage.Il semble premire vue que l'-

    tude des pratiques concrtes de l'usagedu logement relve exclusivement de ce

    deuxime type de rapport social. Et,de ce fait, une pratique concrte d'ap-

    propriation de l'espace rsidentiel se fait

    toujours et de manire immdiate dans

    un systme de relations qui structurent

    l'espace selon les catgories de l'indi-

    viduel et du collectif, du familial et du

    voisinage, du priv et du public...Mais on ne peut s'en tenir ce

    niveau en l'isolant de .celui des rap-

    ports de proprit. Toute situation

    rsidentielle particulire est toujours

    une combinaison d'un certain type de

    rapports de proprit-et d'un certain

    type de rapports d'appropriation relle.

    Or, ce fait a de lourdes consquen-

    ces quant l'analyse de l'usage concret

    de l'espace.Il faut en effet revenir aux rap-

    ports de proprit et en prciser le

    contenu.

    Les rapports de proprit compor-tent deux aspects troitement lis mais

    qu'il importe de distinguer (5).

    Ces deux aspects relvent des

    deux facettes du logement comme

    marchandise : l'aspect valeur et l'as-

    pect valeur d'usage.Du premier point de vue on dira

    que : les rapports de proprit du lo-

    gement dfinissent des places par rap-

    port la ralisation de la rente immo-

    bilire, et en particulier, les deux prin-

    cipales places : celle d'une part, de l'a-

    gent support du capital immobilier

    pour qui la proprit immobilire cons-

    titue le pouvoir de s'approprier la ren-

    te immobilire, et d'autre part, cel-

    le du consommateur du logement .pour

    lequel le rapport de proprit signi-fie que l'accs la consommation r-

    sidentielle est conditionn par le paie-ment de cette rente au capital immo-

    bilier.

    40

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    Ce premier aspect des rapports de

    proprit rsidentielle est dcisif, tant du

    point de.vue du capital immobilier, pour

    qui la proprit immobilire n'a d'autre

    fonction que la perception d'une

    rente, que du point de vue du consom-

    mateur, dont la consommation (appro-

    priation de la valeur d'usage) reprsented'abord un cot dont le paiement est la

    condition de possibilit premire de toute

    consommation rsidentielle.

    Il s'agit donc du premier rapportsocial de consommation celui partiret autour duquel vont s'organiser tous

    les autres, en tant qu'il dfinit les con-

    ditions sociales de l'accs la consomma-

    tion rsidentielle.

    Mais cet aspect ( aspect valeur )des rapports de proprit rsidentielle,s'il est premier et dcisif n'est pourtant

    pas opratoire , pratique seul et

    par lui-mme. En effet, le pouvoir

    que constitue la proprit ne peut tre

    effectif que s'il s'articule sur une pos-session (6).

    Si la proprit immobilire repr-sente pour le capital immobilier le pou-voir de s'approprier la rente immobili-

    re, ce pouvoir n'est effectif, (la rente

    n'est effectivement appropriable et appro-

    prie), que s'il constitue galement un

    pouvoir sur la deuxime facette de la

    marchandise-logement, sur sa valeur d'u-

    sage. De la mme faon, le rapport de

    proprit n'est, pour le consommateur

    du logement, un rapport de consomma-

    tion effectif, que s'il lui confre un pou-voir concret, matriel, sur le logement,celui de s'en approprier effectivement la

    valeur d'usage.Nous appellerons ce pouvoir, le

    pouvoir de possession sur le logement.Et, en paraphrasant Charles Bettelheim

    dfinissant la possession comme cons-titue par la capacit de mettre en oeuvreles moyens de production (7) nous di-

    rons que la possession rsidentielle est

    la capacit ou le pouvoir de mettreen oeuvre le moyen de consommation-

    logement , c'est--dire, d'assurer lesconditions pratiques de la ralisation dela valeur d'usage-logement dans un pro-cs concret de consommation, c'est--

    dire encore, plus simplement, d'assurer

    les conditions du procs de consomma-

    tion rsidentielle.

    La question de la possession est

    tout particulirement importante du

    point de vue des rapports de consomma-

    tion rsidentielle en ce que pour le lo-

    gement, plus que pour tout autre bien

    de consommation courant, la ralisation

    du procs de consommation, loin d'tre

    immdiate, suppose, la mise en oeuvre

    d'un' ensemble de processus sociaux

    d'organisation et de contrle d'autant

    plus importants que s'lve le degr de

    socialisation de cette consommation.La consommation rsidentielle n'est pos-sible qu' travers un procs de gestionde la valeur d'usage complexe du loge-ment, et selon une matrise et une or-

    ganisation-contrle des conditions d'ap-propriation relle de l'espace rsidentiel.

    L'appropriation relle du logementsuppose en effet d'une part, en tant quesa valeur d'usage est durable , untravail d'entretien et de reproduction-transformation (nettoyage, rparations

    grosses et petites, amliorations...), et

    d'autre part, en tant que sa valeur d'u-

    sage est galement compose , lafourniture de services constitutifs de laconsommation rsidentielle (chauffage,ascenseurs, espaces verts, enlvement des

    ordures...)-. Autant de procs de tra-

    41

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    vail qu'il faut organiser, coordonner, g-rer.

    Le deuxime aspect des rapportsde proprit rsidentielle est donc qu'ilssont des rapports de possession-gestion,les rapports de gestion n'tant que la

    forme sociale concrte des rapports de

    possession.

    L'analyse des rapports de consom-

    mation rsidentielle ne peut donc s'en

    tenir une tude des rapports sociaux

    d'accs la consommation de l'habitat,mais doit montrer comment ces rap-

    ports sociaux dbouchent et s'articulent

    sur des rapports de possession qui ne

    placent plus, en tant que tels, les agentsdu point de vue de l'appropriation de

    la rente immobilire mais du point de

    vue de la gestion rsidentielle, c'est--

    dire, de l'organisation-contrle du procsde consommation du logement.

    Ces prcisions sont essentielles pournotre propos. Cela signifie en effet que

    l'appropriation relle de l'espace rsi-

    dentiel est indirectement conditionne

    par des rapports de possession qui dfi-

    nissent les agents du procs de consom-

    mation par leur pouvoir vis vis de l'or-

    ganisation de ce procs. L'tude des mo-

    dalits concrtes de l'usage du logementnous invite donc approfondir l'ana-

    lyse des rapports de proprit comme

    rapports de pouvoir sur l'espace rsi-

    dentiel.

    2 - PRATIQUES RESIDENTIELLES

    ET RAPPORTS DE POUVOIR :

    De ce point de vue, on distinguera,tout d'abord, deux types de pouvoir.

    Le premier type est celui que con-

    fre la force, et dont la modalit limi-

    te est la force physique. Dans le contex-

    te de tels rapports de pouvoir, rien ne

    garantit, socialement, la reproductiondes rapports de consommation, c'est

    --dire pour le propritaire la perceptiondu loyer et, pour le locataire la possi-bilit d'occuper le logement. Une telle

    situation tait largement rpandue aux

    dbuts du 19me sicle, o les rapportsde force entre propritaires et locatai-

    res, par exemple, se traduisaient souvent

    par les pratiques, symtriques, des dm-

    nagements la cloche de bois aux-

    quels les propritaires rpondaient en

    barricadant les entres afin d'empcherl'enlvement des. meubles.

    A ct et en opposition ce typede rapports de pouvoir fonds sur l'ar-

    bitraire des protagonistes, il existe d'au-

    tres rapports de pouvoir, profondmentdiffrents des premiers, et qui sont eux

    fonds sur un nouveau type de pouvoir :

    le pouvoir lgitime.La caractristique d'un pouvoir l-

    gitime est que son exercice est l'exercice

    d'un droit.

    Il s'agit encore bien d'un pouvoiret d'un rapport de force. Mais la diff-

    rence fondamentale est que ce nouveau

    pouvoir s'appuie d'une part sur sa repr-sentation dans la conscience des' agents,comme lgitime et justifi, d'autre partsur la garantie que confre une nouvelle

    force : la force de 'loi qui, poseelle-mme comme lgitime, est sense

    s'imposer tous et dispose pour cela

    du recours de la force publique com-

    me garantie de chaque partie contre

    l'arbitraire de l'autre.

    Le pouvoir lgitime est un pouvoir

    objet d'une lgitimation : il est sens

    prendre appui sur une reconnaissance

    de sa justification.

    42

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    Et c'est le principe du Droit que de

    distinguer le lgitime de l'illgitime en

    produisant une dfinition de la lgiti-

    mit. La force de la loi s'oppose,

    par dfinition, celle du plus fort :

    le principe du Juridique est de refuser

    toute lgitimit au pouvoir du plus

    fort en-ce qu'il repose sur le droit

    du plus fort , qui est, proprement

    parler, l'inverse de toute notion de droit,

    en tant que ce soi-disant droit est un droit

    de nature , qui s'impose de fait et en

    dehors de toute proccupation de jus-

    tification.

    Un pouvoir n'est lgitime que lors-

    qu'il se fonde sur un dcoupage pra-

    lable des pratiques et pratiques lgiti-

    mes/illgitimes, dcoupage que produitle discours du Droit et de la lgalit.

    Les rapports de pouvoir au sein

    desquels se dveloppe l'exercice du pou-voir lgitime sont donc d'abord et fonda-

    mentalement des rapports idologiques

    particuliers : des rapports juridiques.

    Dans ce qui suit nous ne nous in-

    tresserons qu' ce type de rapports

    de pouvoir : ceux qui sont rgis par le

    Droit, les lois et les rglementations af-

    frents aux rapports sociaux de l'ha-

    bitat.

    Ceci ne signifie.pas que l'autre ty-

    pe de rapports de pouvoir soient absents

    de ces rapports sociaux. Il s'agit seulement

    de considrer que le Droit dfinit le lgi-

    time/illgitime, et que l'exercice d'un

    pouvoir illgitime ne se repre et ne

    se dveloppe que dans le cadre d'une

    dfinition de la lgitimit. C'est le Droit

    qui dessine la fois le champ du droit et

    du non-droit. De plus, et pour des raisons

    historiques et sociales que nous ne

    pouvons dvelopper ici, les rapports de

    pouvoir lgaliss sont massivement domi-

    nants par rapport ceux qui chappent

    cette lgalisation, ou s'inscrivent en

    faux contre elle.

    Partant de l, nous pouvons alors

    rsumer notre dmarche. Les rapportsde consommation caractriss par l'ana-

    lyse de filires d'accs au logement

    n'ont d'efficace pratique (d'efficace sur

    les pratiques) qu'en tant qu'ils sont des

    rapports de pouvoir entre leurs agents-

    supports. Ces rapports, concernant l'exer-

    cice de pouvoirs lgitimes, sont d'abord

    des rapports juridiques. Nous dirons

    alors que les rapports de consommation

    rsidentielle n'ont d'effets pratiques que

    pour autant qu'ils prennent la forme

    'de rapports juridiques entre agents du

    procs de consommation. Comprendre

    les effets pratiques ( sur les pratiques)

    de ces rapports sociaux suppose alors

    une analyse de leur moment juridique.

    De ce point de vue, nous dirons

    que les rapports juridiques comme rap-

    ports idologiques sont des rapports

    sociaux qui placent les agents dans le

    systme de la lgitimit, systme d-

    fini comme l'ensemble des reprsenta-

    tions sociales cristallises dans les ins-

    titutions lgales et rglementaires et qui

    dcoupe le champ des pratiques sociales

    selon les catgories du lgitime et de l'il-

    lgitime.Les rapports juridiques dfinissent

    donc un systme de places. Et une place

    juridique s'appelle un statut.

    Le statut d'un agent, en tant qu'il

    constitue son inscription dans les rap-

    ports juridiques, dfinit pour cet agent

    l'horizon de ces pratiques lgitimes et

    illgitimes.Il faut donc dire que les pratiques

    rsidentielles de l'usager d'un logement,

    et en particulier celles, qui nous int-

    43

  • francpis godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    ressent ici, au cours desquelles il s'ap-

    proprie concrtement l'espace rsidentiel,

    sont trs immdiatement rgies par les

    rapports de consommation lorsqu'ils se

    prsentent sous la forme de rapports

    juridiques.C'est ce que l'analyse de la forme

    juridique des diffrents statuts d'oc-

    cupation montre.

    Prenons le cas du locataire par

    exemple (8). Le rapport de consomma-

    tion locative se traduit par un rapport

    juridique de location dfinissant les sta-

    tuts du bailleur et du preneur

    par leurs droits respectifs c'est--dire

    par leurs pouvoirs respectifs.C'est ainsi que la premire dimen-

    sion du statut du locataire rside dans

    le fait que le logement appartient un

    propritaire qui dispose du pouvoirde lui en cder ou non la jouissance.Le statut du propritaire trouve dans la

    proprit et dans les pouvoirs qui s'yattachent un contenu positif. Celui

    du locataire n'a qu'un contenu, en quel-

    que sorte, ngatif : celui de non-pro-

    pritaire du logement. Et ce statut ne

    prend de contenu positif qu' partir

    du moment o, travers son rapportau propritaire du logement, il accde

    un pouvoir sur le logement : celui de

    l'occuper et d'en jouir. Sur le fond, le

    locataire se dfinit d'abord par son ex-

    propriation c'est--dire par le fait qu'il

    n'accde un droit sur le logement qu'ilconsomme que dans son rapport au

    propritaire.Le locataire ne peut donc dvelopper

    de pratiques lgitimes que celles correspon-dant au droit que le propritaire lui a cd

    contractuellement. Il s'agit donc bien

    d'une structuration quasi immdiate' de

    l'usage du logement par les rapports so-

    ciaux selon lesquels se droule la consom-

    mation de ce logement.

    Un autre exemple significatif est ce-

    lui de la coproprit. On sait en effet quele copropritaire se dfinit par l'articu-

    lation d'un double statut : celui de propri-taire (individuel) de parties privatives et

    celui de co-propritaire de parties com-

    munes. Or cette dualit de statut dsi-

    gne d'emble deux horizons de prati-

    ques rsidentielles profondment diff-

    rents. Concernant ses parties privatives(en gros, son appartement (8)) les

    droits d'usage du co-propritaire sont

    ceux, totalement libres, de tout propri-taire. Alors que concernant les partiescommunes (qui vont de la pelouse cer-

    taines tuyauteries intrieures en pas-sant par les ascenseurs et le chauffage...)

    les conditions de l'usage sont collecti-

    vement dfinies au sein du syndicat de

    coproprit fonctionnant sur le mode

    majoritaire et constituant en fait l'institu-

    tionalisation d'un rapport de proprit-

    possession collective et non plus indivi-

    duelle. Et le statut de copropritaire si-

    gnifie que sur toute une partie, sou-

    vent dcisive, de son espace rsidentiel,il est titre individuel, dpossd, c'est-

    -dire ne disposant plus du pouvoir de

    dfinir personnellement les pratiques lgi-times et illgitimes.

    Nous ne pouvons ici multiplier et

    affiner ces exemples comme nous l'avons

    fait par ailleurs.

    Mais ils suffisent pensons-nous, montrer comment l'analyse des modes

    d'usage de l'espace rsidentiel ne peut se

    faire sans la prise en compte des formes

    sociales de la possession de cet espaceen tant que c'est selon ces forrpes quesont dfinis le possible et l'impossible,le permis et l'interdit, l lgitime et l'ill-

    44

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    gitime. On ne peut notre avis compren-dre comment un mnage organise l'usa-

    ge de son logement, comment par exem-

    ple les parents interdisent/autorisent tel-

    le ou telle pratique leurs enfants, sans

    comprendre le processus social qui, di-

    rectement articul sur les rapports de con-

    sommation, distingue le lgitime de l'ill-

    gitime.Une telle problmatique articulant

    directement l'tude des pratiques rsi-

    dentielles sur le moment juridique des

    rapports de consommation dfinissant so-

    cialement les usages lgitimes et illgi-

    times de l'espace, permet, pensons-

    nous d'aborder d'une manire renouvele

    la question des formes sociales de cons-

    cience de cet espace.

    Il est en effet possible de montrer

    comment diffrents types de rapport

    de consommations rsidentielles induisent

    diffrents types de reprsentation de l'es-

    pace travers la forme juridico-insti-tutionnelle de la maitrise sociale de cet

    '

    espace.

    3 ) PRATIQUE DE L'ESPACE ET

    CONSCIENCE JURIDIQUE

    La quotidiennet est le lieu d'ex-

    pression d'une violence plus ou moins

    visible et plus particulirement d'une

    violence portant sur les pratiques d'ap-

    propriation de l'espace rsidentiel.

    Cette violence peut atteindre des

    formes paroxysmiques avec l'expulsion

    des occupants d'un logement ou la saisie

    de leurs meubles, avec l'occupation de ce

    logement ou encore, au niveau plus imm-

    diat, avec l'affrontement physique avec le

    . concierge ou le gardien de l'immeuble.

    Dans l'immense majorit des cas

    l'intervention directe de la force est

    inutile puisque le droit, expression cris-

    tallise d'un rapport de force, vite la

    ralisation du coup de force en faisant

    une douce violence aux pratiques

    quotidiennes.La douce violence du droit en co-

    difiant juridiquement une conjoncturedonne des rapports sociaux, se traduit

    au niveau de la conscience individuelle

    par la douce violence que l'on se fait

    soi-mme dans son rapport aux au-

    tres.

    Si l'on pose donc que les pratiquesinter-individuelles comportent toujourstout au moins l'tat latent une po-tentialit de conflits et que le conflit

    aboutit inluctablement l'limination

    des pratiques d'un des protagonistes (oudes deux protagonistes) quand ce n'est

    pas l'limination du protagoniste lui-

    mme, alors on comprend l'importancede l'tude des normes juridiques r-

    glementant les pratiques sociales rsi-

    dentielles pour l'analyse de la sgrga-tion rsidentielle.

    On rappellera que cette norme ju-

    ridique n'est pas une norme sociale abs-

    traite mais qu'elle est un des modes

    d'efficacit des rapports sociaux sur les

    pratiques sociales.

    En tout tat de cause on peut di-

    re qu'iL n'y a pas d'immdiatet psy-

    chologique ou psycho-culturelle des re-

    lations interpersonnelles rsidentielles

    dans la mesure o toutes ces pratiquessont juridiquement normes (9). La

    sgrgation rsidentielle interpersonnellen'est-elle pas alors une mise hors la

    loi de certains groupes sociaux dont

    on considre qu'ils dpassent les bor-

    nes de la civilit. Cette morale pra-

    tique tablit sa jurisprudence quotidien-ne dont les sanctions se manifestent

    45

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    par des attitudes de dsapprobation ou

    d'exclusion. Elle rglemente trs stricte-

    ment les relations de voisinage et ce, non

    sur le mode de l'interdiction propre

    l'intervention du propritaire ou du con-

    cierge-gardien d'immeuble lgitime par le

    rglement intrieur mais sur celui de la

    dissuassion-dsapprobation.Si le voisin est plus ou moins cons-

    ciemment peru comme sujet juridiquedfini par ses droits et ses obligations,il s'agit de s'interroger sur la dfinition

    mme de ces droits et obligations. Or,comme nous l'avons vu, seule l'analysedes rapports sociaux de consommation

    du logement permet de comprendre partir de quels enjeux les dfinitions et

    redfinitions du droit de proprit se

    jouent.Le droit de proprit du logement

    dfinit les conditions d'accs, de main-

    tien et de jouissance du logement et de

    l'espace rsidentiel.

    Cette dfinition juridique du droit

    de proprit traduit institutionnellement

    les rapports entre consommateurs et

    propritaires ou entre propritaires occu-

    pants et propritaires de rapport : le pro-cs concret de consommations pour les

    uns correspondant au procs d'extrac-

    tion de la rente immobilire pour les

    autres.

    La forme de proprit du logement

    qui permet de disposer de l'habitat et

    d'en fixer la destination , ainsi queles formes de possession de l'espace r-

    sidentiel qui fixent la place, de chacun

    dans le procs d'administration-gestionde l'espace rsidentiel, dsignent trs

    prcisment les places assignes chacun

    par rapport la consommation de ce

    moyen de consommation.

    Elles fixent galement le degr

    d'expropriation et de dpossession des

    occupants du logement par rapport

    leur habitat et donc les conditions d'appa-rition de phnomnes sgrgatifs carac-

    trises par l'exclusion des pratiqueset des individus qui se manifestent' soit

    par l'impossibilit d'accder la con-

    sommation d'un logement soit par l'ex-

    clusion d'un certain type d'habitat.

    Or le rapport l'habitat caractris

    par un certain degr de maitrise de son

    espace rsidentiel tente s'occulter du

    fait de la complexification des mcanis-

    mes juridiques rgissant la proprit et

    la possession de l'habitat.

    Paralllement la socialisation du

    logement sur le mode marchand d'une

    part et sur le mode tatico-technocrati-

    que d'autre part ainsi qu' l'apparition

    d'antagonismes et d'incongruences en ma-

    tire de logement, les formes et les ni-veaux de conscience sont lis aux modes de

    vie rsidentielle et par un dplacement du

    lieu idologique d'apprhension des pro-blmes.

    C'est ainsi que sur la base de la des-

    truction des anciens rapports sociaux de

    consommation du logement tend

    s'oprer un dplacement des formes in-

    dividuelles et inter-individuelles de cons-

    cience de l'espace rsidentiel vers des

    formes collectives et organises.

    Jusqu' une poque rcente o

    la complexification et l'extension des r-

    glements d'urbanisme faisant suite la

    socialisation des services affrents au lo-

    gement et l'intervention de plus en plus

    grande de l'tat en la matire, les rgles

    juridiques rgissant les rapports entre

    propritaires ou locataires individuels res-

    sortissaient quelques principes relative-

    ment simples relatifs aux diverses rgles

    46

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    de mitoyennet, aux servitudes de passa-

    ge, d'coulement des eaux, de construc-

    tion, d'gout, de vue, etc.

    Ces principes variaient d'ailleurs

    souvent en fonction d'une sorte de droit

    coutumfer propre chaque rgions (Ce

    droit coutumier encore.largement rpan-

    du dans un grand nombre de rgion dis-

    parait devant raffinement de plus en plus

    grand des contraintes d'urbanisme pesant

    sur les maisons construites ou cons-

    truire).

    Or, les habitants avaient un rapport

    organique ces rgles juridiques en ce

    sens qu'il dterminait immdiatement le

    rapport l'espace rsidentiel et aux

    autres usagers de cet espace. La libre

    disposition du logement et la matrise

    directe du procs de travail rsidentiel

    et domestique renforait galement la

    possibilit de maitrise juridique directe

    du rapport l'espace rsidentiel, non

    occulte par une institution ou un agent

    social spcialis. .

    Dans ces conditions les processus de

    contrle et de lgitimation des prati-

    ques passaient directement par une sorte

    de consensus juridique implicite qui fai-

    sait des relations inter-personnelles de

    voisinage des relations toujours et imm-

    diatement juridiques (5). Point besoin de

    rglement intrieur, de panneau de cl-

    ture (tout au moins en occitanie) comme

    ceux qui .codifient l'usage de l'espace

    dans les banlieues pavillonnaires des

    grandes villes, point besoin d'une orga-

    nisation extrieure juridiquement codi-

    fie, rappelant les rgles qui doivent r-

    gir le comportement de chacun.

    Dans cet espace, apparemment a-

    structur pour un citadin, rsidentiel

    rural ou semi-rural, et o l'on peut appa-

    remment circuler librement tout est

    strictement rglement suivant une rgle

    dont la lgitimation'tire ses racines de la

    coutume (6).

    Dans ces conditions la conscience

    immdiate de l'espace est immdiate-

    ment la conscience d'intrts et de con-

    flits d'intrts juridiquement perus. Les

    catgories de perception des autres sont

    exprimes dans ls termes d'un rapport

    de force o la ngociation empirique

    des droits sur l'usage de l'espace est au

    fondement d'une morale du voisinage.

    L'introduction des rapports capi-

    talistes de consommation de l'habitat

    vient bouleverser un tel mode de rapport

    l'espace rsidentiel et ce, de diverses

    faons.C'est ainsi que le droit de l'urba-

    nisme s'tend et se complexifie au point

    que les habitants ne peuvent plus ma-

    triser juridiquement l'ensemble de la l-

    gislation "urbanistique (7). Peu peu

    des rgles extrieures matrises par des

    instances plus lointaines viennent. s'in-

    terposer pour rgler la pratique de l'es-

    pace rsidentiel et par consquence des

    modles de sociabilit qui y sont atta-

    chs.

    Le phnomne est fort net avec le

    dveloppement de la proprit d'occupa-

    tion en lotissement pavillonnaire puis

    avec la'co-proprit d'occupation d'ha-

    bitat collectif li l'extension de la

    production capitaliste du logement. En

    effet, la gestion de telles units collec-

    tives de consommation entraine non seu-

    lement une complexification du droit,

    elle entraine galement une complexifi-

    cation des processus de gestion des

    moyens de consommation rsidentielle

    et donc l'appel des institutions de ges-

    tion: Formellement maitres de la dispo-

    sition et de l'administration de leur

    47

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    logement, les copropritaires ne per-

    oivent plus directement cette maitrise

    comme le montre d'ailleurs l'tude de

    N. Haumont et R. Raymond sur la copro-

    prit : il y a bien les institutions de la

    coproprit, mais ce ne sont pas les ins-

    titutions du copropritaire. (...) ... ces

    institutions n'entrent pas dans le vcu de

    l'habitat, elles sont plutt perues comme

    un ensemble opposable au co-propritai-

    re, un ensemble dont il faut tenir comptemais qu'il ignore comment utiliser (10).

    Ce qui est dit ici des propritaireset copropritaires occupants est tout aus-

    si valable pour les locataires pour quiil est peut tre encore beaucoup plusdifficile de concevoir les rapports so-

    ciaux (de proprit et d'appropriation

    relle) qui rgissent leurs rapports l'es-

    pace rsidentiel.

    Dans ces conditions, le problmede la maitrise de l'espace rsidentiel m-

    di par la maitrise des rgles juridico-financires se dplace sur les relations de

    voisinage. Mais, et c'est peut-tre l une

    rserve que nous formulerions l'gardde l'ouvrage prcit, dire que les copro-

    pritaires ne peroivent plus les anta-

    gonismes lis leur place dans les rap-

    ports de- consommation que comme

    des incongruences pratiques lies des

    modles culturels d'appropriation de l'ha-

    bitat, ne signifie pas que ces antagonis-mes objectifs ont disparu. Cela signifie

    simplement qu'ils tendent disparatredans l'horizon de leur propre conscience

    pour se dplacer idologiquement. Le

    dplacement institutionnel du lieu de

    gestion de la rente immobilire est cer-

    tainement dcisif dans le dcrochageperceptif des rapports sociaux et parl'effet d'occultation des antagonismes,derrire des incongruences pratiques (11).

    Cela ne signifie pas que les incon-

    gruences pratiques lies au niveau d'du-

    cation et aux idologies pratiques propres chaque filire de consommation n'aient

    pas d'existence propre. Cela signifie quetous les antagonismes marquant les rap-

    ports sociaux de consommation du loge-ment tendent se traduire sous la forme

    d'incongruences pratiques. Dans ces con-

    ditions les conflits au niveau de l'usage

    lgitime de l'espace ne sont plus per-

    us que comme une forme de violence

    pratique et symbolique (ce qu'ils sont

    aussi) se matrialisant dans des rapports

    i.nter-individuels ou inter-groupaux d typeconflictuel.

    La situation actuelle marque par la

    socialisation de plus en plus grande de

    la production et de la consommation du

    logement conduisant de nouvelles for-

    mes de consommation rsidentielle collec-

    tive ainsi que le dveloppement des or-

    ganisations de consommateurs dans une

    nouvelle conjoncture politico-idologiqueva Contribuer un dbut de modifica-

    tion du rapport de l'habitant son lo-

    gement. Dans ce cas les communauts

    de voisinage se transforment en groupesrevendicatifs sur la base d'une forme

    nouvelle de conscience du statut d'occu-

    pant et des rapports sociaux qui le dfi-

    nissent.

    Le passage des formes individuel-

    les de conscience vers des formes col-

    lectives entraine, entre autres consquen-

    ces, l'apparition d'une nouvelle forme

    de conscience juridique.

    Un des aspects de la socialisation

    de la consommation rsidentielle rside

    dans la socialisation des modes de priseen charge du travail de consommation

    entranant une nouvelle division techni-

    que et sociale de ce travail de consom-

    48

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    mation qui rorganise au niveau de la ges-tion des immeubles ou des lotissements

    un travail traditionnellement assur l'in-

    trieur de la cellule familiale.

    Du fait des rapports de propritdominants impliquant non seulement

    le pouvoir de disposer du logement mais

    encore le pouvoir de mettre en oeuvre

    et de grer le travail de consommation

    propre au logement, la famille est d-

    possde de la capacit contrler et

    organiser une partie du travail de con-

    sommation.

    Paralllement les nouveaux typesde gestion de l'habitat tendent forma-

    liser et institutionnaliser les rapportsrsidentiels. Ce faisant les relations de

    voisinage tendent galement changerde sens. La sociabilit de voisinagebase sur l'change de petits services

    tend progressivement se formaliser

    eh une communaut d'intrts.

    Mais en mme temps que la prati-

    que organise tend progressivement p-ntrer la sphre dite prive de la rela-

    tion de voisinage, se trouve pos le pro-blme de la participation, la gestion du

    logement, caractrise par la revendica-

    tion de la mise en place de conventions

    collectives du logement (la seule forme

    juridique rgissant actuellement le statut

    juridique de l'occupant est le contrat

    individuel), c'est--dire d'un nouveau

    droit du logement. La revendication de

    convention collective de l'habitat vise

    essentiellement deux objectifs : le pre-mier concerne la dmocratisation du

    processus de gestion le second la re-

    connaissance d'un droit syndical ainsi

    que la mise en place d'une juridictiondes conflits collectifs calqus sur les

    conseils de prud'hommes ouvriers.

    Cette nouvelle forme de conscience

    juridique part de la reconnaissance

    d'intrts spcifiques l'occupant du lo-

    gement. Cependant au risque d'en rester

    un certain positivisme juridique, on ne

    peut se contenter de constater la reven-

    dication d'un nouveau droit du logementcar comme nous l'avons vu la dfinition

    du contenu du droit au logement et du

    statut de l'occupant est elle mme un

    enjeu politique et idologique. Ces ques-tions dans la mesure o elles sont posesle plus souvent par rapport au logement

    public dbouchent elles-mmes sur la

    question de la dfinition de la notion

    de proprit sociale du logement.Dans certains cas, ce problme est

    assimil celui de l'apparition de nouvel-

    les formes collectives d'appropriation du

    logement. On insiste alors exclusivement

    sur le dveloppement de la solidarit et

    l'entraide entre les habitants dbouchant

    par le moyen de la vie associative sur de

    nouveaux modes de vie collectifs. Unetelle dmarche aboutit souvent une

    sorte de moralisation du collectif face l'individuel.

    Dans d'autres cas se pose le pro-blme de la dfinition de la propritsociale du logement par rapport au pro-blme plus vaste de la participation la

    gestion du logement. C'est ainsi en effet

    que certaines organisations considrent

    que le propritaire n'a aucun droit se

    substituer au locataire pour grer les di-

    vers services lis l'utilisation du loge-ment et ce d'autant plus que le bail ne

    donne aucun mandat au propritaire

    pour grer ces services. Mais si le propri-taire n'est que le mandataire du locatai-

    re pour assurer le fonctionnement du lo-

    gement, le problme se pose alors des

    modalits pratiques d'intervention de

    49

  • franqois godardjean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    l'occupant du logement. Certains propo-

    sent d'tendre la location le principe

    du conseil syndical de coproprit, d'au-

    tres proposent la cration dans le secteur

    rglement de socits fermires, ou en-

    core de coopratives de consommation,

    fonctionnant comme socits de gestion,d'autres enfin suggrent la cration de

    comits paritaires dans les ensembles im-

    mobiliers de plus de 50 logements (9).

    Certains vont encore plus loin

    en sortant le problme des droits de l'oc-

    cupant du face face entre gestionnai-res et usagers, et en posant le problmedes politiques sociales du logement. La

    consquence immdiate de cette attitu-

    de est que le problme du statut de l'oc-

    cupant se trouve totalement dcentr

    et se repose de faon entirement nou-

    velle dans la mesure o il dbouch sur

    la question la plus large de la proprit

    publique du logement en liaison avec

    l'extension des droits d citoyen. (Le

    financement public du logement est le

    fait de l'habitant citoyen par le biais de

    l'pargne ou de l'impt). .

    Une telle volution historique des

    formes de conscience de l'espace rsiden-

    tiel qui partant du droit coutumier de

    l'espace rural aboutit la mise en ques-tion de la proprit sociale du logementet du rle de l'habitat-citoyen et per-met de bien mettre en vidence un fait

    essentiel : la complexification croissante

    des rapports sociaux de Consommation de

    l'habitat contrastant avec les relations

    rsidentielles de types rurales et prca-

    pitalistes pour lesquelles les composan-tes des rapports sociaux de consomma-

    tion (rapports de proprit, rapport d'ap-

    propriation relle) se droulent sous les

    formes sociales simples et immdiate-

    ment lisible; et maitrisables que sont les

    relations domestiques et les relations de

    voisinage.C'est l'analyse de ces rapports de

    consommation qui nous a permis d'a-

    border l'analyse des pratiques et des for-

    mes de perception de l'espace rsiden-

    tiel.

    L'essentiel des tudes dj faites

    sur l'espace rsidentiel abordent la ques-tion du seul point de vue des grandesdterminations conomiques qui, r-

    gissant la production et la distribution des

    valeurs d'usages rsidentielles, rgissentles conditions dans lesquelles un con-

    sommateur peut ou ne peut pas accder

    dans tel ou tel type de logement : cots,localisation...

    Nous avons pour notre part, tent

    d'aborder le problme partir de l'ana-

    lyse de la dtermination des procs con-

    crets de consommation par les rapportsde proprit.

    Partant de l, il resterait analyser,au moyen d'tudes empiriques, les pra-

    tiques d'appropriation relle du logementen tant qu'effets sur les mnages de ces

    rapports de proprit.Une telle comprhension du lien dia-

    lectique entre rapports sociaux, prati-

    ques sociales (procs concret de consom-

    mation) et formes de conscience, suppo-serait une relle dsectorisation et desp-cialisation des tudes empiriques. Au-

    del du simple problme de l'interdis-

    ciplinarit, la question est celle d'un

    redcoupage proprement thorique des

    objets d'analyse.

    NOTES

    (1) Pour une analyse approfondie des fon-dements thoriques du concept de rapportsocial de consommation, cf., P. HERZOG,

    Politique conomique et planification en rgi-

    50

  • franqois godard

    jean-ren pendaries

    rapports de proprit du logementet pratiques de l'espace rsidentiel

    me capitaliste, Ed. Sociales, Paris 1971 ; P.

    G REVET, Besoins populaires et financement

    public; Editions Sociales, Paris 1976 ; C.

    BETTELHEIM, Calcul conomique et formes

    de proprit, Maspero, Paris 1970 ; F. GO-

    DARD, De la notion de besoin au concept de

    pratique de classe. La Pense n 166, 1972 :

    et surtout, E. Petreceille (en collaboration

    avec M. PINSON et P. RENDU), Equipements

    collectifs, structures urbaines, et consomma-

    tion sociale,C.S.U. Paris 1975.

    (2) E. PRETECEILLE, M. PINSON, P.

    RENDU, Op. cit.

    (3) Si la valeur des marchandises se dter-

    mine dans le processus de production, c'est

    dans ces rapports de proprit (qui couvre dans

    le cas des rapports de proprit prive que ce

    l'on appelle habituellement le march) qui se

    joue la valeur d'change montaire des mar-

    chandises qui peut fluctuer selon les conjonc-

    tures au-dessus ou en dessous de la valeur rel-

    le des marchandises.

    (4) Pour une analyse plus dtaille de ces

    filires d'accs au' logement, nous renvoyons

    notre tude : Les rapports de proprit du

    logement ; sgrgation rsidentielle et gestion

    du logement. Plan construction, Laboratoire

    de sociologie de l'Universit de Nice, Dcembre

    .1976.

    (5) Dans cette distinction nous nous ins-

    pirons du travail de Charles BETTELHEIM dans

    son ouvrage Calcul conomique et formes de

    proprit, Maspero, Paris 1971 (Cf. en par-

    ticulier, p. 58 - 64, 98, 122:,- Uo). Il ne s'a-

    git pourtant ici que d'une simple convergence

    de proccupations qui, sur des rapports sociaux

    fort diffrents (rapports de production et

    rapports de consommation), ne conduit pas n-

    cessairement aux mmes rsultats dans le d-

    coupage analytique des rapports de proprit,

    du moins, dans l'tat actuel de la rflexion sur

    ce sujet.

    (6)"C. BETTELHEIM : Op. cit.

    (7) C. BETTELHEIM : Op. cit., p. 58.

    (8) Pour une tude plus dtaille des exem-

    ples qui suivent, cf. notre rapport Op. cit.

    (9) Le terme d'appartement est faux en ra-

    lit. Avec le dveloppement de la socialisation

    de la consommation du logement que ralise

    l'habitat collectif moderne, les parties relle-

    ment prives se rduisent si peu de chose que

    certains juristes vont jusqu' se demander si, mis

    part, si la robinetterie et les papiers peints,tout n'est pas proprit commune.

    (10) La vie quotidienne n'est-elle pas cons-

    titue d'une trame de questions ayant pour ba-

    se les interrogations du type : ai-je droit de ?

    a-t-il droit de , fixant le possible et l'impos-

    sible en matire de pratique. Cette trame de

    questions dsigne un problme thorique : ce-

    lui du rapport pratique entre thique et juri-

    dique.

    (11) Ceci ne signifie pas que ce type de re-

    lations excluait le conflit et les incongruences

    pratiques tendant vers la sgrgation de certai-

    nes pratiques et les haines ancestrales de ha-

    meau viennent nous le rappeler. Mais ces con-

    flits rgls suivant une sorte de jurisprudence

    locale se posaient directement dans les termes

    d'un droit lmentaire certes mais directement

    oprant.

    (12) Cet espace est d'ailleurs d'autant plus

    rpressif que l'intriorisation des contraintes

    y est complte et qu'il n'est nul besoin de pan-neau (qui sont faits pour tre transgresss) d'in-

    terdiction pour rglementer des pratiques ido-

    logiquement parfaitement rgles. D'autant

    mieux rgles d'ailleurs que cet espace de la

    consommation rsidentiel est souvent gale-ment l'espace de la production.

    (13) Les grands cabinets d'avocats-conseils

    ont maintenant des services spcialiss dans les

    divers secteurs du droit de l'urbanisme dont une

    des principales tches est d'actualiser au jour le

    jour les nouvelles dispositions juridiques en ma-

    tire d'urbanisme.

    (14) N. HAUMONT, R. RAYMOND, La

    Coproprit .CRU,1975,p.92-93.

    (15) Nous dfinissons ces concepts d'anta-

    gonisme et d'incongruence dans notre tude

    sur les rapports de proprit du logement

    (dcembre. 1976. Laboratoire dp sncioloqie de

    l'universit de Nice). L'antagonisme dfinit les

    rapports de proprit (des moyen:, ji: consom-

    mation) capitalistes et caractrise les rapports

    entre un capital (en l'occurence, le capital im-

    mobilier)et le revenu des mnages. L'amago-nisme dbouche sur un premier type de sgrga-tion. L'incongruence dfinit les relations

    d'appropriation relle des moyens de consom-

    mation et caractrise les rapports entre les pra-

    tiques sociales des mnages visant l'appropria-tion concrte des moyens de consommation et

    les modalits pratiques de reproduction des

    moyens de consommation. L'incongruence d-

    finit un second type de sgrgation.

    (16) A notre connaissance aucune de ces

    formules n'a encore vu le jour.

    51

  • Vronique de Rudder-Paurd

    Franois Vourc'h

    le march

    de l'insalubre

    C'est par exclusion du march or-

    dinaire (neuf et ancien) que se cons-

    titue la clientle de l'habitat insalu-

    bre.

    Les prix, d'abord, liminent cer-

    taines catgories de population des

    logements ordinaires , mme so-

    ciaux, et notamment la" partie la plus

    exploite de la classe ouvrire (manoeuvre,

    O.S....). La longueur des listes d'at-

    tente, les critres et les procdures d'ac-

    cs aux H.L.M. dfavorisent en parti-culier les familles ouvrires immigres.A ceci s'ajoute le rejet social dont elles

    sont victimes. Ainsi vis vis du march

    du logement, l'habitat insalubre joue le

    rle de soupape au parc social en abri-

    tant les populations immigres qui en

    sont exclues ( 1).

    La notion d' insalubre toute-

    fois reoit des acceptions variables.

    En tmoigne la diversit des synonymes

    qui lui sont attribus dans le domaine

    du logement : ancien, vtust, malsain,

    dfectueux, dangereux...Selon que l'approche privilgie est

    administrative ou juridique, conomi-

    que ou urbanistique, les contours de ce

    qu'il est convenu d'appeler par un

    apparent consensus l' habitat insa-

    lubre se dessinent diffremment.

    Ce sont les objectifs poursuivis : ac-

    tion sociale, politique, planification ur-

    baine, gestion de la main d'oeuvre etc.

    qui dfinissent en dernier ressort cet-

    te artificielle unit.

    Les organismes chargs de la r-

    sorption constituent, par leur prati-

    que (du recueil de l'information aux

    prises de dcision) I' habitat insalu-

    bre dans une homognit dpendan-te des hasards de la dcouverte et des

    moyens juridiques et conomiques d'in-

    tervention. Homognit arbitraire, donc,

    contenue dans l'objectif de rsorp-

    tion, lui mme souvent dpendant d'au-

    tres finalits.

    La diversit concrte de l'habitat

    insalubre s'oppose cette unit arti-

    ficielle et donc la pratique mme

    de rsorption. Types de logements,statuts d'occupation, degrs d'incon-

    fort et de surpeuplement, natures des

    tissus urbains environnants... apparais-sent dans les dossiers administratifs

    eux-mmes comme l'observation ex-

    trmement varis.

    53

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    Sans vritable unit matrielle,

    l'habitat insalubre n'en existe pas moins

    comme ensemble de logements et de

    conditions d'habitation infrieures

    ceux de la moyenne de la population

    franaise et rservs certaines

    catgories sociales.

    Les caractristiques inhrentes

    l'insalubrit (inconfort, vtust, salet,

    voire danger...) ne fondent pas elles

    seules la spcificit de l'habitat insa-

    lubre. . Au contraire, celles-ci sont le

    plus souvent produites par des condi-

    tions externes la nature de l'difi-

    ce et mme des units d'habitation.

    La distinction la plus importante ne

    s'opre pas entre Iqgements ordinai-

    res et logements insalubres .

    Si une unit peut tre dcele

    dans ce qu'on nomme l'habitat insa-

    lubre, elle rside dans le fait que ce-

    lui-ci s'organise en tant que march.

    L'lment essentiel, constitutif de

    ce march est l'existence la cration

    d'une clientle, par exclusion des au-

    tres marchs du logement. La disjonc-tion entre le march de l'insalubre et les

    autres n'est pas totale. Le passage de

    l'un l'autre est possible et s'effec-

    tue parfois. Il n'en possde pas.moinscertains caractres fortement particula-

    riss-, parmi lesquels les conditions ju-

    ridiques, conomiques et sociales des

    tractations qui s'y oprent et les ty-

    pes de populations en prsence ( of-

    freurs et clients ) jouent le rle

    le plus important.L'tude que nous avons mene

    en 1975 sur l'habitat insalubre et les

    immigrs en Seine Saint-Denis (1) a-

    vait un double objectif : analyser de ma-

    nire interne le march de l'insalubre,

    tel qu'il se prsente aux trangers, d'u-

    ne part, et la pratique administrati-

    ve de rsorption d'autre part.Ni le temps, ni les moyens ne

    nous tant donns pour effectuer une

    enqute de terrain approfondie, c'est

    sur la base des donnes administrati-

    ves elles-mmes que nous avons travail-

    l. Elles nous ont permis de mettre sys-

    tmatiquement en relation les cas-

    de logements insalubres avec les tenta-

    tives ou les oprations de rsorption

    effectues (3).

    L'expos qui suit tente de mon-

    trer que l nature, la fonction et le

    mode d'existence, en tant que march,

    de l'habitat insalubre s'opposent

    la pratique institutionnelle de rsorp-

    tion telle que la loi et les moyens co-

    nomiques qui lui sont donns la d-

    terminent.

    I - LES LOGEMENTS INSALUBRES

    (4)

    Nous l'avons dit, l'habitat insalu-

    bre est trs divers. Nous avons tent

    d'en dgager les principales caract-

    ristiques descriptives afin d'offrir u-

    ne image de ce qui constitue l'objetdes' tractations s'oprant dans ce mar-

    ch.

    1.1. Ls types de logement.

    Les logements que nous avons tu-

    dis sont situs dans la proche ban-

    lieue parisienne. Ils sont en gnralinsrs dans un tissu urbain plus ou

    moins dense mais continu, form de

    petits immeubles ou de pavillons plusou moins vtusts o loge une popu-lation trangre importante.

    Chacun des dossiers que nous a-

    vons examin constitue un cas con-

    54

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    sidr comme une unit par l'admi-

    nistration. Il s'agit en gnral d'un ensem-

    ble group une seule adresse. Ces

    cas ne sont toutefois pas toujours

    composs d'une catgorie de logement

    unique. Plusieurs types d'difices ou

    d'lments de construction,, plusieurssortes de locaux (btiment en dur

    + baraques de construction prcaire+ caves...) peuvent coexister.

    C'est la raison pour laquelle les

    proportions indiques ci-dessous (calcu-

    les sur les cas ) aboutissent > un

    total suprieur 100 %.

    Les immeubles lous en garnis

    sont .majoritaires (69 % du total des

    cas ). Ils se dcomposent en trois

    .catgories- : les garnis homologus parles services prfectoraux (24,5 % du to-

    tal des garnis),'les garnis clandestins,de loin les plus nombreux (67,5 %),et les garnis dont une partie seulement

    est homologue, l'autre tant loue

    sans autorisation (8%).

    Les micro-bidonvilles (les bidonvil-

    les importants de la Seine Saint Denis

    ayant t dtruits) et les ensembles cons-

    titus au moins partiellement de ma-

    triaux prcaires, composent un quart

    (25,5 %) des dossiers examins.

    Certains des logements insalubres

    se trouvent dans ou autour de pavil-lons (7 %). -Les caves, combles et sous-

    sols habits reprsentent 3 % de l'en-

    semble. Certains logements sont iso-

    ls dans un immeuble non considr

    comme insalubre ou au contraire inclus

    dans un difice insalubre, lui-mme

    insr dans un tissu urbain non dgra-d (12,5 %) ; ils sont en gnral lous

    vides.

    1.2. Les caractristiques d'insalu-

    brit.

    Les enqutes administratives por-tes aux dossiers n'ont pas de caract-

    re systmatique. Aucune mthode pr-cise ne s'en dgage, de telle sorte quenous n'avons pas pu savoir si le rele-

    v des caractristiques a t exhaustif

    ou slectif (5).

    Malgr ce dfaut et faute d'infor-

    mation plus prcise, nous avons choi-

    si de prendre en considration toutes

    les donnes contenues dans les dos-

    siers, en supposant qu'elles taient au

    moins les plus importantes. Nous ob-

    tenons ainsi une image globale, mais

    imprcise, de la nature de l'habitat

    insalubre en Seine Saint Denis. Ces r-

    sultats, comme ceux qui suivent, doi-

    vent tre considrs comme des in-

    dicateurs de tendance . Le tableau

    n 1 (page suivante) prsente les carac-

    tristiques d'insalubrit les plus frquem-ment releves.

    L'insuffisance sanitaire est impor-tante : prs des 2/3 des difices ont

    des W.C. insuffisants, c'est dire inf-

    rieurs en nombre ou en capacit de

    fonctionnement la norme en vigueurdans les foyers pour isols, soit un pour

    cinq habitants ; et prs de la moiti

    d'entr'eux sont mal desservis en eau

    courante potable. Les rseaux lec-

    triques comportant des risques d'in-

    cendie sont galement frquents.7 % des logements tudis ne sont

    que surpeupls et 5,5 % ne sont quevtusts. Aucune autre caractristiqued'insalubrit n'est cite dans leurs dos-

    siers. Bien qu'il s'agisse d'une minorit,ces cas indiquent une tendance assi-

    miler le surpeuplement et la vtust

    55

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc 'h

    le march de l'insalubre

    l'insalubrit, tendance dont nous ver-

    rons qu'elle constitue une orientation

    lgislative ( Loi VIVIEN , voir ta-

    bleau n2 page ).

    La plupart des difices, toutefois,

    sont trs insalubres, ainsi qu'en tmoi-

    gne l'analyse du cumul des caractris-

    tiques d'insalubrit (tableau n2).

    Prs de la moiti des difices ru-

    nit au moins 6 dfauts. Plus du quarten totalise entre 3 et 5.

    L'insalubrit apparat donc dans ses

    traits les plus importants comme essen-

    tiellement cumulative.

    Elle provient d'une absence d'en-

    tretien que le surpeuplement et le rou-

    lement plus ou moins rapide des ha-

    bitants aggrave. L'abandon dont souf-

    frent ces locaux n'est pas ponctuel.

    Il s'tend l'ensemble des lments :

    toiture, murs, ouvertures, plomberie, -

    lectricit, propret...

    Il n'est toutefois pas total. On

    pare au plus press. Ce sont d'ailleurs

    souvent les habitants eux-mmes qui

    bricolent pour tenter de limiter

    ses effets. Ainsi on installe des fils -

    lectriques volants (non encastrs,

    mal isols) ; on remplace les tuiles par

    du plastique, les vitres par du carton ;

    on isole avec du papier goudronn...

    Ces pseudo-rparations n'amliorent qu'trs

    "court terme les conditions de

    Tableau I

    CARACTERISTIQUES D'INSALUBRITE

    W.C. insuffisants ou casss 60,6% des difices Chauffage insuffisant et/ou dangereux-, . . 54,9%

    " "

    Alimentation en eau potable courante insuffisante .. . 49,3%"

    Electricit dangereuse 47,9 %"

    Aration et/ou clairage insuffisants 46,5%"

    Humidit .- 42,2 %'"

    Parasites ou rongeurs 15,5%"

    Divers . . . 21,1%"

    Tableau 2

    LE CUMUL DES CARACTERISTIQUES

    D'INSALUBRITE

    - 1 seule caractristique 8,4 % des cas"- 2 caractristiques 11,3 %

    " "

    - 3"

    8,4 %" "

    -4"

    12,7%"' "

    - 5"

    5,6 %" "

    - 6"

    25,3 %" "

    -7 ." 16.9%" "

    - 8"

    5,6 %insalubrit non prcise 5;6 %

    " "

    56

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    vie mais compromettent, en les retar-

    dant, des oprations d'entretien plus

    fondamentales.

    En s'engendrant ainsi elle-mme,

    en s'aggravant, l'insalubrit n'apparait

    plus comme un tat du bti, mais com-

    me un processus qui devient peu peu

    irrversible.

    1.3. Le surpeuplement.

    L'ensemble des logements que nous

    avons tudis abritent plus de 3 000

    personnes. Beaucoup, parmi eux, sont

    surpeupls. Le calcul du peuplement

    n'est pas ais dans l'insalubre. L'unit

    logement n'a, ici moins qu'ailleurs, pas

    grand sens du fait de l'absence de don-

    nes sur les surfaces habitables. Nous

    avons retenu pour base de calcul l'uni-

    t pice d'habitation . Cette uni-

    t est imparfaite, une pice pouvant

    tre plus ou moins grande. C'tait ce-

    pendant la plus fine et la plus homo-

    gne que nous puissions trouver dans

    les donnes des dossiers. Nous avons in-

    clus la cuisine, lorsqu'il y en avait, par-

    mi les pices d'habitation car, quand el-

    le existe, elle est presque toujours utili-

    se comme sjour ou/et chambre cou-

    cher. Nous avons videmment exclu les

    sanitaires.

    Les immigrs en insalubres sont,

    en moyenne, 2,5 par pice. La moiti

    des logements ont une densit gale ou

    \ suprieure 2 personnes par pice. El-

    le-' est de 3 personnes et plus pour un

    tiers d'entrer eux.

    L'occupation est diffrente selon

    les types de logement. Les micro-bi-

    donvilles ou .ensembles construits avec

    des matriaux prcaires et les logements

    isols sont plus peupls que les autres

    (respectivement 3,6 et 3,3 personnes

    par pice). Les garnis homologus le

    sont moins (1,7). Les garnis clandes-

    tins se situent la moyenne (2,5).

    Il-LES HABITANTS

    Les trangers, on le sait, consti-

    tuent une grande part des mal logs

    des villes franaises, notamment dans

    la rgion parisienne.Dans le dpartement de la Seine

    Saint-Denis, les immigrs reprsen-

    tent 22 % des inscrits au fichier des

    mal logs alors qu'ils forment 16,5 %

    de la population totale (6). Plus de la

    moiti des trangers inscrits sont consi-

    drs comme prioritaires, ce qui repr-

    sente plus d'un tiers (37,5 %) du total

    des prioritaires.Bien que les logements insalubres

    majoritairement habits par des tran-

    gers abritent aussi quelques franais

    (environ 10 15 %), ce sont les ma-

    ghrbins les plus nombreux, de loin

    avec une nette prdominance des alg-

    riens. Ils sont fortement sur-reprsen-ts dans l'habitat insalubre puisqu'ilsforment 36,5 % du total des trangersdu dpartement et 78,5 % de l'ensem-

    ble des trangers en insalubre (7).

    80 % d'entr'eux vivent en gar-

    nis . Ils sont le plus souvent maris,

    ayant migr sans leurs familles.

    Cette sur-reprsentation qui leur

    est propre ne s'explique pas seulement

    par des raisons conomiques (obliga-tion du transfert d'argent au pays d'o-

    rigine), mais aussi par le rejet social

    dont ils sont victimes, qui les exclut

    des autres logements et les incite cher-

    cher dans les garnis des relations so-

    ciales'plus satisfaisantes.

    Les portugais viennent au second

    rang et. sont au contraire sous-repr-

    57

  • vronique de rudder-paurd

    franqois vourc'h

    le march de l'insalubre

    sentes dans l'habitat insalubre (26 % du

    total des trangers et 13,5 % des immi-

    grs en insalubre).

    Ils vivent peu en garnis mais plu-

    tt dans des pavillons ou des caves,

    des difices en matriaux prcaires et

    des logements isols lous vides. Ils

    connaissent un surpeuplement particu-

    lirement accentu.

    On trouve aussi en insalubre des

    yougoslaves (pavillons et habitations

    prcaires) et des espagnols (garnis).

    L'insalubre abrite plus d'isols que

    de familles (48 % contre 39 % du total

    des occupants), en particulier une ma-

    jorit d'hommes vivant seuls,en l'oc-,

    curence ayant laiss leur famille au

    pays d'origine. Nanmoins 13,5 % des

    habitants de l'insalubre sont des en-

    fants.

    Les habitants trangers de l'insa-

    lubre apparaissent, dans ce dparte-

    ment comme ailleurs, comme une po-

    pulation laborieuse, de faible qualifi-

    cation, disposant de ressources trs

    limites (Les salaires variaient, en 1975,

    de 800 3 200 F. La moyenne se situait

    1680 F, et 44 % d'entr'eux taient

    compris dans une fourchette de 1 400

    1600 F).

    Les charges conomiques pesant sur

    cette population sont lourdes. Bien

    qu'en moyenne les familles ne soient

    pas trs nombreuses, certaines d'entr'

    elles comptent beaucoup d'enfants et

    ne disposent frquemment que du seul

    salaire paternel.Quant aux isols, ceux qui sont ma-

    ris subviennent aux besoins de leurs,

    familles restes aux pays d'origine, tout

    comme une bonne partie des. cliba-

    taires qui aident leurs parents.

    III - SITUATION JURIDIQUE DE

    L'HABITAT INSALUBRE

    Les infractions aux lois sont si

    nombreuses dans l'habitat insalubre qu'el-

    les en sont constitutives. Les livres d'h-

    tels non tenus jour, l'absence de d-

    claration de l'hbergement d'trangers,

    le refus de dlivrer des quittances de

    loyer... sont monnaie courante.

    Les recensements effectus par les

    services de police auprs des habitants

    montrent que ceux-ci sont rarement

    en situation irrgulire : carte de sjour

    et de travail sont presque toujours va-

    lides.

    Mais la proprit juridique des lo-

    caux insalubres est souvent mal dfi-

    nie. Les difficults d'identification des

    propritaires auxquelles se heurtent alors

    l'administration ralentissent considrable-

    ment l'effet des dcisions prises pour

    la rsorption : un arrt prfectoral

    mal adress doit tre annul et rempla-

    c par un autre l'intention du (des)

    vritable (s) propritaire (s).

    Il existe souvent plusieurs propri-

    taires, soit que l'un possde le terrajn,

    l'autre les murs et un troisime le fonds

    de commerce (caf htel garni) ; soit

    que les biens soient en indivis. Les pro-

    pritaires peuvent galement s'tre, volon-

    tairement ou non, dsintresss de leur

    patrimoine. Certains ont parfois disparu.

    Dans certains cas, le propritaire est d-

    cd et ses hritiers ne se sont pas mani-

    fests. Il y a aussi parfois des litiges de

    succession interminables. Certains locaux

    sont lous d multiples locataires, prin-

    cipaux qui eux-mmes ont plusieurs

    sous-locataires... On trouve des cas de

    fausse proprit : une personne croit

    58

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'hle march de l'insalubre

    avoir achet des biens sans qu'elle en ait

    le droit (immeuble frapp d'arrt prfec-

    toral de dmolition, par exemple) ou sans

    qu'il y ait de trace juridique valable. On

    trouve aussi des cas d'usurpation pure et

    simple, le grant encaissant les loyers

    pour lui-mme sans rien verser au propri-

    taire... On serait tent de dire qu'en ce

    domaine, tout est possible !

    Ce vide juridique est fortement

    li l'insalubrit. Plus de la moiti (56,5

    %) des difices que nous avons tudi ont

    (ou ont eu) des propritaires difficilement

    identifiables.

    Nous avons tent de savoir s'il y a-

    vait une relation entre le degr d'insalu-,

    brit tel que nous l'avons saisi travers le

    cumul des caractristiques (tableau n 2)

    et ces problmes de proprit. Le tableau

    nc3 (page suivante) montre cette liaison.

    Prs des deux tiers des difices les

    plus insalubres (ceux qui cumulent entre

    5 et 8 caractristiques) appartiennent-

    des propritaires qu'il a fallu rechercher,

    qui sont rests inconnus ou qui taient en

    procs de succession. Les garnis sont plus

    souvent que les autres types de logement

    dans ce cas.

    On ne saurait attribuer ces parti-

    cularits du march de l'insalubre un rle

    essentiel dans l'insalubrit. Celle-ci, bien

    au contraire, est le fruit d'un ensemble de

    facteurs.

    Nous pensons toutefois que la pro-

    prit inassume est l'une des causes, par-

    mi d'autres, du processus d'insalubrisation.

    IV - LES MARCHANDS DE SOM-

    MEIL

    Si les propritaires sont trs souvent

    difficiles identifier, les grants qu'ils

    le soient de fait, ou de droit sont un

    peu mieux connus.

    Comme on. pouvait s'y attendre,

    bon nombre des propritaires, et sur-

    tout des grants, sont trangers. Le

    tableau n 4 (page suivante) en mon-

    tre les proportions.C'est dans les garnis que les pro-

    pritaires sont le plus souvent tran-

    gers, suivis par les ensembles avec cons-

    tructions prcaires et les pavillons.

    Seuls les logements ou immeubles iso-

    ls ont une majorit de propritaires

    franais.La grance est le plus souvent as-

    sure par un tranger, mme si le (s)

    propritaire (s) est franais, La tota-

    lit des grants des pavillons dgradsest trangre et prs des 9/10 de ceux

    des garnis sont de la mme nationalit

    que le plus grand nombre de leurs lo-

    cataires .

    Il n'y a aucun type de logementdans lequel la majorit des grants soit

    de nationalit franaise. Ici encore ;

    le taux le plus lev de Franais se trou-

    ve dans les logements ou immeubles

    isols.

    Ces rsultats confirment ce quel'on savait dj sur l'habitat insalu-

    bre occup par des trangers. Il semble

    que les transactions immobilires dans

    ce type d'habitat se fassent pour une

    grande part entre immigrs. Selon u-

    ne tude dj cite (7), Valenciennes,

    dans un quartier insalubre aucun

    achat fin d'habitation n'est le fait

    d'un Franais depuis 1960, aucun im-

    meuble possd une fois par un ita-

    lien ne quitte la population italienne .

    Nous n'avons pas pu tudier les

    transactions dans l'habitat insalubre de

    notre dpartement. Les quelques chif-

    fres et lments dont nous disposons

    nous permettent de penser que la situa-

    59

  • vronique de rudder-paurd

    panois vourc'h

    le march de l'insalubre

    tion n'est pas trs diffrente et que les

    transactions se font pour une grande

    part entre Maghrbins (garnis) et en-

    tre Portugais (pavillons).

    Quelques marchands de som-meil (environ 10 % dans notre po-pulation) cumulent en proprit ouen grance plusieurs immeubles (8).Certains d'entr'eux possdent la fois

    Tableau 3

    DIFFICULTES D'IDENTIFICATION DES PROPRIETAIRES

    ET DEGRE D'INSALUBRITE

    Degr

    .^insalubrit1 2 34 5 6 7 8 ? Total

    Difficults""-""-- caractristi- caract. caract. caract. % %

    d'identification ques

    Identification 11,3 9,8 12,7 7 40,8

    aise.%-

    Identification

    difficile ou 8,4 11,3 16,9 15,5 4,2 56,3

    impossible ou

    litigieuse %

    ? TA TA 2,8%

    = " = =:^= ,:

    TOTAL 19,7 21,1 31 22,5 5,6 100

    % :: L_ L I

    60

  • vronique de rudder-paurd

    franqois vourc'h

    le march de l'insalubre

    Tableau 4

    NATIONALITES DES PROPRIETAIRES ET DES GERANTS

    SELON LES TYPES DE LOGEMENTS

    PROPRIETAIRES GERANTS

    Franais trangers Franais Etrangers

    __% % %%

    Garnis 27,5 . 72,5 13,5 86,5

    Pavillons 40 60 100

    Logements ou immeu- 75 25 33 66

    bls isols

    Caves, combles, sous- 50 50 25 75

    sols

    Micro-bidonvilles ou 40 60 20 80

    difices en matriaux

    prcaires^- ^^ .^^ ^^ ____^_ __^^_^^

    MOYENNE 37 63 17,5 82,5

    GENERALE

    61

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    des locaux insalubres et des locaux or-

    dinaires (en gnral vtusts). Ils n'en

    grent parfois qu'une partie et font

    alors exploiter le reste par un homme

    de confiance. Ceci est surtout le fait

    des garnis clandestins.

    V - COUT ET RAPPORT DE L'HA-

    BITAT INSALUBRE

    Ici encore, pour calculer le prixde l'insalubre, nous avons eu recours

    l'unit la plus fine et la plus homo-

    gne qu'il tait possible de trouver,

    savoir la pice d'habitation, y com-

    pris les cuisines et non compris les sa-

    nitaires (9).

    3.1. Le rapport de l'habitat insa-

    lubre

    Les loyers (10) s'chelonnent

    entre 90 et 500 F par pice. La majoritse situe entre 100 et 200 F (55 % de l'en-

    semble des loyers par pice sont

    compris dans cette fourchette). La

    moyenne est de 209 F.

    Les prix varient toutefois beaucoupselon le type de logement. La pice en

    garni, et particulirement en garni clan-

    destin, est celle qui rapporte le plus

    (moyenne des garnis : 227 F ; garnisclandestins : 251 F). Les autres logementsont des loyers par pice comprisentre 120 et 170 F.

    Ces sommes (11) correspondent

    ce que touchent les loueurs pour la lo-

    cation d'une pice, qu'elle soit occupe

    par une ou plusieurs personnes, isoles

    ou en famille.

    L'importance des patrimoines varie

    aussi avec le type de logement. Ce sont

    encore les garnis qui constituent les plus

    grands (de 2 86 pices en location.

    moyenne de 18 pices par propritaire

    (12). Les pavillons, mme lorsqu'ils sont

    additionns de locaux en matriaux

    prcaires (appentis...) constituent de pe-tites proprits (de 5 10 pices, moyen-ne 7). Les propritaires des caves, com-

    bles et sous-sols louent entre 2 et 18

    pices (moyenne 13). Ceux des difices

    en matriaux prcaires en possdent entre

    10 et 15. Enfin, les logements et immeu-

    bles isols forment des patrimoines va-

    riant de 2 60 pices en- location c'est

    dire de l'appartement un ou mme

    plusieurs immeubles contigus (la moyen-ne 21 pices n'est pas ici trs significa-

    tive).

    La faiblesse de l'entretien des

    constructions, l'illgalit dans laquellese trouvent la plupart des marchands

    de sommeil font que les bnfices

    tirs de la location d'une pice sont de

    peu infrieurs aux prix pratiqus. On

    peut donc considrer que le rapport glo-bal pour chaque loueur est proche du

    produit de la multiplication du loyer

    par pice par le nombre de pices poss-des.

    Ce produit varie de 360 13 000 F

    mensuels, et dpend videmment de

    l'importance du patrimoine immobilier.

    La corrlation n'est toutefois pas con-

    tinue. En effet, si le rapport global aug-mente rgulirement de 1 20 pices,la croissance n'est plus linaire pour les

    proprits plus importantes.Cette variabilit n'est pas due,

    comme on pourrait le croire au plus ou

    moins grand degr de confort des loge-ments. L'implantation frquente des lo-

    gements insalubres dans des quartiers

    qui le sont aussi tend faire baisser l'en-

    semble des prix de ce quartier et fai-

    re payer le confort moins cher qu'ail-

    62

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    leurs. La raret des logements de bonne

    qualit dans de telles zones n'entraine

    donc pas une lvation conscutive de

    leurs loyers (13).

    La variation dans les revenus ti-

    rs de l'insalubre tient donc aussi

    l'articulation de deux lments fonda-

    mentaux : le type de clientle laquelle

    s'adressent les logements et le surpeuple-

    ment qui y est ralis.

    C'est le logement pour isols qui

    est le plus rentable. En effet, les isols

    (en gnral des hommes seuls) sont adul-

    tes et salaris et paient tous un loyer.

    La pice loue plusieurs isols rappor-te plus qu'une pice loue une famille.

    Il est par exemple plus difficile d'obte-

    nir d'une famille qui ne dispose que

    d'un, ou mme de deux salaires, qu'elle

    verse 250 F pour une seule pice sans sa-

    nitaire ni confort. C'est pourtant ce que

    rapporte la location d'une pice en garni,

    c'est dire habite par trois isols payant

    chacun 85 F par mois.

    Le surpeuplement, lui seul, n'est

    pas par dfinition rentable. Ainsi la

    pice en garni loue des isols rapporte

    70 % de plus qu'une pice en cave,

    combles ou sous-sol et 40 % de plus que

    la pice en pavillon o l'on trouve majo-

    ritairement des familles.

    Si le garni est le logement le plus

    rentable, notamment le garni clandestin,

    c'est aussi parce que les personnes qui y

    vivent ne bnficient d'aucune protec-

    tion , aucun contrle n'est effectu sur

    l'hygine et le degr de surpeuplement ;

    le statut d'occupation est prcaire et l'ex-

    pulsion du jour au lendemain est toujours

    possible, surtout lorsqu'il s'agit d'isols

    plus facilement dlogeables que les fa-

    milles. Il n'est pas certain que cette pos-

    sibilit de renvoi soit frquemment uti-

    lise. Au contraire, il semble que les li-

    tiges ventuels s'arrangent souvent l'a-

    miable entre grant et habitant. Mais il

    suffit qu'elle existe pourcrer des condi-

    tions de surexploitation.

    5.2. Le cot de l'insalubre

    Le montant du loyer par pice

    indique ce que gagne le loueur, mais ne

    donne pas la somme verse par chaque

    individu, car le loyer est souvent par-

    tag plusieurs.11est donc ais de calculer la part

    que chacun paie en moyenne pour sa

    place lorsque la pice est habite par plu-

    sieurs isols.

    Nous avons effectu le mme cal-

    cul pour les familles, mais nous n'avons

    pris en compte que les occupants adul-

    tes, excluant les enfants (14). Le tableau

    5 (page suivante) prsente conjointement

    le loyer moyen par pice (ce que rap-

    porte la location d'une pice au loueur)

    et le loyer moyen pay par person-

    ne adulte et par pice (ce que cote

    chaque individu sa place dans une

    pice).Les cots moyens par personne

    pour l'habitation dans une pice repr-

    sentent entre 4 et 6,5 % des salaires

    des immigrs (moyenne 4,5 %).

    Pour les familles, la proportion des

    ressources consacres au logement (dans

    une pice et par personne) dpend de

    l'ventuel travail salari de la femme

    (ou le cas chant, d'un autre membre

    adulte de la famille). Les femmes, en g-

    nral ont des salaires de 30 50 % in-

    frieurs ceux des hommes (15). Dans

    le cas o l'pouse n'a pas d'emploi, sa

    part de loyer pse sur le seul salai-

    re du mari.

    63

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    Le tableau n 6 (page suivante)

    prsente, dans chaque cas, la proportion

    des ressources salariales consacre l'ha-

    bitation dans une pice.

    Comme on pouvait s'y attendre,

    c'est dans les garnis que la proportion

    des revenus consacre la location d'une

    pice est la plus leve. Elle est plus

    forte dans les garnis clandestins (8 %

    pour un isol) que dans les autres cat-

    gories de garnis (6 % dans les garnis

    homologus et 6,5 % dans les garnis

    mi-homologus mi-clandestins pour un

    isol). Ce sont les pices en logementsdissmins dans le tissu urbain qui re-

    viennent le moins cher.

    Ces chiffres, ici encore, peuvent

    paratre bas. Ils sont videmment le-

    vs si on les rapporte aux conditions d'ha-

    bitation offertes. Ils le sont d'autant

    plus que le caractre relativement abs-

    trait du mode de calcul adopt masqueici les cots rels et les conditions de vie.

    En effet, les isols versent en moyen-ne 4,5 % de.leur salaire pour une pice

    qu'ils partagent le plus souvent - plu-

    Tableau 5

    PRIX DES PIECES EN HABITAT INSALUBRE

    SELON LES TYPES DE LOGEMENT

    Loyer moyen Montant du loyer moyen

    par pice par pice et par personne adulte

    Garnis (14). 227 F 90 100 F

    Pavillons 160 F 80 90 F

    Logements ou immeubles 10-7 Cnc B7> 1Rrisols

    167'50F 67 75F

    Caves, combles ou sous-sols 133 F> 63 67 F

    Ensemble avec constructions

    prcaires (y compris bidon- 140 F 70 80 F

    villes)

    MOYENNE GENERALE 209 F'

    65 85 F

    (14) Garnis clandestins 251 F'

    100 120 F

    Garnis ni homologus ni 150 F 95110.F

    clandestins

    Garnis homologus 182 F 90 100 F

    i i I i I iH

    64

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    Tableau 6

    PROPORTION DES RESSOURCES SALARIALES CONSACREES

    A L'HABITATION DANS UNE PIECE

    "-'-- " 'i

    i|

    m " ' -..il

    Situations conomico- ISOLESFAMILLES

    familiales Avec un seul Avec deux

    Types de logement salaire salaires

    Garnis 6,5% 13% 13,5 8,7%

    Pavillons 5,2 % 10,4% 6 7 %

    Logements ou immeu- 5 6 %bls isoles

    Caves, combles, sous-sols 5,2% 10,4% 6 7 %

    Ensmbi^ayeVrcon^

    7tructions piecaires

    MOYENNE K0/ n _, ,, . 0/

    GENERALE ,4' 5 %

    |

    9 %|

    5 a6 %

    sieurs dans laquelle l'hygine, le confort

    et l'espace sont le plus souvent extrme-

    ment restreints, o la vie prive est pres-

    que impossible.Quant aux familles, elles consa-

    crent 5 9 % de leurs revenus pour

    une seule pice. Ces proportions doublent

    pour 2 pices, triplent pour 3... Ainsi

    une famille nombreuse peut-elle verser

    jusqu'au quart de ses revenus (de 15

    27 %) pour trois pices sans beaucoup

    d'hygine, suroccupes, en ompi.-int la

    cuisine.

    VI - LE DISPOSITIF JURIDIQUE DE

    RESORPTION DE L'HABITAT INSA-

    LUBRE

    Depuis 1970, la Loi Vivien

    (16) constitue le texte de base de toute

    politique de rsorption. Deux autres

    procdures, la rhabilitation et, plus

    indirectement, la rnovation urbaine con-

    cernent galement l'habitat insalubre.

    En modifiant le Code de la Sant

    Publique et en remplaant la Loi De-

    br (17), la Loi Vivien tente de

    s'attaquer deux, formes urbaines de l'in-

    salubrit : globale lorsqu'il s'agit de zo-

    nes entires, ponctuelles lorsqu'il s'agitd'difices isols dans un tissu urbain

    non dgrad.Dans le premier cas, la loi institue

    la notion de primtre insalubre

    (18).. Une zone peut tre dclare in-

    salubre si elle comprend au moins 60 %

    d'immeubles insalubres. Lorsque le pri-mtre est uinii, toute nouveue .ui..a- -..r.-.

    est bloque. Les indemnits d'expropria-

    65

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    tion varient selon la nature de l'immeu-

    ble et son caractre commercial ou non.

    Une subvention de l'tat pouvant couvrir

    jusqu' 80 % du dficit de l'opration

    est instaure.

    La procdure de rsorption des

    primtres insalubres s'apparente cel:

    le de la rnovation urbaine. Les finalits

    sont thoriquement diffrentes : rsorp-

    tion et relogement social pour la pre-

    mire, restructuration urbaine pour la se-

    conde (19). Le mode de dfinition des

    primtres et les financements sont -

    galement diffrents mais, dans la prati-

    que les deux types d'opration sont par-

    fois interchangeables. Cela tient plu-

    sieurs facteurs : les crdits de rnovation,

    stagnent ; les critres de dfinition de

    l'insalubrit sont suffisamment larges

    pour qu'une zone urbaine ancienne com-

    portant des difices dgrads et/ou sur-

    peupls puisse tre dclare primtre

    insalubre . Les collectivits locales sont

    donc amenes voir dans la procdure

    de rsorption une nouvelle source de fi-

    nancement. Ainsi, on constate que,

    comme dans les cas. de rnovation o

    l'insalubrit avait servi de prtexte,

    les lots sur lesquels.s'opre une rsorp-

    tion ne sont pas toujours les plus insa-

    lubres de la ville (20). Quant aux cons-

    quences, elles restent souvent les mmes :

    destruction "de quartiers entiers, dstruc-

    turation sociale et illisibilit (dispa-

    rition de points de repres) urbaine,,

    relogements proposs ne correspondant

    ni aux moyens ni aux aspirations des

    populations dloges...Ceci fait que les conditions dans

    lesquelles s'oprent les rsorptions de

    primtres insalubres tendent souvent

    provoquer le dplacement de l'insalu-

    brit vers d'autres zones urbaines, sou-

    vent plus priphriques (21 ).

    Dans le cas de l'insalubrit ponc-

    tuelle, la loi prvoit qu'aprs avis de la

    Commission dpartementale d'hygine

    (22), le' Prfet publie un arrt qui,

    selon l'tat et l'occupation de l'difice

    ordonne soit l'excution de travaux,

    assortie ou non d'interdiction l'habi-

    tation avant leur ralisation complte

    dans le dlai imparti, soit la dmolition

    avec effet immdiat ou au dpart des

    occupants (23).

    L'valuation de l'insalubrit peut

    tre faite l'aide d'un procd de cal-

    cul propos par la loi (24). Une liste

    de critres est tablie au regard desquels

    l'enquteur classe l'immeuble considr

    comme bon , mdiocre ,ou mau-

    vais . Chaque critre mauvais donne

    3 points d'insalubrit, le critre bon

    en retire 1. Le critre "mdiocre n'est pas

    comptabilis. Les critres choisis (envi-

    ronnement, desserte de l'immeuble, pros-

    pect, clairement...) et la manire de cal-

    culer la cote d'insalubrit rduisent

    l'extrme les possibilits d'amliora-

    tion de l'habitat dgrad par une proc-

    dure de rhabilitation.-La non prise en

    considration du caractre mdiocre

    et le fait qu'on ne demande pas aux

    enquteurs d'valuer les possibilits tech-

    nique et conomique de rsoudre cer-

    tains dfauts (chauffage, circuits d'eau,

    alimentation en lectricit, limination

    des parasites...) sont ce sujet clairants.

    De plus, il faut souligner que le mode

    de calcul de la cote d'insalubrit renforce

    la tendance des critres inclure tout

    l'habitat ancien dans l'habitat insalubre

    (25).

    La rhabilitation permettrait de re-

    mettre en tat certains des logementsconsidrs comme insalubres mais qui

    ne sont que surpeupls (26) et/ou incon-

    66

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    fortables. Cette procdure est une exten-

    sion de la restauration des difices consi-

    drs comme patrimoine historique. Elle

    permet de faire mettre aux normes mi-

    nimales d'habitabilit des btiments

    considrs comme dignes d'tre conser-

    vs. Dans les faits, c'est une opration

    trs rare. Les financements sont trs fai-

    bles et ne s'adressent qu'aux propritai-

    res. Les collectivits locales n'en bnfi-

    cient que rarement. Par ailleurs, les nor-

    mes imposes aux organismes publics

    qui effectuent ce type de travaux sont

    mal adaptes la rhabilitation (taille

    des pices, chauffage central) et la ren-

    dent de ce fait techniquement et cono-

    miquement impossible.La lutte contre l'insalubrit ponc-

    tuelle ne bnficie donc d'aucun finan-

    cement de l'tat. L'action est unique-

    ment administrative et s'effectue par l'in-

    termdiaire des arrts prfectoraux.

    Mme la procdure d'excution d'office

    des travaux exigs est trs rare. Quant au

    relogement, considr par le texte de la

    loi comme un objectif prioritaire, il reste

    aussi la charge des administrations

    prfectorales et municipales auxquelles

    il est conseill de faire un effort parti-

    culier.

    Enfin, la loi prvoit des poursui-

    tes judiciaires rencontre des marr

    chands de sommeil ; amendes, empri-

    sonnement, expulsion hors de France s'il

    s'agit d'trangers.

    VII - LA PRATIQUE INSTITUTION-

    NELLE ET LES OBSTACLES A LA

    RESORPTION

    . Dfinis par la Loi, les moyens de

    l'action institutionnelle ne sont tou-

    tefois pas tous utiliss avec la mme

    frquence. C'est dans un double rap-

    port : l'arsenal juridique d'une part,aux cas de figure particuliers d'autre

    part que s'organise la pratique concr-

    te de rsorption (27).

    L'analyse de cette pratique montre

    la fois la diversit des situations aux-

    quelles elle se trouve confronte,.les obs-

    tacles qu'elle rencontre et le caractre

    slectif des procdures utilises.

    La diversit est manifeste : du gar-

    ni aux caves, de. la clandestinit totale

    la location bourgeoise , d'une col-

    lectivit structure de 200 personnes. un petit groupe d'habitants, ds isols

    aux familles, des marchands de som-

    meil aux propritaires insolvables

    etc. chaque cas apparait comme uniqueen son genre et semble appeler une solu-

    tion particulire.Un premier blocage l'action pro-

    vient du flou juridique dont nous

    avons vu (para III) qu'il tajt fortement

    corrl l'insalubrit elle-mme. Aucune

    . opration ne peut aboutir si la proprit

    juridique ou le statut exact des logements

    ne sont pas clairement tablis. Dans un

    grand nombre de cas, ces difficults ont

    frein toutes les procdures administra-

    tives pendant un temps variable, pouvant

    aller jusqu' plusieurs annes. Les enqu-

    tes, notamment celles effectues par la

    police, se multiplient alors jusqu' ce

    que le recueil de l'information nces-

    saire dbloque la situation (28).

    Une fois ces problmes surmonts,

    l'action devient juridiquement possible,la rsorption n'est toutefois pas assure.

    Le nombre et les .caractristiquesdes occupants ont aussi une importance

    considrable. Moins les habitants sont

    nombreux, plus l'action administrative a

    de chance d'tre efficace. En effet, la p-

    67

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    nurie de logements sociaux (chambres

    en foyers, appartements dans les diff-

    rents programmes sociaux) qui est l'o-

    rigine mme de l'existence de l'insalubre

    rend difficile le relogement simultan

    d'un grand nombre de personnes. Seu-

    les, les oprations de rsorption de p-rimtres insalubres entiers s'accompa-

    gnent d'un programme de construction

    visant au relogement. Les rsorptions

    ponctuelles, quant elles, se heurtent

    aux capacits d'accueil des ensembles

    existants et l'opposition de certains

    de leurs gestionnaires accueillir des

    trangers supplmentaires (29), ceci d'au-

    tant plus que les inscrits au fichier des

    mal logs sont nombreux et attendent

    souvent depuis plusieurs annes.

    Faute de pouvoir reloger en mme

    temps tous les occupants d'un difice,

    l'administration procde parfois des op-rations de dlestage de locaux trs

    surpeupls et reloge une partie des habi-

    tants en surnombre. Ces tentatives

    sont rares, sans doute parce qu'elles se

    soldent toujours (au moins dans les cas

    que nous avons tudis) par un chec,les relogs tant malgr les interdic-

    tions formelles et, parfois les mura-

    ges (obturation des ouvertures) trs

    rapidement remplacs. Seules ont abouti

    les oprations qui ont t suivies d'une

    destruction totale des difices. Dans no-

    tre chantillon cela ne s'est produit

    que pour quelques constructions prcai-res (baraques), et dans un cas pour un

    garni.Par ailleurs, les propositions de re-

    logement sont parfois quasi-impossibles ;notamment pour les familles dont les

    revenus sont insuffisants pour accder

    un logement H.L.M., et pour lesquellesles solutions doivent alors tre trouves

    hors du secteur traditionnel ; dans des

    catgories de logement encore plus rares.

    Enfin, les relogements offerts sont quel-

    quefois refuss par les isols qui ne

    veulent pas habiter en foyers, ce qui mon-

    tre une fois de plus l'inadaptation rela-

    tive de ce type de logement aux besoins

    et aux aspirations des habitants des

    garnis (30). Ceux-ci opposent d'ailleurs

    parfois un mouvement collectif visant

    empcher ou contrler l'opration de

    rsorption les ocncernant.

    Intervenant sur un terrain gn-

    ralement dvolu aux experts et aux au-

    torits politiques., ils provoquent des si-

    tuations inattendues dont l'issue n'est

    plus commande par une procdure r-

    glemente mais par une ngociation as-

    sociant de multiples acteurs.

    D'autres obstacles proviennent aussi

    parfois de l'interaction des diffrentes

    instances administratives (municipalits,directions dpartementales de l'action

    sanitaire et sociale, services du logement...)

    entre lesquelles des incomprhensionsdues au manque de coordination provo-

    quent des retards, voire des conflits,

    concernant les choix dcisionnels et leur

    application.Incertitude juridique ou difficult

    reloger, les cas d'habitats insalu-

    bres que nous avons tudis combinent

    gnralement plusieurs obstacles la r-

    sorption.C'est galement en fonction de ces

    problmes, en particulier celui du relo-

    gement, que s'effectue le choix de pro-cdures de rsorption.

    En effet, l'utilisation des possibi-lits offertes par la loi est.trs ingale.Nombre d'entr'elles ne sont jamais ou

    ne sont que trs rarement utilises.

    68

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    Ainsi, les interdictions l'habita-

    tion sont toujours repousses au dpart

    des occupants et ne sont jamais pres-

    crites avec effet immdiat . L'excu-

    tion d'office des travaux n'est jamais

    ordonne...

    Chacune de ces procdures, en ef-

    fet, oblige l'administration reloger

    immdiatement les habitants.

    L'expropriation des locaux insalu-

    bres, pour destruction ou remise en tat

    par les collectivits locales elles-mmes,

    n'est pas non plus utilise dans la rsorp-

    tion ponctuelle. Outre qu'elle, pose les

    mmes problmes de relogement des

    occupants que les procdures prcden-

    tes, son cot parait le plus souvent troplev pour l'avantage qui peut en tre

    tir, ceci d'autant plus qu'aucune opra-

    tion urbaine ne peut tre ralise avec un

    budget quilibr sur des surfaces trop

    petites.L'excution d'office des travaux se

    heurte un autre obstacle : celui du

    recouvrement des frais engags par la

    puissance publique. La loi prvoit que

    les propritaires doivent rembourser ces

    frais, assimils aux contributions direc-

    tes, par voie fiscale. L'habitude de vivre

    en marge de la lgalit (rares sont les

    propritaires de logements insalubres qui

    paient des impts sur les bnfices

    tirs de l'exploitation de leur patrimoi-

    ne), la facilit avec laquelle ils dispa-

    raissent soudainement lorsque leur

    situation devient dangereuse rendent

    d'autant plus illusoires les effets decette

    procdure, qu'elle est relativement lente.

    C'est la mme difficult que

    s'oppose la rpression des marchands

    de sommeil . Des poursuites judiciaires

    ont souvent t lances dans l'anne qui

    a suivi la, promulgation de la Loi Vi-

    vien . Elles sont rares aujourd'hui, et

    on peut penser que cela provient de leur

    relative inefficacit. Les deux seuls exem-

    ples de tentatives de rpression que nous

    avons pu trouver concernaient des person-nes qui d'autres dlits que la simple

    exploitation de logements insalubres

    taient reprochs : vol dans un cas, vio-

    lences physiques dans un autre.

    L'action de l'administration se limi-

    te donc quelques unes des possibilits

    offertes par la Loi.

    Les arrts prfectoraux d'interdic-

    tion l'habitation au dpart des occu-

    pants sont loin d'tre toujours suivis

    d'effets. Ils le sont d'autant plus que le

    nombre d'habitants est plus faible.- Dans

    les quelques cas o ces arrts ont t

    respects, les habitants se sont gnra-lement relogs par leurs propres moyenset on ignore par quels procds les pro-

    pritaires les ont fait partir. On peut en

    tous cas penser qu'isl sont alls grossirles effectifs d'autres' logements insalu-

    bres. Nous l'avons dit, les quelques cas

    de rsorptions effectives que nous avons

    relevs concernaient des locaux cons-

    truits en matriaux fragiles abritant au

    total peu de personnes. Les btiments en

    dur ne sont jamais dtruits. Ils sont,

    au mieux, murs partiellement, avec l'ef-

    fet que l'on sait.

    Les arrts ordonnant la ralisa-

    tion de travaux et la diminution du nom-

    bre d'occupants sont parfois excuts

    par les propritaires, qui, ds lors, deman-

    dent gnralement une homologation pr-fectorale en tant que garni. Toutefois,

    l'opposition par simple rsistance passi-ve est plus frquente. Les enqutes ad-

    ministratives se multiplient et montrent

    alors que l'occupation et l'tat des di-

    fices restent inchangs pendant des

    69

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    nistrative. des difices insalubres

    qui constitue artificiellement I', habi-

    tat insalubre du dpartement en est

    une illustration supplmentaire. Seules

    les oprations urbaines de quelque en-

    vergure (rnovation, rsorption de pri-mtres entiers...) semblent donner l'i-

    mage d'une politique cohrente. Nous

    avons vu qu'en fait elles aboutissent sou-

    vent comme les oprations ponctuel-les un simple dplacement de l'in-

    salubrit.

    La capacit de rsistance du mar-

    ch de l'insalubre tient aux faits mmes

    qui sont l'origine de son existence et

    qui le constituent dans son mode de

    fonctionnement interne.

    L'impossibilit de l'accs au mar-.

    ch ordinaire ancien (du fait de la lib-

    ration des loyers au dpart des occu-

    pants) surtout pour ls immigrs en-

    voyant de l'argent au pays ou dsirant'

    constituer une pargne en vue de leur

    retour dfinitif, et les difficults d'ac-

    cs au logement social contraignentles immigrs se loger en insalubre ;

    La vie quotidienne partage a-

    vec des compatriotes, des gens de mme

    situation conomique permet une circu-

    lation de l'information (emploi, logementetc.!.) et une solidarit qui aident sup-

    porter l'exil et la condition d'immigret, de ce fait, contribue la fixation de

    cette population dans l'habitat insalu-

    bre;

    les qualits particulires de

    l'insalubre (accs ais indpendant des

    filires administratives, faible contrle

    social et surpeuplement possible, situa-

    tion souvent proche des centres villes

    facilitant l'accs aux commerces, servi-.

    ces, moyens de transport et lieux de loi-

    sirs...)' expliquent galement la grandeannes. Rares sont les propritaires

    qui font appel aux dcisions prfectora-

    les, selon la procdure juridique prvuepar la loi. Nous n'en avons trouv qu'unseul exemple. Le recours auprs du Tri-

    bunal administratif en vue de faire annu-

    ler l'arrt prfectoral a eu, dans ce cas,bien que n'tant pas suspensif, l'effet de

    bloquer la situation en l'tat pendant

    plusieurs annes.

    Faute de moyens- matriels pourassurer l'efficience des procdures les plus

    coercitives, l'administration finit par re-

    noncer les employer. Il faut relever,

    cet gard,, ( travers les documents

    contenus dans les dossiers) que la pro-

    mulgation de la Loi Vivien avait suscitdes espoirs d'efficacit qui ont t dus!

    Depuis la fin de 1970, jusqu'au milieu

    de 1971 environ, la volont d'appliquersvrement et totalement la Loi est ma-

    nifeste. Passe cette priode, l'appli-cation partielle, et moins svre, devient

    la rgle.La question pose par le traitement

    institutionnel de l'habitat insalubre n'est

    pas celle d'une inertie administrative.

    Malgr des retards et des oublis, l'admi-

    nistration se proccupe activement des

    possibilits de rsorption. C'est celle

    des moyens d'une politique.La Loi prvoit des mesures qui

    sont, de fait, inapplicables dans un d-

    partement forte population immigreo l'habitat insalubre prend des propor-tions importantes.

    Dans un tel contexte, la pratiqueadministrative de rsorption ne peut se

    faire qu'au coup par coup ,avec des

    chances ingales et hasardeuses de succs,sans jamais dominer l'ensemble du pro-blme dans le dpartement. Le carac-

    tre alatoire de la dcouverte admi-

    70

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    capacit de l'habitat insalubre retenir

    ses occupants (31).

    Cette capacit de rsistance est

    donc lie au fait que l'habitat insalubre

    constitue un march. La seule politiquede rsorption ne saurait modifier pro-

    fondment ce mode de fonctionnement.

    C'est en dernier ressort la politique

    globale du logement que se heurte la lut-

    te contre l'habitat insalubre (32).

    NOTES

    (1) ARDtTTI (S.), ROGER-FAYMAN (S.),

    ROUSSILE

  • vronique de rudder-paurd

    franois vourc'h

    le march de l'insalubre

    du comit de patronnage des H.L.M. qui

    nomme des rapporteurs.

    (19) La circulaire aux prfets du 27.08. 71,

    dj cite, stipule : ces oprations (de rsorp-

    tion de primtres insalubres) doivent .tre

    distingues de la rnovation urbaine. Encore

    que les considrations d'urbanisme ne doivent

    jamais tre ngliges, il s'agit ici de supprimer

    l'habitat insalubre et non de remodeler un quar-

    tier. La finalit sociale doit, en outre, tre trs

    marque, ce qui implique que le relogement et

    . la promotion des populations concernes cons-

    tituent un objectif essentiel .

    (20) Cf. ARDITTI (S.) et al. tudes du

    S.A.E.I.Op. c/'r.,p.98.

    (21) (La population) qui trouve place dans

    les logements dfinitifs n'est pas celle que l'on

    avait prvue. Les anciens habitants peuvent

    tre minoritaires in A.C.T. : Emploi et loge-

    ment des travailleurs immigrs. Paris, Minis-

    tre de l'quipement et du Logement (S.A.

    E.I.), 1973. Rapport final, p. 106.

    (22) La commission dpartementale d'hy-

    gine sige en Prfecture et statue sur la base

    d'un rapport du Directeur dpartemental de

    la sant ou de son reprsentant.

    (23) L'excution d'office des travaux peut

    tre ordonne si les propritaires s'y refusent.

    Le recouvrement des frais alors engags par la

    collectivit publique se fait auprs des propri-

    taires par la voie fiscale.

    (24) Annexe II la Loi Vivien. In Journal

    Officiel Op. cit.

    (25) ARDITTI (S.) et al. tude du S.A.

    E.I.Op. cit., p. 27.

    (26) La Loi Vivien assimile le surpeuplement

    l'insalubrit.

    (27) Nous avons, pour cette analyse du trai-

    tement institutionnel de l'insalubrit, utilis

    la fiche historique constitue sur chaque

    dossier et effectu une dizaine d'tudes de cas

    approfondies. Le prsent expos reprend les

    conclusions de cette double tude.

    (28) Dans l'un des cas .tudis, par exemple,il a fallu 5 ans et 5 enqutes de police sur place

    pour tablir que les locaux taient lous meu-

    bls et non vides et qu'il s'agissait donc d'un

    garni clandestin et non d'un immeuble lou

    bourgeoisement .

    (29) L'argument le plus frquent est l'in-

    vocation du fameux seuil de tolrance (ar-

    bitrairement fix 10 ou 15% d'trangers dans

    l'ensemble des habitants) comme empchement

    exprs et scientifique cet accueil, alors

    que plusieurs tudes rcentes ont montr que

    le seuil de tolrance n'existait pas. Cf.

    Le-seuil de tolrance aux trangers Col-

    loque du CIRDOM in Sociologie du Sud Est

    nspcial 5/6 Juillet-octobre 1975.

    (30) Cf. ARDITTI et al. . Le remplissage

    des foyers n'est gure le produit d'un mouve-

    ment spontan de la part des migrants isols,

    mais plutt l'aboutissement des filires rendues

    obligatoires op. cit., p. 53. cf. galement de

    RUDDER-PAURD (V.) : Les aspirations des

    immigrs concernant leur logement en France

    in Comptes rendus de recherches et bibliogra-

    phie sur l'immigration, E.R.S.M.O.I.C.N.R.S.

    fascicule 7 Avril-Juin 1975.

    (31) ARDITTI (S.) et al. op. cit., p. 53.

    (32) Nous rejoignons sur ce point l'tude

    A.C.T. Op. cit., p. 107 du rapport final : Cet-

    te contradiction entre cette exigence d'ordre

    public (lutte-contre l'insalubrit) et cette n-

    cessit conomique (prserver, tout au moins

    court et moyen terme, la fonction cono-

    mique de l'habitat rsiduel) est attnue prati-

    quement par :

    l'impossibilit budgtaire de mener une

    campagne intensive de rsorption de l'habitat

    insalubre...

    I' vasion trs importante des habi-

    tants qui repeuplent d'autres poches d'habitat

    rsiduel .

    72

  • A.B.C.I.S. pour une lecture

    plus objectivede la ville -

    le conceptde confort urbain.

    Espace vert, agricole, rsidentiel, in-

    dustriel..., quelle que soit son importance,une agglomration recouvre une mosa-

    que d'espaces que l'on peut caractriser

    de manire spcifique. Toutefois, ces es-

    paces ne sont pas hermtiquement isols

    les uns des autres. Bien au contraire, cha-

    cun d'eux est interdpendant de ses voi-

    sins. De plus cette interdpendance, n'est

    pas que fonctionnelle, elle est aussi qua-

    litative. Par exemple, un secteur rsiden-

    tiel n'a pas la mme signification s'il est

    situ proximit d'une zone industrielle,

    d'une zone verte ou d'une zone de bu-

    reaux. Cependant parler de la qualit

    d'un espace en fonction de. celle de ses

    voisins nous apparat insuffisant ; ses

    composants internes sont galement

    prendre en compte ainsi que les diff-

    rents services et quipements d'accom-

    pagnement.

    Ainsi, confront un espace, un

    usager pourra donner son apprciationsuivant ses propres besoins et ceux

    qu'il confre aux autres individus. En

    outre, il est important de ne pas oublier

    que cette apprciation est aussi fonction

    de la conjoncture dans laquelle elle est

    mise.

    En consquence et partant de la

    fonction rsider qui apparat tre la seu-

    le concerner tout individu dans' un es-

    pace urbain quel qu'il soit, nous pouvons

    dfinir ce que nous appelons le confort

    urbain : image, la plus prcise possible,des conditions matrielles et psycholo-

    giques de la vie des individus par rapport leurs propres murs ainsi que par rapport tout leur environnement immdiat.

    Le confort urbain a donc trait

    l'habitat lui-mme, son quipement in-

    terne, ainsi qu'aux conditions de vie pro-

    pres l'espace d'habitation et la possi-bilit d'accs aux divers services et qui-

    pements.Ce concept de confort urbain s'ins-

    crit donc dans deux champs de recherche

    principaux : le premier utilisera des don-

    nes tangibles,quantifiables dans la mesu-

    re du possible ; le second, issu de la prati-

    que, fera rfrence des donnes psycho-

    sociologiques.Il serait vain de prtendre que l'ana-

    lyse d'un tel concept peut avoir pour fina-

    lit de donner l'image d'un quelconqueidal de confort urbain. En effet, comme

    nous l'avons dj signal plus haut, les

    critres dtermins pour cette analysene sont justifis que dans la conjoncturedans laquelle ils sont choisis ; l'imageobtenue sera donc celle du confort ur-

    bain un moment donn de l'histoire

    d'un espace, de son extension et de ses

    usagers.

    Cette prsentation rapide du con-

    cept thorique parat suffisante pour

    73

  • A.B.C.I.S. pour une lecture plus objective de la ville :le concept de confort urbain

    l'instant. Le cadre thorique que nous ve-

    nons de tracer, sert de toile de fond

    l'tude que nous avons effectue sur la

    ville de Marseille. Ainsi, esprons-nous,en apparatront plus clairement les possi-

    bilits, les limites et la problmatique

    non limitative dans laquelle nous l'a-

    vons utilise.

    La prsentation de cette tude se

    dcoupera en trois phases : tout d'abord,une liste des critres que nous avons re-

    tenus, puis, les rsultats de l'analyse quenous avons faite et les difficults rencon-

    tres, enfin la place de cette analyse dansla problmatique gnrale de notre tra-

    vail.

    Notre tude se situe dans le cadre

    d'un doctorat de 3me cycle, nos moyensmatriels limits nous ont fait retenir le

    quartier comme unit spatiale. La ralisa-

    tion de cette recherche au niveau de l'lot

    aurait t prfrable. En consquence,nous pouvons d'ores et dj signaler'une

    premire limite notre analyse du con-

    fort urbain : le dcoupage par quartiercomme celui par arrondissement ou par

    circonscription lectorale, n'a pas de ra-

    lit dans la rue. D'une part, le passaged'un type d'activit un autre se fait ra-

    rement de faon brutale, et de toutes

    faons certainement pas en respectantles frontires administratives ; d'autre

    part, certains quartiers ont des caract-

    ristiques diffrentes en leur sein propre,ils ne sont pas rellement homognes,seules les statistiques leur confrent cette

    qualit.Nous pensons devoir prsenter l'en-

    semble des critres retenus pour notre

    tude du confort urbain Marseille. En

    ce qui concerne les critres facilement

    quantifiables, la principale source de

    renseignements statistiques est, bien sr.

    l'INSEE, mais il a t galement ncessai-re de se rfrer des,donnes disponiblesdans les grandes administrations dparte-mentales et municipales (D.D.E., Agence

    d'Urbanisme, Chambre de Commerce,

    etc....). Dans la masse d'informations

    disponibles nous avons t amens

    effectuer un tri afin de dgager celles

    qui nous semblaient particulirement

    pertinentes.En ce qui concerne l'habitat, nous

    avons retenu : le nombre total de logements le nombre de logements indivi-

    duels l'ge des logements (construits

    avant 1871, de 1871 1914, de 1914

    1948, de 1948 1961", de 1961

    1968, aprs 1968.) le nombre de logements confor-

    tables (eau courante, W.C. intrieur,douche ou baignoire.)

    le.nombre de personnes par pice le pourcentage de logements en

    surpeuplement accentu ou modr le pourcentage de logements en

    souspeuplement accentu ou modr le nombre de chambres meubles le nombre d'HLM suivant leur

    catgorie (HLM 0, ILN, PSR.etc... ) le nombre de propritaires oc-

    cupants le nombre de locataires

    Pour ce qui concerne la populationde chaque quartier, ont t retenus :

    le nombre d'habitants la proportion d'trangers l'ge de la population (tranches

    d'ge de 0 19, de 19 64, et plus de

    64 ans) la densit de population le nombre d'actifs.

    74

  • AJB.C.I.S. pour une lecture plus objective de la villele concept de confort urbain

    Pour ce qui est de l'aspect gnraldu quartier, de son rle dans la ville, nous

    avons fait rfrence sa fonction princi-

    pale qui peut tre : rsidentielle (impact de la promo-

    tion immobilire publique et priv) industrielle (emprise au sol des

    surfaces industrielles) commerante (analyse des com-

    merces : nombre de caractristiques prin-

    cipales) d'affaires (succursales de ban-

    ques, de groupes, financiers ou siges so-.

    ciaux d'entreprises) administrative (directions rgio-

    nales de grandes administrations publi-

    ques :D.D.E.,P.T.T., S.N.C.F., etc..) de pouvoir (Prfecture, Palais de

    Justice, Htel de Ville, etc.. ) universitaire de loisirs ou de spectacle

    Les emplois engendrs par ces diff-

    rentes fonctions sont chaque fois analy-.

    ses.

    Quelques fonctions secondaires ont

    t prises en compte lorsque leur impactsur un quartier est dterminant. Parexem-

    ple :' Fonction de transit pour les tra-

    vailleurs immigrs de la Porte d'Aix. Fonction d'hbergement pour

    certains quartiers centraux.

    . De plus, il nous faut signaler que

    dans de nombreux cas, certaines fonctions

    principales se superposent.

    En ce qui concerne les quipementset services de base, nous avons tenu

    compte, pour chaque quartier, non seule-

    ment de ceux qui existent dans son pri-

    mtre, mais aussi de ceux situs en proxi-

    mit immdiate. Nous pensons pondrerainsi les distances ingales parcourir sui-

    vant la situation spatiale et l'quipementdans le quartier. Aussi, nous avons relev

    la prsence ou la proximit de crches,

    maternelles, coles primaires, collges,maisons de jeunes ou de quartier, centres

    de soins, annexes de mairie, commissa-

    riat de police, bureaux de poste, banques,

    lignes de transport en commun, etc..

    Pour les donnes psycho-sociologi-

    ques, nous tenons signaler qu'elles pren-nent dans notre tude un tour particulier.En effet, la mise en opposition du grandnombre de quartiers de la commune de

    Marseille (III) et de sa population impor-

    tante, avec le nombre que nous tions

    (6), les. moyens dont nous disposionset le temps qui^ nous tait imparti (en-

    viron un cycle universitaire) pour mener

    bien ntre recherche, a empch l'ap-

    proche de ce type de donnes. Prci-

    sons, en outre, que l'objet de cet article

    ne reprsente que le tiers environ de notre

    travail. Aussi, afin de ne pas ngliger cet

    aspect important, nous avons choisi de

    nous rfrer la vision que nous mmes

    (marseillais de naissance ou installs

    Marseille de longue date) et notre entou-

    rage pouvons avoir d'un quartier en ce

    qui concerne la structure de son habitat,la typologie de ses rues et l'ambiance qui

    y rgne.Ceci tant pos par rapport notre

    tude, nous sommes parfaitement cons-

    cients qu'une mthode plus labore est

    ncessaire pour la prise en compte des

    donnes psycho-sociologiques du confort

    urbain. Par exemple, aprs avoir choisi

    un chantillon de population reprsen-tatif du quartier, faire parvenir chaque

    individu un questionnaire ou encore uti-

    liser la mthode des interviews. Cette d-

    marche est pour nous encore au stade ex-

    primental et nous l'abordons avec toute

    la prudence requise.

    75

  • A.B.C.I.S. pour une lecture plus objective de la ville :le concept de confort urbain

    Avant de donner les rsultats de

    notre analyse du confort urbain, nous

    allons prciser brivement la mthode

    utilise pour l'exploitation des critres.

    D'une part, chaque donne a t

    cartographie en cherchant le procd

    le plus lisible et le moins dformant de

    la ralit, ce qui est ni simple ni sr. Par

    exemple, le nombre total de logements

    a t reprsent pour chaque quartier

    par un carr dont la surface est propor-

    tionnelle au nombre. Pour la reprsen-

    tation des donnes du logement, nous

    avons dtermin une gamme de couleur ;

    pour chaque donne considre, elle

    tait centre sur sa moyenne et tenait

    compte de son cart-type. Les HLM

    ont t symboliss sur un fond de la

    ville au 1/10 OOOme, par des rectangles

    proportionnels au nombre de logements

    de chaque cit. Les industries ont t

    retranscrites au travers de leur emprise

    foncire. Des points sans nuance nous

    ont servi pour cartographier les quipe-

    ments et les divers services.

    D'autre part, nous avons constitu

    des fiches par quartier regroupant l'en-

    semble du matriel statistique l'tat

    brut.

    Ces documents tablis, une premi-

    re approche a pu tre effectue par la vi-

    sualisation des cartes. Des similitudes im-

    portantes sont alors apparues entre deux

    ou trois quartiers limitrophes, ceci tant

    par ailleurs confirm par notre connais-

    sance empirique de ces secteurs. Aussi

    il nous a sembl judicieux de procder

    un regroupement de quartiers en zones

    dites homognes .

    D'ores et dj, de nouvelles limites

    notre tude se sont rvles. Vu l'outil

    dont nous disposions, ces zones regrou-

    paient des quartiers entiers alors que cer-

    tains, en position charnire, auraient m-

    rit d'tre dcomposs en deux ou trois

    secteurs.

    Ce terme d'homogne est symboli-

    que dans la mesure o les diffrents quar-

    tiers d'une mme zone ne sont jamais to-

    talement superposables selon tous les cri-

    tres de regroupement. Certains de ces

    critres ont pris le pas sur d'autres selon

    les circonstances, selon les valeurs quenous leur avons attribues avec une ri.-

    gueur toute relative tributaire de notre

    propre pratique.

    Quoiqu'il en soit, cette tape fran-

    chie, nous nous sommes attachs affi-

    ner et rectifier les regroupements effec-

    tus, notamment ceux induits par les car-

    tes utilisant le procd des gammes de

    couleurs. Par exemple, deux quartiers

    reprsents par deux teintes conscuti-

    ves de la gamme, pour une donne spci-

    fique, peuvent tre beaucoup plus pro-ches que deux quartiers affects de la m-

    me couleur. Aussi la rfrence aux don-

    nes de base regroupes dans les fiches

    par quartiers tait le seul moyen d'viter

    de trop grosses erreurs.

    Il n'en reste pas moins vrai que

    beaucoup de choix effectus sont sujets

    discussion et que le fait de regrouper di-

    vers quartiers ensemble peut tre contes-

    t. C'est la limite d'un procd qui se re-

    fuse quantifier l'infini, attribuer des

    coefficients chaque critre, d'autant

    plus que certains d'entre eux sont issus

    des recensements INSEE dont la fiabilit

    trs relative est connue de ceux qui les

    ont utiliss au cours d'une recherche.

    Des corrlations trs nettes entre

    certains critres sont apparues ds. ce

    stade de la recherche. Par exemple, dans

    un quartier o le nombre de logementsconfortables est lev, le nombre de loge-ments surpeupls est faible.

    76

  • A.B.C.I.S. pour une lecture plus objective de la villele concept de confort urbain

    En second lieu, nous avons pumettre en valeur les spcificits commu-

    nes aux zones de fonctions semblables.

    Par exemple, les zones' industrielles an-

    ciennes sont parmi celles o les logementssont le moins confortables et o le

    nombre de personnes par pice est le plus

    lev. Se dessine alors une modulation

    spatiale qui fait apparatre de grandes si-

    militudes entre plusieurs zones loigneset qui permet de diffrencier deux zones

    voisines. Chacune d'elle par l'ensemble

    de ses caractristiques constitue une enti-

    t bien distincte mais l'on passe rarement

    entre deux zones voisines d'un aspect

    son contraire.

    Donc, en aucune faon, nous ne

    parvenons dfinir des blocs tanches

    dont les spcificits sont telles que l'on

    puisse localiser parfaitement le passage

    d'un type de confort urbain un autre.

    L'entremlement des fonctions, la mul-

    tiplicit des phases dans lesquelles elles'

    se trouvent ne permettent pas non plus

    de circonscrire des secteurs gographiques

    ayant des monopoles fonctionnels.

    La ralit d'un espace .urbain-est

    donc le contraire d'une caricature. Le

    confort urbain, diffrent selon les sec-

    teurs, se module dans l'espace mais aus-

    si volue dans le temps.

    Notre tude a permis de conclure

    une rpartition nuance du confort

    urbain. Ainsi sur Marseille cette analysenous a conduit une vision plus soupleet moins schmatique du phnomneurbain. Nous contestons par exemplela rfrence la traditionnelle coupu-re nord-sud, systmatiquement introdui-

    te dans tout dbat sur Marseille.

    Nous avons tent,dans la suitede no-

    tre travail, de connatre les tapes de la mise

    en place de cette rpartition nuance du

    confort urbain, les facteurs qui en sont res-

    ponsables, et surtour la stratgie dvelop-

    pe par les diffrents intervenants.

    Ceci a constitu la premire tape de

    notre recherche directement appuye sur

    concept de confort urbain et sa dynami-

    que ; dans un second temps cette notion a

    t tudie en fonction de la rpartition

    spatiale des classes sociales. Plus explicite-

    ment, nous avons essay d'observer les cor-

    rlations ou les non corrlations qui peu-vent exister entre le poids d'une classe so-

    ciale dans un espace donn et la qualitdu confort urbain de cet espace.

    La mthode utiiise permet donc

    de donner une lecture de l'espace autre

    que celle qui procde de l'utilisation

    priori des concepts de classes sociales

    et de sgrgation spatiale.

    77

  • Anne Gotman l'espace de travail

    L'espace de.travail ? voici un ob-

    jet qui rebute et qui n'intresse pas. Les

    sociologues s'en occupent peu sinon pouren extraire l substance la plus noire qui

    comporte des qualits dramatiques vi-

    dentes. Les architectes classent les. usines

    du XIXme sicle au muse de l'archo-

    logie industrielle et parent les bureaux

    qui gagnent les centre-villes de faadesrflchissantes. M est vrai que sont asso-

    cies aux liens de travail les ides de d-

    plaisir, de contrainte et de domination...

    La dvalorisation d'un espace quiest en quelque sorte l'autre lieu de tout

    notre confort et de notre bien-tre ma-

    triel, et qui dtermine.trs largementnotre mode de vie, est pourtant de plusen plus contradictoire au fur et mesure

    que les annes passent. A la fin du XVIII

    me sicle et dans le courant du XIXme

    sicle, lorsque l'industrialisation l'a emportde faon dcisive sur le mode de produc-tion artisanal, l'atelier, la fabrique, la

    manufacture, quelle que fut l'chelle de

    ces nouvelles units de travail, reprsen-taient une solution radicale au pro-

    blme social de la production : les tra-

    vailleurs tant les uniques ouvriers de la

    production et cela, seulement, l'usine

    constituait bien cet autre monde duqueltait exclue toute jouissance de la part

    produite.

    Rien d'aussi clair ce jour. Lesouvriers de la production de plus en plusnombreux travailler en bureaux d'ail-

    leurs, sont de plus en plus consommateursde la part produite. Autrement dit letravail et son lieu d'actualisation de-viennent de plus en plus substantiels dansnotre socit, et pntrent la vie quoti-dienne avec une force croissante. D'ola familiarit du bureau et mme de l'u-sine pour chacun d'entre nous. On n'a

    plus besoin de nos jours de ces missionsde mdecins-hyginistes dpches par le

    gouvernement auprs des entreprises in-dustrielles pour savoir ce qui se passe dansce que l'on dsigne cependant volontierscomme le monde du travail . On n'at-tend plus des romanciers qu'ils nous fas-sent les rvlations d'un Zola ; quant auxcinastes ils nous habituent progressive-ment une peinture aimable de la vie autravail.

    L'espace de travail ddramatis est,il est vrai,- fortement investi par la so-

    ciologie du travail. Ainsi le partage entrela vie hors-travail, dont les divers terri-

    toires suscitent l'abondante rflexion desurbanistes et sociologues urbains, d'une

    part, et la vie de travail d'autre part, semaintient-il au niveau des sciences socia-les : reflet d'une certaine ralit, certes ;l'opposition entre le travail et le nontravail est ce point consomme, et so-

    79

  • annegotman l'espace de travail

    cialise, que la reprsentation de soi dans

    l'une et l'autre rgion pour em-

    ployer les termes d'E. GOFFMAN-

    suit des rgles tout--fait propres cha-

    cune d'entre elles.

    Une des formes de biensance

    tudie dans les organisation sociales,

    est celle que l'on appelle le semblant

    -de-travail . Il est tabli que, dans beau-

    coup d'tablissements, les ouvriers sont

    tenus non seulement de fournir une cer-

    taine quantit de travail dans un certain

    laps de temps, mais encore de donner

    l'impression, quand on les appelle, qu'ilssont en plein travail

    Inversement, dans le logement de la

    petite bourgeoisie du XIXme sicle, il

    convenait de ne point tre surpris tra-

    vailler, soit le semblant d'inactivit

    Au-del de cet exemple et son con-

    tre-exemple, ceci nous indique que la

    pratique quotidienne du travail impli-

    que une srie de normes, ou plus simple-ment de conventions, qui, pour tre asso-

    cies l'activit de travail elle-mme ne

    dcoulent pas, pour autant, des contrain-

    tes techniques ou conomiques de l'ef-

    fectuation d'une tche.

    De l'examen du semblant-de-

    travail on passe facilement l'examen

    d'autres normes de travail dont il faut

    conserver les apparences, telles que la

    cadence de travail, l'intrt personnel

    pour la tche qu'on accomplit, le souci

    d'conomiser, l'exactitude, etc.. Et de

    l'examen des normes de travail en gn-ral on passe facilement l'examen d'au-

    tres aspects majeurs de la biensance,

    morale et instrumentale, dans les lieux

    de travail, tels que la faon de s'habil-

    ler , les limites supportables du bruit,l'interdiction de certaines distractions,

    certaines complaisances et certaines mam\festations affectives

    Nous sommes bien en prsence

    d'une situation de travail qui ne se limi-

    te pas l'effectuation du travail, et qui

    suppose notamment une certaine prsen-tation du travail. Il est clair que la prati-

    que sociale de l'espace de travail n'est

    point rductible non plus aux contrain-

    tes socio-conomiques de la production,et que s'ouvre tout un champ d'analyse

    de la vie quotidienne.

    L'espace de travail se prsente alors

    comme le territoire de pratiques spcifi-

    ques, dont la fonction est notamment de

    permettre leur reproduction. Et si un tel

    espace demeure, ct de celui du loge-

    ment par exemple, inexplor ( tel point

    que le logement apparait comme un -

    tablissement consacr par la snrininqip

    ou la psychologie), n'est-ce parce qu'il est

    encore trop frais dans nos mmoires

    que les rgles de biensance qui rgissentla vie de travail constituent ' une obli-

    gation particulire des gens de basse

    condition ( 1 ).Il n'est point ici de "rconciliation

    possible entre les hommes, et le contact

    entre les travailleurs et les non-travaij^leurs s'effectue selon un rituel bien pr-cis ; qu'on fasse la visite d'un tablisse-

    ment industriel, visite guide bien enten-

    du, et commente en termes de rentabi-

    lit conomique et de donnes techni-

    ques, et il semble que tout est dit. Mais

    pour peu que l'on se dtourne de l'ex-

    plication donne et que l'on soit attentif

    aux travailleurs que l'on a en face de soi,

    les commentaires schent d'eux-mmes,

    tandis que ressurgit peu peu la mmoi-

    re exile des choses de la vie cel-

    le aussi des personnes que le guide omet

    systmatiquement de mentionner tant les

    machines et les manipulations occupentle devant de sa dmonstration.

    80

  • anne gotman l'espace de travail

    On se trouve ds lors enferm

    dans la proposition suivante : si l'on p-ntre dans un lieu de travail sans y avoir

    de contrat ou de salaire, on est forc-

    ment en visite. Derrire l'cran d'une ma-

    chine qui tourne rond, on devine une

    menace dont le guide protge le visiteur :

    l'espace de travail ne serait pas unique-ment l'espace d'une rationalit techniqueet conomique ; les travailleurs ne se-

    raient pas entirement installs dans leur

    tche. J. DOUASSOT dans La Perru-

    que montre qu'il existe une vritable

    ligne de dmarcation entre le travail et

    le non-travail, et que les travailleurs, de

    leur ct, garantissent leur territoire

    l'aide d'un langage d'initis.

    En contournant l'glise, je m'a-

    perois que j'ai rarement pris ce che-

    min-l. Pour aller dans les terrains ou au

    bois, plus loin, avec les copains, lorsquenous joutions, nous prenions les raccour-

    cis. Tous les copains sont au boulot,

    comme mzigue ce matin. Certains de-

    puis longtemps. S'en trouvent bien !

    Ds qu'ils sont devenus ouvriers, ou plusexactement des arptes , ils ont cess

    de me parler. Nous ne causions plus la

    mme langue. Ils parlaient de planque,

    de pices, de pointage, de cavalcades de

    chefs, de gardiens. Tout un langage que je

    connaissais par mes vieux. Mais ils ont d-

    cid que, ne travaillant pas, je n'tais pasaffranchi (2).

    Ainsi camp l'espace de travail

    commence, prendre figure, et l'on ten-

    tera d'en restituer quelques fragmentsnon pas partir du travail, mais de tout

    ce qui n'est pas obligatoirement le tra-

    vail.

    Nous inscrivons-nous dans le mou-

    vement, dj bien entam de la dcouver-

    te, de la reprise des espaces de travail

    telle qu'elle se manifeste de faon trs

    visible dans les ralisations architectura-

    les prestigieuses des fameuses cits d'af-

    faires ? Si la qualit architecturale est ac-

    tuellement de mise pour les bureaux, elle

    reste encore extrmement sommaire dans

    les units de production. Il n'est plus con-

    venable par contre de concevoir un espacede travail sans un minimum de confort

    ni mme sans un supplment d'agr-ment qui rende le travail plaisant. Tout

    nous indique en effet que l'architecture

    des espaces de travail, et en particulier

    celle des bureaux,est d'un rapport substan-

    ciel dans notre socit. Et pour apprcierce qu'une telle entreprise rapporte, ef-

    fectivement, il conviendrait de se deman-

    der sur quel terrain elle opre, quellesituation elle rpond ; autrement dit

    quelle est sa lgitimit. Ce faisant nous ne

    sommes dj plus dans l'optique selon

    laquelle cette nouvelle architecture don-

    nerait un supplment d'me la vie de

    travail ; nous faisons l'hypothse au con-

    traire qu'une certaine conception mo-

    derne des espaces de travail vise cor-

    riger une situation problmatique.L point de dpart de notre rfle-

    xion tant que l'espace de.travail n'est

    pas uniquement l'espace de la rationalit

    conomique, nous avons essay de mon-

    trer dans un travail prcdent (3) com-

    ment l'organisation rationnelle du travail

    embraye sur des lments soi-disant ir-

    rationnels, qui ne sont pas issus direc-

    tement du schma de production, et quid'ailleurs peuvent constituer une mena-

    ce sur la ralisation de la production.Ce qu'une premire exploration de l'es-

    pace de travail a fait ressortir, c'est quecelui-ci a t l'objet d'une vacuation

    massive, par l'vacuation culturelle, cor-

    porelle et symbolique des travailleurs.

    81

  • anne gotman l'espace de travail

    et la liquidation matrielle de l'espace.C'est sur cette base que paradoxalement,va embrayer la mise au travail de la masse

    laborieuse.

    L'espace de travail apparat bien

    des gards comme l'espace le plus contra-

    dictoire qui soit...

    Nous tenterons ici d'indiquer, tra-

    vers des exemples, quelques unes de ces

    contradictions. A commencer par celles

    qui affectent les non-travailleurs. Rares

    sont ceux d'entre nous en effet qui sa-

    vent o les usines sont situes et ce quel'on y fabrique. Les produits industriels

    disponibles sur le march ne portent pasde manire gnrale le nom du lieu de

    leur fabrication. Nos cartes nationales,et fortiori touristiques mentionnent

    les glises, chteaux, villages, moulins,

    carrires, mais jamais les usines. Qui ne

    travaille pas dans une usine, n'a pas de

    raison d'en connatre l'existence.

    Car depuis fort longtemps les entrepri-ses industrielles ont quitt les agglomra-tions urbaines, et si certaines d'entre

    elles subsistent encore proximit des

    zones rsidentielles, il s'agit l d'un ar-

    chasme.

    1 - L'USINE HORS LES MURS...

    DANS LA ZONE

    Il est remarquable que l'urbanisme

    haussmannien soit, dans bien des cas,considr comme la figure caractristi-

    que de l'urbanisme du XIXme sicle

    en France. On oublie facilement que son

    terrain d'action tait Paris, alors premi-re puissance industrielle du pays, tant

    l'intervention d'Haussmann s'est centre

    sur les quartiers rsidentiels de la capi-tale. Cependant si le Baron oeuvrait au

    centre, il laissait ses prfets le soin

    d'urbaniser la priphrie, lieu d'affronte-

    ment des capitaines d'industries avec le

    pouvoir.municipal et dpartemental. La Villette tait devenue, au cours

    du XIXme sicle, l'entrept gnral de

    la capitale. Cette volution avait t fa-

    vorise par la cration des Chemins de Fer

    du Nord et de Ceinture, et du Bassin de la

    Villette, reliant le canal de l'Ourcq ce-

    lui de Saint Denis. Cette importante ag-

    glomration d'entrepts et d'industries

    n'allait pas sans prsenter des inconv-

    nients et des dangers pour la population.C'est ainsi qu 'en Aot 1858 un grave incen-

    die ravagea une importante scierie situe au

    5 de la rue d'Allemagne, l'actuelle avenue

    Jean Jaurs (4).La commune de la Villette ne repr-

    sentait pas un danger pour ses habitants'

    seulement. Facteurs de pianos, raffineurs

    de sucre, parfumeurs, matres de forges

    l'occupaient puissamment, et s'oppos-rent l'annexion de leur commune parcelle de Paris afin d'chapper au prl-vement des taxes d'octroi pour les mati-

    res premires et les marchandises entre-

    poses destines la revente dans Paris,

    la suite du report aux fortifications de

    la ceinture fiscale qui protgeait Paris.

    L'annexion fut cependant prononce, les

    uns se dispersrent qui .. Saint Denis,

    qui Saint Ouen.

    Quelques dcades aprs, le Prfet

    de Police Andrieux (5) procdera un

    second train de fermetures par voie d'au-

    torit cette fois en s'appuyant sur des

    mesures non plus fiscales, mais de salu-

    brit : s'adressant au Ministre de l'Agri-culture et du Commerce le 22 avril 1881 :

    Au mois de septembre dernier, la

    suite de plaintes nombreuses qui m'-

    taient parvenues au sujet des manations

    rpandues sur Paris, j'ai pri le Conseil

    82

  • annegotman l'espace de travail

    d'Hygine et de Salubrit de la Seine de

    m'indiquer les causes de cette infection.

    Le Conseil, dans un rapport qui a t

    insr au Journal Officiel, a mentionn

    deux causes principales : les gouts et

    les tablissements classs .

    Malgr les mesures nergiques de ce

    prfet, au dbut du XXme sicle, les -

    tablissements en question demeurent en-

    core trs nombreux Paris comme en

    tmoigne, en 1906, Emile Chautemps

    devant le Snat ; Nulle part, les tablis-

    sements classs ne sont plus nombreux

    qu' Paris et dans sa banlieue, mais nul-

    le part l'Administration prfectorale n'a

    auprs d'elle, pour l'assister dans les ques-

    tions dlicates que soulve l'application

    du dcret de 1810, un corps aussi savant

    et aussi autoris que le Conseil d'Hy-

    gine et de Salubrit de la Seine, nulle

    part non plus le service de l'Inspection

    des tablissements Classs n'est aussi

    nombreux et aussi bien organis et re-

    prsente autant de garanties de comp-

    tence (6).

    Le dcret de 1810 auquel l'orateur

    fait rfrence et qui tablissait trois clas-

    ses de manufactures et d'ateliers cons-'

    titue l'ossature de la lgislation actuel-

    le tablie" par la Loi du 19 dcembre

    1917 relative la Nomenclature des

    tablissements dangereux, insalubres ou

    incommodes . Selon cette loi, les trois

    catgories d'tablissements demeurent.

    (La premire regroupant les activits qui

    reprsentent de graves nuisances et qui

    doivent tre loignes des habitations ;

    la seconde, les activits dont la gne pour

    l'environnement est quivalente celle

    de la catgorie prcdente, mais qui peut

    tre attnue par des prcautions techni-

    ques ; la troisime comportant les tablis-

    sements dont les nuisances sont faibles

    et susceptibles d'tre supprimes par le

    mme type de prcautions). C'est l'Ins-

    pection des tablissements Classs que re-

    vient la charge de faire appliquer les

    dispositions rglementaires prconises

    par la loi, et pour ce faire ses membres

    doivent tre assez averti (s) des choses

    de l'conomie pour apprcier si l'entre-

    prise peut demeurer, disparatre ou se

    transformer (7). Tout tablissement

    ainsi class se trouve soumis de par la loi

    une autorisation prfectorale ou une

    dclaration pralable au prfet.

    Dispositions hyginiques et contrle

    autoritaire sont, dans les cas des tablis-

    sprnpnts industriels aussi, intimement lis,

    comme en atteste cette vocation histo-

    rique \I : Chacun le sait, le problmedes tablissements classs est n de la

    premire rvolution industrielle... L'in-

    dustrie s'est comporte comme en terrain

    conquis avec d'autant plus de facilit

    que ni les cadres juridiques, ni les pra-

    tiques administratives, ni la mentalit

    des nouveaux matres de l'conomie

    n'taient adapts pour rgir et guider le

    mouvement tumultueux qui transformait

    les structures ancestrales. Ce fut un des

    grands mrites de l'Inspection des ta-

    blissements Classs de la Seine d'avoir su

    former autant par l'empirisme, l'habilet

    et la haute technicit de ses membres

    que par la vertu contraignante des textes,une jurisprudence qui a largement ouvert

    la voie l'organisation de prvention

    de contrle et de rpression que nous

    connaissons aujourd'hui (9). Et ce

    sont les mmes inspecteurs que le Direc-

    teur de l'Expansion Industrielle au Mi-

    nistre de l'Industrie alerte sur ta di-

    mension nouvelle des problmes que posela croissance dsormais rapide de notre

    appareillage industriel lorsqu'il s'agit

    83

  • anne gotman l'espace de travail

    de faire cohabiter sur un mme espace

    les usines et les hommes (10).

    Les proccupations des inspecteurs

    et des urbanistes se ressemblent s'y

    mprendre ; et, bien que la loi de 1917

    ne porte ni le nom ni l'idologie du

    zonage, il est permis de penser qu'elle a

    en quelque sorte prpar la pense ur-

    banistique moderne. Devant la contra-

    diction manifeste que constitue l'espace

    de travail par rapport l'urbanisation,

    la loi stipule l'exclusion, la sparation.

    La thorie urbanistique va plus loin en na-

    turalisant la proposition : Le zonage

    est l'opration faite sur un plan de ville

    dans le but d'attribuer chaque fonction

    et chacun individu sa juste place. Il

    a pour base la discrimination ncessaire

    entre les activits humaines rclamant

    chacune leur espace particulier : locaux

    d'habitation, centres industriels ou com-

    merciaux, salles ou terrains destins aux

    loisirs (11).

    Classification et discrimination

    constituent la base de l'urbanistique mo-

    derne. Il est sous-entendu dans ce texte

    qu'il est dans la nature de certaines activi-

    ts humaines de rclamer un espace par-

    ticulier. La zone industrielle, la premi-

    re zone qui ait vu le jour, et qui est issue,

    de fait, du rapport entre le pouvoir

    tatique et le pouvoir conomique des

    entrepreneurs, devient ainsi une ncessit

    fonctionnelle. Ce qui s'applique l'usine

    pourra dsormais s'appliquer toute

    autre catgorie d'activit humaine.

    En lyoj (encore) les grandes vil-

    les rsistent la modlisation rve des

    urbanistes, et l'Inspection des tablisse-

    ments Classes voit son problme.ampli-

    fi : La plus grande difficult que sou-

    lve la mise en application du zoning

    rside moins dans la possibilit de refou-

    ler les installations industrielles nouvel-

    les dans les zones rserves que dans cel-

    le d'vacuer les habitations des zones in-

    dustrielles. Il faudra encore de nombreu-

    ses annes avant de rorganiser cette

    imbrication habita-industrie qui s'est

    constitue au cours du sicle dernier

    dans la ban lieu parisienne ( 12).

    Il faut dsormais attaquer le pro-blme'sur deux fronts : refouler les in-

    dustries, et vacuer les habitations, ou

    le nettoyage par le vide...

    Que s'est-il pass de 1917 au-

    jourd'hui : l'espace urbain n'est-il pas en

    train de devenir tout entier un espacede travail ; c'est--dire un ensemble de

    zones. Quel est ce jour le vritable

    problme des villes, sinon l'engorgementet la circulation. Comment comprendre

    la hantise que manifestent les autorits

    municipales vis--vis du stationnement

    des automobiles, la mobilisation des pos-

    tes metteurs quand surgit l'tranglementdes accs des agglomrations, sinon com-

    me une raction ce qui reprsenteraitune remise en cause, mme temporaire,du zoning ?

    2 - CONCEVOIR UNE USINE : UN

    SIMPLE PROBLEME TEHCNIQUE ?...

    Le spectacle d'une usine en fonc-

    tionnement laisse transpirer des imper-fections quasi permanentes ; il est

    frquent de constater que sitt aprsl'installation d'une nouvelle unit indus-

    trielle, apparaissent et ( les signesd'un certain dsordre. Les cours d'usines

    sont souvent et anormalement encom-

    bres ; la matrise technologique de l'es-

    pace n'est pas si forte qu'on le pense,

    mais il semble que ce soit finalement i-

    nvitable : carence prvisionnelle.

    84

  • anne gotman l'espace de travail

    c'est aussi la marque d'une grande rigi-dit de conception.

    Schmatiquement l'objectif rem-

    plir lorsqu'on conoit un espace de tra-

    vail, bureau ou usine, est de mettre en

    adquation l'espace et la dispositiondes moyens et machines par rapport au

    circuit de fabrication. Il s'agit l d'un

    problme essentiellement technique, du

    moins premire vue, et en consquen-ce rserv aux ingnieurs. La caractris-

    tique principale, de la conception de

    l'espace de travail commence par l'-

    tablissement d'un programme technique;ensuite seulement on en dduit le cadre.

    Ce que nous avons observ au ni-

    veau urbanistique se reproduit l'chel-

    le du lieu de travail : celui-ci inaugureun processus de conception typique :

    l'espace programmatique, qui de plusen plus prfigure toute la dmarche con-

    ceptuelle mise en oeuvre dans l'espaceen gnral. Cette technique opre en

    deux temps : d'abord le dcoupage des

    oprations qui ont lieu dans l'espace,

    puis la conception de ce qui n'est plus

    qu'une simple enveloppe.Ce mode de ralisation est abouti

    lorsque financirement cette enveloppeest elle-mme intgre la catgoriedes machines. Ainsi de l'usine au com-

    plexe industriel, l'espace change de na-

    ture, matriellement et aussi conomi-

    quement. Car le calcul de son amortis-

    sement est, dans le cas du complexe,

    rapport celui des machines ; le dlai

    normal d'amortissement d'une installa-

    tion industrielle qui est par exemplede vingt ans peut descendre, toujoursdans le cas du complexe, huit ans,

    dlai d'amortissement des machines. Lors-

    qu'on sait que l'intrt d'une entrepri-se est d'amortir le plus possible, on peut

    s'attendre ce que la construction des

    usines tende au maximum vers le com-

    plexe .

    C'est un complexe, un tout....c'est l'installation d'un complexe chimi-

    que qu'il faut amortir... et les btiments

    fonctionnant... tout dans le mme tempsdoit tre amorti en mme temps... envi-

    ron huit ans... c'est un complexe, un

    tout... a fait cent mtres de long...tout ceci c'est une srie de machines qui

    dmarrent en cascade... Les amortisse-

    ments sont rglements, par exemplecertains btiments s'amortissent en vingtans, mais le btiment n'existe que pour

    protger la machine... C'est comme une

    boite qui la recouvre... et ne dpend quede la machine. On ne peut pas sparerdans un complexe les diffrentes parties

    qui la composent, partie chauffage, -

    clairage, etc.. tout est en fonction de

    la machine elle-mme.... A supposer

    que cette halle fonctionne automatique-

    ment, sans le recours d'un ou de plusieurs

    travailleurs, il ne faudrait pas en dduire

    pour autant que sa conception est elle

    aussi automatique ; ce qui semble au-

    jourd'hui aller de soi dans la rationa-

    lisation technique, est en ralit rendu

    possible par un certain type de fonction-

    nement (vident I), savoir que les

    travailleurs, quand il y en a, ne doivent

    faire que travailler, une fois rendus sur

    les lieux de travail.

    Le mouvement de progressive int-

    gration, que dcrit un ingnieur respon-sable de l'installation d'un important

    complexe chimique montre, en dpitdes apparences que le processus program-

    matique n'est pas directement issu du

    circuit de fabrication, mais qu'il est en

    quelque sorte pr-form et prdtermin

    par une autre donne, historique, qui est

    85

  • annegotman l'espace de travail

    le mode de travail. Ce que donne voir

    l'usine moderne, derrire la fabrica-

    tion de tel ou tel produit, c'est le tra-

    vail post, c'est--dire un certain typede mobilisation du travailleur sur sa t-

    che. Le comble du progrs tant que le.

    poste soit totalement absorb par le pro-cs de fabrication, et que ne subsiste

    qu'une cascade de machines .

    Mais en attendant, on peut pen-'ser que c'est de ce double systme que

    proviennent les soi-disant archasmes, in-

    cohrences et encombrements de nom-

    breux lieux de travail.

    3 - ... ATTENTION DANGER !

    Le poste en effet reprsente ce

    qui est fixe, et qui rsiste l'innovation

    technologique, non pas tant dans l'es-

    pace que dans le temps ; c'est ce quidemeure quand les techniques voluent ;c'est le lieu d'affectation du travailleur,

    quand bien mme son intervention s'ins-

    crit dans un circuit.

    Le premier outil du concepteurd'un espace de travail, n'est pas le circuit

    de fabrication mais une.certaine confi-

    guration, panoramique, de l'espace.Pour s'en convaincre, observons ce

    qui se passe depuis que l'atelier de mon-

    tage, automobile, par exemple, moder-

    ne a remplac l'atelier de chaudronnerie

    de la fin du XIXme sicle, qui a lui-m-

    me remplac la forge au dbut du XIX-

    me sicle, toute fabrication mise part,si l'on peut dire : la surface s'agrandit, se

    monolithise, ce qui donne l'ensemble

    une impression d'ordre croissant ; le

    nombre des ouvriers diminue, mais sur-

    tout leur position se fixe et devient uni-

    forme ; la mobilit dans l'espace parait

    incongrue dans un espace panoramique

    comme celui de l'atelier de montage mo-

    derne o les ouvriers sont en poste au-

    prs de leur unit ; c'est qu'en effet

    l'espace n'est plus le mme : le plusancien est organis en alle, dont le

    centre n'est affect aucun usage prcis,

    dans laquelle sont disposes des ma-

    chines et des outils ; on y dambule

    aisment ; dans l'atelier de chaudronne-

    rie, les ouvriers sont parmi les machi-

    nes et les poutrelles qui saturent l'espa-ce ; entre temps, les charpentes de cons-

    truction sont devenues des poutrelles-'

    ponts-outils ; enfin, dans le dernier

    machines et supports se sont ordonnan-

    cs en pleins et en vides ; point de cir-

    culation' qui ne soit dicte par les op-rations de montage. Les palans d'abord

    sur pied, sont suspendus et librent ain-

    si un,espace maximum pour l'implanta-tion des machines ; ils n'arrtent plus ni

    le mouvement des gens ni leur regard.

    L'clairage d'abord indirectement obtenu

    par des ouvertures latrales, vient ensuite

    du plafond vitr lui-mme, ou de sim-

    ples lampes suspendues au plafond.Les outils se rarfient, et deviennent sim-

    ples et rduits en volume.

    Les vtements personnels ont laiss

    la place aux uniformes.

    Le corps est relgu l'arrire-

    plan. Le travailleur travaille directement

    la machine, et manie des outils de plusen plus rduits ; mais surtout son regardne rencontre plus que la machine la-

    quelle il travaille ; la lumire lui en in-

    dique la direction. Ses gestes sont deve-

    nus en position ; et sa mise n'a plus d'au-

    tre signification que celle de travailler.

    Enfin l'espace dans lequel il volue de-

    vient tranger l'architecture famili-

    re des lieux qu'il pratique hors le travail,et ne renvoie qu'aux oprations de tra-

    vail qu'il est tenu de faire.

    86

  • anne go tman [ 'espace de travail

    L'atelier n'engage plus dsormais

    que la squence travail ; on n'y lit plus

    rien de ce qui pourrait renvoyer d'au-

    tres squences de la vie quotidienne.Individus et machines s'y ordonnent dans

    une conomie commune.

    L'espace peut ds lors se subdi-

    viser en postes, et il sera dcoup de

    faon rajuster le dsengagement du

    corps au fonctionnement de la machine.

    Le poste au fond, est l'espace du

    travailleur et, c'est le plus petit espace

    possible. L'architecture industrielle "doit

    permettre de loger l'homme en mme

    temps que la machine (13). Cet, en

    mme temps dnote une contradiction

    dans la cohabitation de l'homme et de

    la machine. L'encombrement des espa-

    ces industriels est une des faces visibles

    de cette contradiction. Une autre, ce sont

    les accidents de travail.

    Or les accidents de travail appar-

    tiennent au processus-mme de concep-

    tion du poste de travail ; conu partir

    de la configuration spcifique de la ma-

    chine, il est galement le produit d'une

    juridiction particulire : l'hygine et la

    scurit du travail. Et parmi les disposi-

    tions prvues par le Juris Classeur du

    Travail, celles qui ont trait la pr-

    vention des accidents dcrivent essen-

    tiellement les conditions d'accessibilit

    du travailleur son poste. Ainsi :- Art, 38 du 1 paragraphe (rela-

    tif l'installation des ateliers et sal-

    les de machines ) : Les salles des ma-

    chines gnratrices et machines motri-

    ces ne doivent tre accessibles qu'aux

    ouvriers affects la conduite et l'en-

    tretien de ces machines. Les moteurs

    doivent tre isols par des cloisons ou

    barrires de protection .- Art. 40 du 2 paragraphe (re-

    latif aux Cuves, bassins, rservoirs ) :

    Cette installation ou ces dispositifs

    de protection doivent tre tels qu'ils

    empchent les travailleurs d'y tomber . Art. 41 du mme paragraphe :

    Des mesures appropries doivent ga-rantir les travailleurs contre les risques de

    dbordement, d'claboussures ou de d-

    versement par rupture des parois, des

    cuves, bassins, rservoirs, touries etc.. Art. 48 du 4 paragraphe .(re-

    latif au travail dans les puits, condui-

    tes, fosses et cuves ) : Les ouvriers

    appels travailler dans les puits, con-

    duites de gaz, canaux de fume, fosses

    d'aisance, cuves ou appareils quelconques

    pouvant contenir des gaz dltres,

    doivent tre attachs par une ceinture

    ou protgs par un autre dispositifde sret .

    Art. 50 du mme paragraphe :

    Les puits, trappes et ouvertures doivent

    tre clturs . Art. 52 du 5 paragraphe (rela-

    tif aux ascenseurs, monte-charges,lvateurs ) : (ils) seront installs de

    manire que les travailleurs ne soient

    pas exposs tomber dans le vide,

    tre heurts par un objet fixe ou non,

    ou en cas de chute d'un objet, tre

    atteints par celui-ci .

    Art. 54 du mme paragraphe ;

    Les portes des cabines et des puits

    devront tre amnages de sorte qu'elles

    ne puissent s'ouvrir que si l'appareil

    n'occupe pas une position telle que les

    accidents envisags ci-dessous soient vi-

    ts .

    Art. 62 du 6 paragraphe (relatif

    aux machines dangereuses, pices mo-

    biles, cbles, courroies ) : Les cbles,

    courroies et toutes pices mobiles des

    machines doivent tre munies d'un dispo-sitif protecteur ou spars des ouvriers

    87

  • anne gotman l'espace de travail

    moins qu'ils ne soient hors de porte

    de la main.

    Art. 65 du mme paragraphe : ...

    En outre, ces machines devront tre dis-

    poses protges ou utilises de telle

    faon que les ouvriers ne puissent de leur

    poste de travail toucher involontairement

    la partie travaillante des instruments

    tranchants .

    Art. 72 du mme paragraphe : Il

    est interdit d'admettre des ouvriers se

    tenir prs des machines s'ils ne portent

    pas des vtements ajusts et non flot-

    tants .

    Cette fastidieuse numration mon-

    tre bien comment dans un espace prio-ri considr comme vide et o sont con-

    fronts hommes et machines, le contr-

    le d'agressions mutuelles leur chappe

    totalement, ne peut venir que de dispo-

    sitifs intercals entre eux ; l'accident

    a en effet une double origine : soit que la

    machine est dfectueuse, soit que le tra-

    vailleur ne contrle pas la stricte appli-

    cation de sa tche, c'est--dire que son

    automatisme soit dfaillant. D'aucune

    part, un processus adaptatif cognitif ne

    peut rgir leur rapport.Par ailleurs la conduite des machi-

    nes, leur entretien, leur mise en train

    et leur arrt sont exclusivement acces-

    sibles ceux qui sont affects l'une ou

    l'autre de ces tches ; ils'ncessitent des

    inscriptions trs apparentes de rgime ;ils s'assortissent de signaux de comman-

    dement ; ils sont dicts par avance, et

    grce les dispositifs ou affectations in-

    termdiaires..

    Toujours dans le jurisclasseur du

    Travail, l'espace lui-mme n'apparait quesous la rubrique des circulations entre

    machines : largeur minimale de passerelles,

    solidit et rampes d'escaliers, .gardes-

    corps des chafaudages, protection des

    encorbellements, plate-forme et surlva-

    tion et ponts volants, charge, maximale

    des lvateurs.

    Protection des machines, il s'agitaussi d'une protection contre le travail-

    leur lui-mme, c'est--dire d'une restric-

    tion et mme d'une interdiction de se

    mouvoir en dehors des rgles capables

    de surseoir son propre morcellement.

    Ce qui se prsente comme une rhabili-

    tation de l'intgrit corporelle des tra-

    vailleurs est aussi une protection contre

    leur propre dsengagement vis-Lvis du

    travail en poste.

    4 - J'ECLUSERAI MIEUX UNE FOIS

    QUE J'AURAI ETE AFFECTE ! AH !

    OUI, C'EST LE PERE QUI PARLE

    COMME A (14)

    A ct de la rglementation du

    poste qui installe le travailleur dans son

    travail, mais surtout l'empche d'y som-

    brer physiquement, une srie de conven-

    tions tendent baliser et rtrcir l'es-

    pace et la pratique des travailleurs, de

    manire que tout signifie le travail;

    l'exclusion du non-travail. Ces conven-

    tions concentrent le travailleur sur sa

    tche, mais en mme temps limitent son

    engagement dans le travail. Ce n'est pasvers un surcrot d'investissement dans

    le travail que ces conventions prennent

    sens, mais au contraire vers la minimi-

    sation du rapport au travail. Le bon

    usage de l'espace de travail veut qu'on

    n'y soit pas moins que la rgle, mais pas

    davantage non plus. Des observations

    tout--fait banales en tmoignent :

    l'espace de travail est un espace o l'on

    arrive heure fixe, que l'on quitte,

    heure fixe. C'est un endroit o l'on s'ac-

    88

  • anne gotman l'espace de travail

    tive en mme temps que tout le monde,

    o l'on s'arrte en mme temps quetout le monde. C'est un espace o la plu-

    part ne circulent na* pf o d'autresne font que circuler. C'est un lieu o

    nombre de choses sont transmises parl'intermdiaires d'avis, de communiqus,ou bien de hauts-parleurs ; o l'on se

    parle la faveur de la proximit, occa-

    sionnellement ; il existe aussi des en-

    droits spcialement conus pour parler,etc.. Ces observations, et bien d'autres,

    montrent le caractre obsdant de la mi-

    se distance du travail pour les travail-

    leurs, par la prolifration de tout ce qui

    garantit la. prsence au travail, et d'in-

    sistants rappels qu'on est bien au tra-

    vail. Etre au travail, et non plus seule-

    ment travailler.

    Ainsi la rglementation du travail

    incorpore dans le Droit Social soumet

    les entreprises certain nombre d'obli-

    gations parmi lesquelles celles qui sont

    relatives aux locaux et qui sparent ri-

    goureusement les espaces en deux cat-

    gories. Il y a d'une part les locaux de

    travail, pour lesquels sont exigs ; un.

    cubage d'air minimum, un systme de

    ventilation, d'vacuation des poussires,

    gaz et vapeurs, une protection contre

    les manations dltres, le chauffage et

    l'clairage, le nettoyage et l'entretien.

    Et d'autre part les locaux dits annexes,

    comme les cabinets d'aisance qui ne

    doivent pas communiquer avec les lo-

    eaux de travail, dont les sols et parois

    doivent tre recouverts de matriaux im-

    permables ; ces cabinets ne doivent pas

    non plus connatre la mixit. Ce sont

    aussi les bains et les douches, l'infirme-

    rie et le service mdical, les rfectoires

    et cantines. Il est interdit de prendre

    les repas dans les locaux de travail, l'ac-

    cs du rfectoire tant par ailleurs inter-

    dit hors des heures prvues par le r-

    glement intrieur.

    Les vtements de travail sont re-

    quis quand il y a lieu.

    Si dans le code Civil il n'existe pas

    d'quivalent l'habiter bourgeoise-ment pour l'espace de travail, s'y bien

    conduire, c'est savoir se tenir sa place.Il n'est qu' prter l'oreille aux ex-

    pressions courantes comme chercher

    une place , tre plac chez quel-

    qu'un , ou encore trouver une plan-

    que .

    5 - L'ARCHITECTURE DE L'EF-FET CONTRE LES EFFETS DU TRA-

    VAIL

    Contre les mauvais effets du poids,de la rglementation, contre l'absentis-

    me sous toutes ses formes, un mouve-

    ment de revalorisation du travail s'est

    amorc, qui veut rendre le travail hu-

    main. En 1970, la revue Entreprise

    titre : Condition de Travail, grand d-

    bat des annes 70 (15), et annonce

    l'avnement de l're qualitative du tra-

    vail : le centre des problmes sociaux

    soulevs par le travail serait bien davan-

    tage les cadences, le bruit, le transport,la hirarchie, les horaires que les pro-blmes salariaux ou de dure de tra-

    vail.

    En 1972, la revue Architecture

    d'Aujourd'hui (16) consacre un num-

    ro entier L'environnement du Tra-

    vail . Ce faisant, l'architecture se mani-

    feste et sort du mutisme dans lequell'avaient confine les ingnieurs pour po-ser le problme de son intervention dans

    l'espace de travail ; Peut-on parler d'en-

    vironnement du travail ?... Environne-

    89

  • annegotman l'espace de travail

    ment du travail, cela voudrait dire quel-

    que chose comme : ensemble matriel,

    extrieur l'activit sociale travail ,l'entourant comme un cocon, ou comme

    un mollusque sa carapace. Ou bien il

    s'agit d'un aspect fortuit, secondaire,

    accidentel des choses, et il n'y a rien

    en dire, ou bien il s'agit de quelque cho-

    se comme les conditions d'existence

    du travail ... (...) Pour viter toute con-

    fusion, nous emploierons dsormais seu-

    lement le terme habituel conditions

    de travail et non pas environne-

    ment .

    Voici poss les termes selon lesquelsles architectes introduisent une res-

    ponsabilit dans la mise en condition

    du travailleur au travail, pour se dpar-tir du rle de simples dcorateurs qui

    jusque l leur avait t confi.

    Voici galement poss les lments

    qui font de l'espace de travail un nou-

    veau territoire, c'est--dire un territoire

    non seulement rgi par les dispositions

    rglementaires et autoritaires de l'effec-

    tuation du travail, mais aussi par l'in-

    clusion d'autre chose, comme le bien-

    tre et le confort.

    L'amnagement de l'espace de

    travail est une des ralits les plus diffi-

    ciles cerner. Elle doit rpondre plu-sieurs critres : confort, facilit de com-

    munication et rapidit d'excution des

    tches (17).

    Une premire faon d'installer,les

    travailleurs confortablement dans leur

    lieu de travail, et ainsi leur donner un

    vritable cadre de vie , consiste para-

    doxalement, les en rendre absents.

    A titre d'exemple considrons la rali-

    sation-vedette des Usines VOLVO, qui,en 1974 ont inaugur leur premire u-

    sine sans chane. Le commentaire de

    cette exprience publi dans Le Mon-

    de dit notamment ceci : D'emble,

    trois surprises pour le visiteur qui pn-tre dans l'usine : le silence qui permetau personnel de communiquer sans le-

    ver la voix, l'espace sensible partout, et

    la dcontraction apparente des ouvriers

    (18).- Le travail se fait discret, l'espacedevient apparent. Dans cette usine o

    les anciens halls ont clat en vingt-

    cinq ateliers dans chacun desquels tra-

    vaille une quipe de quinze vingt-

    cinq ouvriers, qui disposent d'une aire

    de travail rserve (18), on a recr

    l'ambiance artisanale qui caractrisait

    les petits ateliers mcaniques d'antan .

    L'organisation spatiale offre une illu-

    sion, une ambiance en surimpression la technique moderne. Chaque -

    quipe dispose d'une pice consacre au

    repos, recouverte de moquette, avec ar-

    moire de cuisine, rfrigrateur et perco-

    lateur, le tout proximit immdiate

    de l'aire de travail, ce qui vite les dpla-cements inutiles. On a mme pens au

    sauna I (18).

    L'espace de travail n'est plus l'es-

    pace exclusif du travail. Ce qui est un

    largissement par association d'lments

    hors-travail est aussi une neutralisation

    du travail par ces rapports extra-produc-tifs dans la mesure o tous deux restent

    nettement spars (ces nouveaux espa-ces sont strictement consacrs au non-

    travail) et en mme temps en proximitimmdiate. Enfin on arrive au travail

    lui-mme : Les posts de travail sont

    disposs le long des murs, proximitde larges baies vitres donnant sur la

    campagne (18). Les travailleurs se

    voient octroyer la possibilit d'vasions

    imaginaires, institues qui peuvent ven-

    tuellement faire l'conomie des cartes

    90

  • anne gotman l'espace de travail

    postales colles a et l sur les endroits

    disponibles.Quant l'exprience des bureaux

    paysages, elle engagerait un enjeu non

    moins dramatique que celui de l'alter-

    native l'espace, prison ou paysage

    (19), face au problme dlicat : comment

    tre au travail sans y tre vraiment.

    Les caractristiques des bureaux

    paysages, qui au demeurant connais-

    sent une certaine infortune, sont essen-

    tiellement : des circulations courtes, un

    clairage naturel (20), la disparitiondes cloisons (il reste cependant des cloi-

    sonnettes hauteur d'homme). Les

    forts de piliers sont remplaces par des

    forts de plantes vertes, le tout dans un

    dsordre savamment tudi bien sr

    (21 ) : le respect de la hirarchie demeure

    intouch, dans une organisation trs ri-

    goureuse des groupes dits naturels (c'est-

    -dire les groupes de travail). Mais l'ga-lit l'emporte dans le droit la lumire,

    l'atmosphre et l'insonorisation. galit

    pour tous et aussi uniformit ; la lumi-

    re doit tre identique du matin au soir,

    et comme elle est naturelle, il ne faut pas

    trop ouvrir les bureaux sur l'extrieur.

    Les crans phoniques sont parfois si effi-

    caces, qu'il est ncessaire de recrer

    un bruit pour tuer un silence trop pro-

    fond (21). Le conditionnement de

    l'air est impratif.. Le bureau paysage

    est dpouill de tout obstacle, de toute

    diffrence, de toute opposition. Il est

    unifi et panoramique, d'o sa facilit

    de contrle. Les signes extrieurs de la

    hirarchie sont abolis. Finis les cou-

    loirs Jongs de plusieurs kilomtres ! Cela

    refltait la crainte de l'homme devant

    ce qu'il est, devant son propre travail,

    devant sa propre performance (21).

    Le panorama paysager subtilise ce par-

    cours de combat et constitue une protec-tion fantasmatique de l'homme devant

    son travail : l'employ peut ne pas voir ce

    que son travail reprsente socialement. La

    suppression des crans sociaux, la mise en

    place d'crans naturels facilitent la ccit

    au travail.

    Il en est d'autres qui facilitent la

    surdit au travail : c'est la sonorisation

    active (22), procd dj employ dans

    certains ateliers, dans les supermarchs et

    aussi dans toutes sortes de lieux publics.Selon l'article cit, 20 % de la surface de

    bureaux nouvellement livrs en France

    auraient t sonoriss: la fin de l'anne

    1975. Cette innovation de taille a,

    dans une entreprise trangre, accru le

    rendement du personnel de 18%, pour a-

    voir enray la fatigue due au travail intel-

    lectuel ncessitant une attention soute-

    nue. Le procd est simple : il faut que les

    employs puissent entendre les pro-

    grammes de musique sans les couter

    (22). La mise en application est plusdlicate car un niveau sonore trop lev

    capte par trop l'attention, tandis qu'unniveau sonore. faible entraine un effort

    d'coute. Ce n'est pas le lieu ici d'analyser

    le mcanisme psycho-sociologique de ce

    systme qui n'est d'ailleurs pas spcifique l'espace de travail. On peut cependantavancer qu'il permet de faire jouerl'ici et Tailleurs, le rel et l'imaginaire,le travail et le non-travail dans un rapportde prsence-absence perptuellementmouvant. C'est par la suggestion d'une

    vasion (imaginaire) que se ralise une

    plus grande attention au travail.

    6 - LA GREVE NOUVEL ESPACE

    POUR LES TRAVAILLEURS

    Ces lments quelque peu parssur l'espace de travail, son organisation,

    91

  • anne gotman l'espace de travail

    et son architecture nous intressent pour

    ce qu'ils peuvent nous dire sur le tra-

    vail dans notre socit.

    Or, travailler c'est aussi tre au

    travail, avoir une place quelque part.

    C'est tre mobilis ; c'est encore gar-

    der quelque chose, la production, et la

    dfendre. Le degr le plus expressif,

    pourrait-on dire, de l'espace de travail

    nous est rendu lorsque celui-ci est

    en crise ; il se produit alors une inver-

    sion des pratiques qui rvle en ngatif

    ce qu'est ordinairement l'espace de tra-

    vail. La grve, puis l'occupation des lo-

    caux, la squestration des membres du

    personnel : ces modalits de luttes im-

    pliquent de nouvelles rgles d'accessi-

    bilit et d'usage des lieux de travail.

    Ainsi Flins, en 1968, la grve

    s'est droule selon un processus qui a

    contribu renverser les rgles d'usage :

    1) l'ouverture des circulations tra-

    vers toute l'usine. Pour dclencher la

    grve on a donc dcid de passer dans

    les ateliers. On a prvenu les gars orale-

    ment en vingt minutes... Dans toute

    l'usine, on a t dans tous les ateliers,

    faire toute les chaines et dire aux gars

    de dbrayer 10h15 (23), 2) puis

    survient l'ordre d'vacuation et de ras-

    semblement : Ds le dbut j'ai bloqu

    les gars la sortie de l'atelier, pour ne

    pas qu'ils sortent a l'extrieur de l'u-

    sine (...) On les a rassembls au piedde la cantine (...) la direction... elle a

    commenc se barricader dans le bti-

    ment (...) Au dbut quand on est passsaux ateliers, certains cadres essayaient

    pas tellement des cadres, non des r-

    gleurs ! des contrematres de garder

    leurs gars avec eux... Mais 3 h 30 ils

    ont mis tous ceux qui n'avaient pas d-

    bray la porte. Il restait trs peu de

    monde l'intrieur . 3) garder l'usine ;

    Il devait y avoir peu prs huit pi-

    quets de grve dans toute l'usine ; il y

    avait des rondes d'une porte l'autre,

    des tours de garde etc.. On avait le droit

    de circuler dans la cour, dans les couloirs,

    aux vestiaires, mais pas dans les ateliers .

    4) L'occuper ? Les cadres ont vot

    par appel nominal 80,8 % la grve a-

    vec occupation des locaux. Le reste se

    partageant entre la grve sans occupa-tion et les autres . 5) Investir les lo-

    caux pour procder l'action de lutte

    proprement dite : Les cadres sont

    arrivs quatre heures trente (...) Et

    puis on les a dirigs vers l'aquarium

    c'est le grand btiment en verre l'en-

    tre qui fait salle de rception (...)

    Quand les cars de ramassage des travail-

    leurs sont arrivs, ils se sont dirigs l

    pour les canaliser vers les bureaux de

    vote installs dans l'aquarium . 6)

    S'installer dans les locaux, les maintenir

    dans un tat convenable, et pour cela

    les entretenir la place du personnel de

    nettoyage : Les travailleurs et les

    travailleuses surtout ont tenu ce que

    l'usine qu'ils occupent soient propre.Des mtres carrs de carrelage ont t la-

    vs grande eau. Le parking et la cour,

    qui ne sont pas petits, ont t balays .

    En occupant l'espace de la sorte,

    les travailleurs ont port atteinte l'ins-

    titution elle-mme : les forces de l'ordre

    ont pu intervenir'; il y avait eu violation

    du territoire, et donc violation de l'ins-

    titution. En effet, l'espace de travail

    est devenu le symbole de la lutte entre

    les ouvriers, le patronat et les forces de

    l'ordre. En tant que tel il cristallise les

    points de lutte en une opposition entre

    des groupes sociaux qui se disputentune entit territoriale. L'auteur rappor-

    92

  • anne gotman l'espace de travail

    te que l'occupation de l'usine a t un

    lment important pour faire avancer

    dans la conscience des travailleurs l'ide

    que la libert du travail ne se pose pas en

    termes d'individus, mais qu'il s'agit d'une

    question pose l'ensemble des travail-

    leurs collectivement . Le poste est

    donc bien bris. Et avec lui l'entire con-

    ception de l'espace patronal.Cette grve s'est solde par l'ob-

    tention d'un local syndical, l'autorisa-:

    tion d'tablir des moyens de liaison n-

    cessaire au travail syndical ; et par le

    refus de la reprsentation des travail-

    leurs au niveau de la direction gnrale.L'institution sauvegarde pouvait s'incor-

    porer un territoire d'opposition l'in-

    trieur mme de sa rgle.Au symbole institutionnel espace de

    travail-terrain de luttes, il a t r-

    pondu par un espace concret octroyaux travailleurs par la direction. L

    o l'espace a pris sens pour les travail-

    leurs par rapport la socit, s'est substi-

    tu un espace ne renvoyant qu'aux tra-

    vailleurs dans l'entreprise.

    L'espace de travail demeure en

    fait l'espace du travail.

    Dans le mme temps, la grve ne

    se limite pas un simple arrt de travail ;

    elle est aussi le gardiennage des ateliers

    par les travailleurs eux-mmes, l'utili-

    sation de ces ateliers ou de locaux ext-

    rieurs pour la discussion : sans le dser-

    ter ni le dtruire, il s'agit bien d'occuper

    l'espace de travail et de donner sa fr-

    quentation un sens diffrent de sa signi-fication habituelle. L'affectation des lieux

    est si rigide que sa modification entrai-

    ne un renversement intgral des usages :

    les travailleurs contrlent l'accs de l'en-

    treprise, retiennent le patron et instau-

    rent une rgle qui leur est propre. La

    grve est une profanation de la rgleinstitutionnelle car le vritable crime

    des insurgs n'est pas tant de porter at-

    teinte aux richesses de l'entreprise qued'branler la certitude selon laquelle ces

    richesses sont bien dtenues par le pa-

    tronat, et de contester un droit.

    Lgalement, l'entreprise n'a pas de

    ralit juridique distincte : en droit elle

    n'est que la proprit de ceux qui la pos-sdent.

    7 - UNE CIRCONSCRIPTION AD-

    MINISTRATIVE NATIONALE

    Cependant on constate l'heure

    actuelle un accroissement de l'inser-

    tion du tiers institutionnel dans un

    espace, il est vrai, encore rgi par le co-

    de la proprit prive.Le rapport de l Commission des In-

    galits Sociales prparatoire aux orien-

    tations du VII Plan laisse apparatredes actions faisant intervenir l'environ-

    nement de l'entreprise ; ce sont : l'aug-mentation du personnel de l'Inspectiondu Travail, le renforcement de la lgisla-tion relative la protection de la scu-

    rit et de la sant dans le travail, et l'ac-

    tion mdicale et sociale prventive des

    administrations publiques en milieu de

    travail.

    Le temps journalier pass en de-

    hors du travail proprement dit, sur le lieu

    de travail et dans le milieu de travail

    doit tre valoris sur le plan social.

    Il devrait tre davantage utilis par cer-

    taines administrations publiques comme

    support d'une action prventive visant

    accrotre la capacit de rsistance phy-

    sique et morale des personnes actives

    de toutes catgories professionnelles aux

    agressions de la vie sociale. L'incitation

    93

  • anne gotman l'espace de travail

    des bilans de sant systmatiques dans

    certaines professions en est un exemple.

    L'amnagement d'installations sportivesmme sommaires, d'accs journalier faci-

    le, dans les zones de forte concentration

    d'activit conomique en serait un au-

    tre, orientation ne pas ngliger au pro-fit des zones exclusivement de plein air

    priurbaines, dont l'utilisation est parla force des choses beaucoup plus limite.

    Les liaisons entre les administrations

    sociales et les comits d'entreprise ou

    d'tablissement enfin sont un moyen

    privilgi de diffusion de l'information

    sur les droits sociaux (24).Le milieu de travail devient ainsi

    un observatoire sociologique, (25), un

    organe de liaison entre le citoyen-tra-vailleur et les institutions de son pays,et un centre de prvention contre le dis-

    fonctionnement social interne au tra-

    vail et externe lui : une sorte de dis-

    pensaire social qui inscrit le travailleur

    dans un rseau institutionnel global

    capable de circonscrire l'aptitude au

    travail et la socit entire.

    L'espace de travail prendrait pourfonction seconde d'tre le support d'u-

    ne rgulation sociale qui dborde, en les

    incluant, les objectifs de la production

    au sens strict du terme. Organismes

    d'embauchs, agences pour l'emploi con-

    tribuent parfaire le cercle institution-

    nel qui va affiner le rpertoire des apti-tudes l'intgration sociale. Bastion

    de la dfense nationale rig contre

    une vie sociale dfinie comme tant une

    agression, le lieu de travail est dcentr

    par rapport son espace. La socialisa-

    tion dans le travail est reporte sur la

    socialisation par le travail.'La Commission prparatoire au Plan

    rend de faon explicite l'espace de

    travail sa valeur intgratrice, en dehorsde toute considration sur le travail

    lui-mme. L'espace de travail n'est ma-

    nifestement pas dtermin par de seules

    contraintes technologiques du point de

    vue de l'tat, dsireux de roccuper un

    espace que la bourgeoisie du XIXme

    sicle a voulu le plus libral possible.'Ceci nous permet de comprendre

    encore mieux, que les dcouvertes tech-

    nologiques les plus avances expliquentnanmoins si mal les derniers dvelop-

    pements de l'espace de travail, parce

    qu'ils sont en contradiction avec elles

    parfois. (Ceci vaut galement pour les

    priodes prcdentes). En ralit nous

    croyons qu'il y a une contradiction appa-rente seulement. En effet la dtermina-

    tion technologique est plus fictive que

    relle, et elle permet aussi des analyses-

    fictions, comme celle de la disparitionds lieux de travail : Certains auteurs

    ont pu voquer une socit sans travail,

    ou tout au moins une socit sans lieu,

    de travail. W.L. LIBBY suggre que les

    dveloppements des tlcommunications

    et les mthodes de transmission des don-

    nes distance seront tels qu'il sera pos-sible la majorit des humains de travail-

    ler domicile. (...) Une telle hypothsevaut qu'on s'y arrte en raison des cons-

    quences qu'elle aurait sur le mode de vie

    urbain (26).

  • anne gotman l'espace de travail

    8 - LA TOUR PRENDS GARDE

    A ct des propositions institu-

    tionnelles qui tendent reprendre l'es-

    pace de travail dans le rseau de ce que

    l'on peut appeler l'action sociale ,

    on assiste en effet un assaut continu

    des centres d'affaires dans l'espace ur-

    bain.

    L'affirmation de cette tendance ne

    va pas d'ailleurs sans une certaine contre-

    partie critique opre dans la politique

    des villes nouvelles, par exemple, o

    se poursuit un effort de mixit des lieux

    de travail et d'habitation, pour rendre

    les lieux de travail la fois plus prsents

    dans la ville mais aussi plus discrets.

    Les zones industrielles de leur ct

    sont ramnages en espaces intgrs,

    sur des initiatives aussi bien prives que

    publiques.En 1973, J. Monod dclarait (27)

    Ce que nous visons travers cette po-

    litique des zones industrielles (...) c'est

    l'intgration beaucoup plus vidente de

    la vie industrielle et de la vie sociale .

    Evident est bien le terme qui con-

    vient lorsque l'on voit quelles sont les

    applications de la nouvelle politique

    adopte en 1972 et qui vise en particu-

    lier favoriser la cration de centres

    de- vie dans les zones importantes pour

    ne pas se limiter aux quipements stric-

    tement utilitaires. Par exemple, dans la

    ville nouvelle du Vaudreuil, les zones in-

    dustrielles prennent le nom de parcs

    industriels ; cela signifie notamment

    qu'une usine dsireuse de s'implanter

    l devra obligatoirement planter un mi-

    nimum d'arbres afin de rendre les lieux

    acceptables sur le plan esthtique. Voici

    attribue aux espaces de la production

    une valeur promotionnelle, intgratrice

    des valeurs esthtiques qui prvalent dans

    la socit l'heure actuelle.

    Les promoteurs privs ont de leur

    ct pris des initiatives hardies ,

    qui vont dans le sens de l'incorporation

    d'lments hors-travail (ces centres de

    vie auxquels les textes de 1972 font

    allusion) dans les zones de travail ; ainsi

    cette annonce publicitaire pour une

    zone de bureaux :

    PDG et employs enfin d'ac-

    cord ! une situation stratgique... des jardins de bureaux... 30 hectares de parcs. Piscine,

    gymnase et solarium, au bord mme du

    centre d'affaires, dans le parc urbain de

    Blanc-Mesnil. A l'intrieur du centre

    on trouvera ds la premire tranche

    restaurant (...), centre mdical, galerie

    marchande, banque, poste etc.. amnagements la carte le tout lectrique . Paris au prix de la province .

    Dans cet espace clos est imaginai-

    rement reconstitue l'alliance des in-

    trts de tous dans la mesure o il fonc-

    tionne dans un temps limit et un

    rythme unidimensionnel (celui du tra-

    vail seulement).

    En dehors de telles oprations pi-lotes , les bureaux semblent s'implan-

    ter dans les villes de faon trs contra-

    dictoire et se multiplier autant en diffus

    dans le tissu existant qu'en grosses con-

    centrations. Les relations face-to-

    face qui ont t massivement invoques

    pour justifier les centres d'affaires, sont

    de moins en moins nombreuses. Elles

    restent l'apanage d'une fraction extr-

    mement restreinte des travailleurs (situe

    au sommet de la hirarchie profession-

    nelle) notamment en raison de la diffu-

    95

  • anne gotman l'espace de travail

    sion des nouveaux procds automati-

    ques d'information. Par ailleurs les rela-

    tions au sommet sont celles qui s'ac-

    commodent le plus aisment de dplace-ment importants et rapides (et donc co-

    teux). Et pourtant, l o des relations

    extrmement rgulires et rptitives in-

    terviennent dans le travail relation

    un moindre niveau hirarchique , on

    observe une politique d'implantation des

    activits qui les rend impraticables.Ainsi une compagnie d'assurance trans-

    fre la Dfense, ne peut plus entre-

    tenir avec ses courtiers les relations fonc-

    tionnelles qui les runissent, pas plusd'ailleurs qu'avec les compagnies voisi-

    nes avec lesquelles se nouent des rapportsde co-assurance. La situation gnraledes banques et des assurances Paris

    est la suivante : Ce sont les principesde contrle, d'organisation, d'action con-

    certe et de hirarchisation stricte des

    pouvoirs et des dcisions qui dominent

    l'exercice de ces deux professions . Les

    impratifs du secteur bancaire dans le

    sens d'un regroupement en cit sont peut-tre moins accuss que pour les assuran-

    ces dans la mesure o la distribution des

    crdits et des dpts suppose une rpar-tition gographique optimale des ta-

    blissements parmi la clientle . Ces

    contraintes fonctionnelles interdisent une

    trop grande dispersion hors de la capi-tale. Nanmoins elles ne semblent pas

    justifier une telle concentration des -

    tablissements financiers et des emploisdans un espace aussi restreint que celui

    de quelques quartiers . En effet Les

    bureaux de Paris s'accumulent et s'en-

    tassent dans un petit noyau centrai

    de la ville (28).

    Ce sont les 1, 2, 8 et 9 arrondis-

    sements d'une part, les 16 et 17 arron-

    dissements d'autre part. Il s'agit d'une

    accumulation au profit des firmes de

    luxe. La saturation ne diminue pas la

    pression de la demande sur les mmes

    quartiers en dpit des prix levs de ven-

    te et de l'troitesse des terrains lib-

    rables.

    Paralllement au renforcement d'u-

    ne accumulation historique des bureaux

    dans un quartier, de nouveaux quartierss'ouvrent l'implantation des bureaux,

    comme les 12, 13, 14 et 15 arrondis-

    sements, desquels petits commerces, pe-tits artisans, anciens ateliers, entrepts

    garages, moyennes industrie et un habi-

    tat mdiocre disparaissent. Ce qui donc

    ne mrite pas de se situer dans les quar-tiers

  • anne gotman l'espace de travail

    France un ple d'attraction pour les si-

    ges des grandes affaires multinationales

    qui deviennent de plus en plus nombreux

    ses dans le monde actuel (socits indus-

    trielles, groupes bancaires, commer-

    ciaux..:) et qui ont besoin d'une implan-tation de voisinage d'autres grandes af-

    faires analogues, est un. fait qu'il ne faut

    pas ngliger: (...) La capitale, place for-

    te de l'administration , ... Les services

    d'tat continuent de se localiser surtout

    dans les zones traditionnelles d'implan-

    tation des administrations, et participentau glissement vers l'Ouest du centre de

    gravit de la ville. La puissance publiquese droberait-elle ses propres directi-

    ves .

    Ce principe d'organisation contient

    essentiellement un principe de confor-

    mit ; d'identit avec l'image que lui

    renvoie la puissance conomique interna-

    tionale. Le centra parisien sera le mi-

    roir de celui de New York ou de Milan,

    et inversement , Miroirs aux. alouettes

    entre l'ici et Tailleurs, mais aussi l'in-

    trieur du centre d'affaires. Le voisi-

    nage auquel il est fait rfrence ne sup-

    pose aucune liaison pratique entre les

    diffrentes firmes,- mais que chacune

    d'entr elles soit l'image des autres qui

    l'entourent.

    Partout sont constats l'austrit

    des centres d'affaires, leur aspect mor-

    tifre, la dsertion des lments ordi-

    naires de la pratique urbaine. On parle

    de menace de strilisation de la vie

    urbaine (30) dans cette partie de la

    capitale (Les centres d'affaires tradition-

    nels comme les nouveaux) et Ton vou-

    drait pour elle un nouveau style urbain.

    Enfin certains promoteurs soucieux de

    rendre l'opration plus prestigieuse adjoi-

    gnent l'ensemble de bureaux un centre

    commercial, un drugstore ou une gale-

    rie marchande... Si une forme tradi-

    tionnelle de commerces, de boutiques,

    de promenades est chasse par la pres-sion des bureaux, du moins des qui-

    pements de cette nature peuvent-ilsfavoriser l'apparition de nouveaux points

    d'attraction, coup sr d'un style bien

    diffrent, mais susceptible de maintenir

    une certaine vie dans ces quartiers (30).

    trange situation o l'implantation

    d'une ralit de la vie quotidienne aussi

    paisse . socialement que le travail,

    strilise la pratique urbaine en rejetant

    tout ce qui ne se destine pas directement

    ou indirectement aux travailleurs, et

    en phagocitant ce qui leur est jug n-

    cessaire. Souci de fonctionnalisme, souci

    d'ordre, de prestige, de pouvoir... c'est

    tout cela qui s'exprime dans cette pr-

    sence retranche du travail dans la vil-

    le. Au travail qui occupe le centre,

    on passe au centre qui quipe le travail,

    qui n'est plus centre mais le. Et pour-

    quoi aussi les tours ? bien sr, la renta-

    bilit foncire. Mais aussi la tour

    prends-garde ... Derrire l'affirmation

    d'un nouveau style, de la modernit, les.

    stratgies de sduction sont aussi des

    rappels Tordre ; car l'espace de travail

    demeure celui de la contrainte, de l'ex-

    ploitation. Ma premire journe de travail est

    termine. J'ai une main en compote, mes

    culottes entortilles autour de mes jam-

    bes sous mes bleus de boulot, ma muset-

    te avec ma gamelle vide, et je n'ai pas

    bouff depuis ce matin. J'enfonce mes

    mains dans mes poches comme un vrai

    travailleur, et je siffle devant Paris. Y a

    tellement de types qui ne foutent rien, un

    de plus, un de moins, a ne se verrait pas,

    me dis-je en regardant l'tendue de la

    97

  • anne gotman'

    l espace de travail

    ville. C'est plus grand qu'une usine, une

    ville. Il y a des femmes en masse et des

    mecs qui sont plus malins que nous tous,

    et qui le resteront . J. Douassot La

    Perruque.Dans le rpertoire des lieux urbains

    la discrtion des espaces de production

    s'accompagne du caractre largement

    dclaratif des espaces de bureaux ; au

    visage cach des uns succde la monu-

    mentalit des autres, dans ce que cette

    dernire peut contenir d'imposant, d'di-

    fiant et aussi en ce qu'elle renvoie son

    objet au souvenir, l'archive. Pour le

    citadin, le bureau aussi bien que l'usine

    sont des espaces impntrables ; s'ils ne

    sont pas gards, leur singularit confre

    Tinaccessibilit, Tailleurs. Pour les

    travailleurs ces espaces signifient essen-

    tiellement qu'ils sont au travail. Entre

    les citoyens et les travailleurs se dresse .

    un miroir sans tain qui se substitue la

    gurite des gurites des gardiens d'u-

    sine et des huissiers de bureaux.

    La production est infiniment trop

    morcele pour que chacun de ses proc-

    ds, chacune de ses tapes ne constituent

    un secret de fabrication, et seuls quel-

    ques uns d'entre eux s'y enferment ;

    l'invention faisant par ailleurs l'objet du

    commerce des brevets, vhicules de diffu-

    sion mais paralllement de rtention des

    procds de fabrication. Dans le mme

    temps, la production qui s'est dmulti-

    plie, banalise, standardise, s'est auto-

    matise en tant que catgorie opratoirede' la socit, et partant s'rige en abs-

    traction ; de rgle elle est devenue nor-

    me ; elle n'alimente plus la vie quotidien-

    ne, elle la balise et la garantit. Alors,

    l'espace de travail prend signification de

    rserve : la production y est au secret

    pour les travailleurs comme pour les

    non-travailleurs, cependant que le travail

    est soumis aux exigences de' la transpa-

    rence, qui est la forme de la rgulationsociale en vigueur dans la socit capi-taliste.

    G. Bataille dans La Part Mau-

    dite nous dit que l'abdication de la

    souverainet morale du monde reli-

    gieux (la lacisation est le produit de

    la classe capitaliste du XIXme' si-

    cle) dans le domaine de la production

    reprsentait alors une volution qui

    ne pouvait se produire efficacement

    qu' une condition, d'tre d'abord

    dissimule . Le libralisme ne pouvait

    s'exercer sans que par ailleurs les mar-

    chands et les- producteurs se lient

    une position morale dominante. En

    consquence de cette contradiction, Il

    est remarquable que l'esprit et la morale

    du capitalisme n'aient presque jamaist exprims l'tat pur . Ainsi, par

    exemple, on aurait pu imaginer que

    les usines soient les palais du capi-

    talisme.

    C'est derrire la structuration spa-

    tiale rglementaire, et une rglemen:tation

    'qui se prsente comme tant

    celle de Teffectuation de la production,

    comme tant technique strictement

    que la classe dominante s'exprime

    l'exclusion de toute autre, tout en se

    prsentant comme la seule expression

    possible. L'espace de travail tel qu'ilest tabli apparat comme le seul espa-

    ce possible. D'o sa transparence mais

    en mme temps son opacit. Son mo-

    nolithisme n'excluant pas des arran-

    gements et mme des concessions de

    dtail aussi longtemps que les conditions

    de sa pratique seront fortement dter-

    mines par les conditions mmes de la

    proprit capitaliste.

    98

  • anne gotman l'espace de travail

    NOTES

    (1 ) E. GOFFMAN : La mise en scne de la

    vie quotidienne ; tome I, La reprsentation

    de soi. pp. 108 et 109 Paris, d. de Minuit

    1973.

    (2) J. DOUASSOT : La Perruque. Paris, d.

    Grasset 1969.

    (3) A. GOTMAN, L'espace de travail ; thse

    de troisime cycle. Parix-X-Nanterre, 1977.

    (4) Allocution prononce lors de la comm-

    moration du Centenaire de l'Inspection des

    tablissements classs de la Seine, en 1963.

    Paris, Association Nationale de l'Inspection

    des tablissements classs.

    (5) Cit lors de la crmonie commmora-

    tive de l'Inspection des tablissements classs.

    (6) Id.

    (7) Commmoration du Centenaire des

    tablissements classs de la Seine, Paris 1963.

    (8) Id.

    (9) Id.

    (10) Id.

    111) Le Corbusier : Chartes d'Athnes,

    Paris d. de Minuit. 1957.

    (12) Commmoration du centenaire de l'Ins-

    pection des tablissements Classs de la Seine,

    Paris, 1963.

    (13) A. HUGON, R. TRAVERSE : Le com-

    plexe usinier. Constructions Industrielles Paris,

    d. Eyrolles, 1962.

    (14) J. DOUASSOT, Op. cit.

    (1 5) ENTREPRISE n92.

    (16) ARCHITECTURE D'AUJOURD'HUI

    n165,Dc. 1972,Janv. 1973.

    (17) LES ECHOS, supplment au n 11606,

    Mars 1974.

    (18) LE MONDE - 11 Juin 1974 / En Su-

    de, VOLVO inaugure sa premire usine sans

    chaine .

    ( 19) LES ECHOS - Op. cit.

    (20) C'est bien ce que nous lisons dans les

    revues spcialises ; en dehors de la dfinition

    de sa source, on remarque d'ailleurs un second

    paradoxe, savoir que la distribution de cet

    clairage naturel doit tre uniforme sur

    l'ensemble de la journe et des espaces,

    le soleil n'est plus dehors, il est dedans !

    (21) LES ECHOS Op. cit.

    (22) ENTREPRISE n 979 La musique

    au bureau . Paris, Juin 1974.

    (23) LA GREVE A FLINS - Documents,

    tmoignages rassembls par J. Ph. TALBO.

    Paris, d. Maspero, 1968.

    (24) Prparation de l'orientation prlimi-naire du VII plan. Paris, Documentation Fran-

    aise, 1975.

    (25) Une enqute parlementaire sur la si-

    tuation du monde du travail prconise par Cle-

    menceau concluait en faveur d'une organisationde statistique sociale permanente dont la for-

    mule resterait imaginer. En 1891, l'Office

    du Travail nait, dont la fonction est d'tre un

    observatoire des conditions de travail.

    (26) P. MERLIN, Vivre Paris 1980, Pa-

    ris 1971 (et W.L. LIBBY, La fin du trajet

    quotidien).

    (27)' in VHABITATION n 57-58 : Les zo-nes industrielles. Janv. Fv. 1974.

    (28) PABIS-PROJET hs I et II. Paris 1969

    et 1970.

    (29) Dans PARIS-PROJET n2.

    (30) PARIS-PROJET n2.

    99

  • K.Stebler

    P. Watierde l'errance spatiale l'errance sociale.

    Au XIXme sicle, les villes ouvrires se constituent con-tre le nomadisme, c'est--dire tentent de raliser une fi-

    xation d'abord spatiale, de la colonne mobile de la pes-tilence . Peu peu, cette fixation devient sociale et, pa-ralllement, le nomadisme est exprim lui aussi en catgoriessociales, psychologiques ou mdicales.De cette errance, on trouve encore la trace dans la vie noc-turne des villes : les noctambules en leurs drives sont-ils

    les, derniers nomades, ctoyeurs des vagabonds du sexe,de la drogue et des illgalismes obscurs trams dans la nuit ?Si l'on s'en rfre aux taxinomies qui structurent la per-ception du social, en effet, le nomade, le louche, la nuit

    s'opposent au travailleur rgulier, au normal, au jour. Une

    tude du nomadisme au XIXme sicle nous permettra de

    comprendre les termes de cette mtaphore, de la com-

    paraison entre les nomades du sicle dernier et les oiseauxde nos nuits actuelles. Et c'est le questionnement de cet-

    te mtaphore que nous mettrons l'oeuvre dans la suitede cette tude.

    ORIGINE ET GENERALISATION DU

    LOGEMENT UNIFAMILIAL.

    1. Nomadisme, vagabondage, migrations

    Sous l'Ancien-Rgime,,'la bou-

    geotte prend diffrentes formes, plusou moins organises, allant du Tour de

    France des Compagnons aux bandes cons-

    titues de brigands, en passant par les mi-

    grations saisonnires et les grandes diset-tes qui jettent sur les chemins nombre

    d'errants occasionnels. En simplifiant,on peut distinguer le nomadisme la

    borieux (colporteurs, marchands, com

    pag'nons) les migrations lies au

    rythmes saisonniers, la complmentarif des ressources ville-campagne

    migrations qui font partie du mod

    de vie (1) et le vagabondage de cris

    qui jette sur les routes des troupes af

    fames en qute de pain ou de travail

    que la misre peut parfois conduire

    unir leur sort dans une mendicit de plu

    101

  • k. stebler

    p. watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    en plus agressive (2) dbouchant sur

    le brigandage organis.

    Ajoutons-y une forme particulirede migration, plus limite dans le tempset l'espace ; il s'agit de migrations encore

    canalises de l'exode rural, qui ne peu-vent se confondre avec l'errance des p-

    riodes de disette, dans la mesure o elles

    sont jalonnes jusque dans leurs ta-

    pes (3), c'est--dire qu'elles prsentent

    bien des points communs avec le pro-

    cessus actuel de l'immigration, l'immigr

    ayant souvent des points de chute con-

    nus, o il retrouve sa parent, voire son

    village Paris par exemple devenant

    ainsi une collection de grands villa-

    ges (4).D'autre part, ct de ces formes

    organises et conjoncturelles des mou-

    vements des populations, subsiste une

    autre varit de vagabonds, mendiants

    ou malades, enfants trouvs, dont le

    nombre augmente en priode de crise,

    mais qui existe en dehors d'elles, de

    faon permanente. A l'gard de ceux-ci,

    catgorie marginale' et non intgre,contrairement aux catgories prcdentes,aux circuits conomiques de l'poque

    des mesures sont prises ds le XVIIme

    sicle. Ces mesures se fondent sur le trou-

    ble que cette population apporte dans

    les familles, chappant aux changesmatrimoniaux et se caractrisant par une

    double opposition aux intrts de l'-

    tat et de la famille. Les couvents de pr-

    servation, les maisons closes, les hospi-ces d'enfants trouvs, les hpitaux g-nraux tendent concilier les intrts

    des familles et ceux de l'tat, tout en

    amorant le processus d'expertise, de mi-

    se en tutelle et d'observation qui d-

    bouchera sur la psychiatrisation des no-

    mades.

    Les dlits de vagabondage et de

    mendicit relvent encore sous l'Ancien

    Rgime du pouvoir royal, une ordon-

    nance royale suffit fonder l'Hpital

    Gnral ou condamner un vagabond. Ces gens qui campent dans la

    ville, en vritables nomades, bien plus

    qu'ils ne l'habitent (5).

    Nomades, car ils ne sont pas fixs

    en un lieu prcis, arrachs aux campa-

    gnes par l'exode rural, mobiles au gr

    du chmage et des alas de l'emploi,

    les ouvriers et les ouvrires du 19me

    sicle sont aussi des barbares qui vivent

    en marge de la loi, parce que naissant,

    s'unissant, procrant et parfois mme

    mourant, sans tre reconnus et enregis-

    trs par elle (6).

    A. Travail et nomadisme La

    constitution du proltariat urbain.

    A la fin du XVIIIme sicle, la

    population urbaine en France est passe

    de un dixime 20 % de la population

    totale. C'est l'poque des manufactures ;

    mais ce mouvement d'exode rural, s'il

    fournit la main d'oeuvre de l'industrie

    naissante, fournira galement celle de

    l'essor industriel : Les paysans fournis-

    sent la masse des ouvriers sans quali-

    fication des industries naissantes (manu-

    factures du XVIIIme sicle), ou en plein

    essor (mines du milieu du XIXme si-

    cle) (7). Les caractristiques de cette

    main d'oeuvre attestent l'existence en

    cette fin du XVIIIme sicle et cette

    premire moiti du XIXme sicle des

    vritables proltaires ns du dveloppe-ment de l'industrie capitaliste (...) Gran-

    des villes ou petits centres manufacturas

    dissmins dans la campagne abritent

    102

  • k. stebler

    p. watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    donc, au cours de cette poque, une

    population ouvrire dont la vie est trs

    prcaire, car elle n'a pour toute proprit

    que sa force de travail, pour toute res-source que son salaire (8).

    1) Le recrutement de cette main

    d'oeuvre n'est pas l'oeuvre du hasard, nide la seule volont consciente des indi-

    vidus dsertant une campagne incapablede les nourir pour une ville aux salaires

    mirifiques. Les dracins sont surtout

    mthodiquement recruts. Un rseau d'a-

    gents stipendis officie travers le glo-be ; son habilet n'a d'gale que celle

    des officiers recruteurs des armes del'Ancien Rgime (9). C'est ce que Tonvoit aussi dans l'exemple des industriestextiles du Jura, o le fabricant selivre une prospection systmatique dansles rgions voisines de la principaut,

    envoyant dans les villages des recruteurs

    chargs de vanter l'embauche (10).D'autre part, les travaux publics qui se

    dveloppent en France (chantiers du che-min de fer, construction de canaux)embauchent eux aussi de nombreux jour-naliers agricoles.

    L'hrdit professionnelle n'est ma-

    nifeste, au milieu du XIXme sicle,

    que pour les mtiers hautement qualifisdu textile et de la mtallurgie : le recru-

    tement industriel se fait, dans ce cas,dans des milieux dj constitus d'ou-

    vriers et ce, depuis plusieurs gnrations.Comme le note Tremp,- cetenca-

    drement sera aussi un personnel instruc-

    teur (11). Mais c'est l'origine pay-sanne qui caractrise la main d'oeuvre

    sans qualification, dont le recrutement

    rural se poursuivra jusqu'au dbut du

    XXme sicle, en mme temps que se

    constituera le milieu ouvrier industriel

    avec ses familles ouvrires qui donnent

    tous leurs membres l'usine ou la minr>

    2) Nomadisme d l'exode rural

    et l' immigration (rgionale, natio-

    nale voire trangre), mais aussi l'ins-

    tabilit de la main d'oeuvre : L'ou-

    vrier se dplace facilement et il n'a d'or-

    dinaire aucun lien naturel avec le payso il travaille. Dans ces conditions il n'ya rien qui le force pargner : il est en-

    tirement livr lui-mme et son li-

    bre-arbitre (...). Nous n'osons pas punir,

    rptent les directeurs, pour un rien

    les ouvriers nous quittent. Et de fait,

    quelles sanctions appliquer ? L'amende ?

    Aussitt l'ouvrier demande son compte.La mise pied ? L'ouvrier chme de

    lui-mme. Le renvoi ? Voil qui est bien

    gal un ouvrier qui est sr de trou-

    ver, ds le lendemain s'il le veut, s'em-

    baucher la mine voisine et pour lequeld'ailleurs le changement est une distrac-

    tion ! (12). S'ajoute cette mobilit

    le mouvement de la main d'oeuvre saison-

    nire qui ne travaille dans les usines et les

    manufactures que certains mois de Tan-

    ne, passant le reste aux travaux des

    champs, ces filles de la campagne lo-

    ges en internat (ce sont des ouvrires

    des filatures du Rhne) et qui ne partentchez elles souvent fort loin ou ces

    mineurs du bassin stphanois qui peu-vent aller la moisson tardive des hauts

    plateaux vellaves (13).Cette population nomade fait peur :

    Lorsque commence, dans la seconde

    moiti de la Restauration, l'immigration

    puissante que nous avons mesure, les

    nouveaux venus sont communment dsi-

    gns par des mots qui voquent les

    diffrences que nous qualifierions au-

    jourd'hui de raciales ou d'ethniques. Plus

    que jamais misrables, barbares, sauva-

    ges, nomades, ces nouveaux venus, tran-

    gers aux moeurs et aux lois de la com-

    103

  • k. stebler

    p. watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    munaut (14). Et Thiers de distinguer

    le peuple de cette multitude com-

    me si classes laborieuses et classes dan-

    gereuses se distinguaient sur de tels cri-

    tres , cette multitude confuse, cette

    multitude de vagabonds dont on ne peut

    saisir ni le domicile, ni la famille, si remu-

    ante qu'on ne peut la saisir nulle part,

    qui n'ont pas su crer pour leur famille

    un asile apprciable : c'est cette multi-

    tude que la loi a pour but d'loigner

    (discours du 24 mai 1850) (15).

    3) Dans quelles conditions vivaient-

    ils, ces nomades, pour qu'on les traitt

    aussi de barbares et de sauvages ?

    Le dveloppement de l'industrie mcani-

    que et des machines a pour consquen-ces la prolongation de la journe de tra-

    vail et la mise au travail des jeunes et des

    enfants ds lors l'ouvrier ne peut plussubvenir aux besoins de sa famille : La

    valeur de la force de travail tait dter-

    mine par les frais d'entretien de l'ou-

    vrier et de sa famille . Si la machine

    permet l'emploi des jeunes et des en-

    fants, il en rsulte que, pour une famil-

    le de quatre personnes, il faut main-

    tenant que quatre personnes fournis-

    sent non seulement du travail, mais

    encore du travail extra au capital, afin

    qu'une seule famille vive. C'est ainsi

    que la machine, en augmentant la ma-

    tire humaine exploitable, lve en

    mme temps le degr d'exploitation

    (16). Ds quatre ou cinq ans, les en-

    fants travaillent ; les ouvriers travail-

    lent treize quinze heures par jour,sans repos hebdomadaire ni jours f-

    ris. Vivant dans des caves sans plan-

    chers, ni meubles, ni chauffage, les

    travailleurs sont la proie de la phtisieet d'une mortalit leve. Voyez.Examinez d'abord l'homme qui n'a

    rien. L'ouvrier, le proltaire, l'homme quiremue ses pieds, ses mains, sa langue, son

    dos, son seul bras, ses cinq doigts pour vi-

    vre ; eh bien, celui-l qui, le premier, de-

    vrait conomiser le principe de sa vie, il

    outrepasse ses forces, attle sa journe

    quelque machine, use son enfant et le

    cloue un rouage (...). Aucun repos

    pour cette partie agissante de Paris ! Elle

    se livre des mouvements qui la font se

    gauchir, se grossir, maigrir, ptir (...). Puis

    son plaisir, son repos est une lassante d-

    bauche, brune de peau, noire d tapes,blme d'ivresses ou jaune d'indigestion,mais qui vole le pain de l'avenir, l soupede la semaine, les- robes de la femme, les

    langes de l'enfant tout en haillons (17).

    Vivant dans la prcarit,.les ouvriers sorti-

    .. brent dans la misre ds que le salaire'vient manquer', faute d'avoir pu consti-

    tuer, la moindre pargne'. Si la crise se

    prolonge, certains d'entre eux tombent

    irrmdiablement dans l'indigence et vont

    grossir les derniers rangs de l'arme indus-

    trielle de rserve (18).

    C'est ce qui se produit notamment

    lors de la crise de 1830, o le chmage et

    la mendicit atteignent de nombreux ou-

    vriers, dbouchant sur les meutes et les

    insurrections; comme celles des canuts

    Lyon en 1831 et 1834, alors que l'pid-mie de cholra de 1832 provoque une v-

    ritable dcimation. Mis', insalubrit,

    taudis, et immoralit se fondant en un

    seul mot barbares ! , qu'avec horreur

    les bourgeois envahis par les masses ou-vrires prononcent, craignant autant les -meutiers rvolts que les agresseurs des

    rues boueuses.

    Dans cette plthore de descriptions

    quasi biologiques d'une autre race, cer-

    tains traits particuliers sont relever, quiqualifient le monde bestial de la sexualit

    104

  • k. stebler

    p. watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    ouvrire, instable et inquitante comme

    tout le reste de cette vie sauvage et mis-

    rable.

    B. Le concubinage ouvrier, l'illgiti-mit La mortalit infantile et les aban-

    dons d'enfants.

    Jusqu'au dbut du XXme sicle,

    le concubinage s'enracine dans les moeurs

    ouvrires (19). A la fin du XVIIIme

    sicle, on avait assist une augmentation

    considrable du nombre de naissances

    illgitimes, dues l'immigration dans les

    villes des populations rurales et aux d-

    buts de la constitution d'un proltariat

    sans feu ni lieu ; l'isolement'loin du

    cadre villageois et de ses traditions semble

    avoir facilit des unions illgitimes,-sou-vent peu durables, car le chmage et les

    alas de l'emploi poussent sur les routes

    les ouvriers nomades la recherche

    du' travail. C'est ce que Ton note par

    exemple ' Nantes, dans les dernires an-

    nes du XVIIIme sicle, o Ton observe

    une forte augmentation des unions et des

    naissances illgitimes (20). Mais le draci-

    nement n'est pas la cause essentielle de

    cette monte de l'illgitimit.

    Pourquoi se maintenaient-ils, en ef-

    fet, ces ouvriers misrables ; quoi bon

    se lancer dans les stratgies matrimoniales

    que prescrivait la tradition, le mariage

    ne pouvant tre contract , comme le

    note J.L. Flandrin (21), que par des

    possdants si peu d'ailleurs qu'ils pos-

    sdassent mais les ouvriers ne poss-

    daient rien, c'est la dfinition mme du

    proltariat. Ce mouvement de l'illgitimi-

    t, qui s'accompagne de l'augmentationdu nombre des abandons d'enfant, se

    poursuit et s'amplifie durant toute la

    premire moiti du XIXme sicle, at-

    teignant des points culminants dansles

    priodes de crise : fin de la Restauration,dbut et fin de la Monarchie de Juillet ;et dans les poques de chmage, de diset-

    te ou de grand froid. Car le concubinageouvrier est autant union durable de deux

    misres que provisoire palliatif la geled'un hiver rigoureux.

    Concubinage et promiscuit, cor-

    rollaires de certaines conditions d'existen-

    ce, se trouvent galement redoubles par

    elles : le taudis implique en effet pres-

    que ncessairement une ngation de toute

    pudeur, une promiscuit rvoltante, un

    talage de nudit qui est moins de l'hom-

    me que de la bte (22). Villerm com-

    me Engels, comme tous les observateurs

    et enquteurs du XIXme sicle, consa-

    crent au taudis et au lit commun des des-

    criptions o la misre, la salet et la pro-

    miscuit sexuelle sont confondues dans la

    mme inquite perception. Consquencedu dracinement, du travail et de la mi-

    sre car le mariage ne saurait sceller

    une union de biens mobiliers ou immobi-

    liers, puisque (les ouvriers) n'ont rien

    d'autre transmettre que leur propreforce de travail ; le mariage se veut aussi

    cration d'un foyer o s'duquent les en-

    fants ; mais qu'en tait-il pour un couple

    o la femme comme l'homme passaient

    plus de douze heures l'usine ? (23),

    le concubinage ouvrier, assimil la

    promiscuit des corps, rendu responsa-

    ble de la criminalit et des mouvements

    insurrectionnels, devient peu peu le mal

    qu'il faut radiquer.

    - Le nombre des enfants abandon-

    ns, recueillis dans les hpitaux, avait bais-s entre 1789 et 1799 - ce que Louis Che-

    valier explique par la plus grande tolran-

    ce vis--vis des filles-mres et par l'affreux

    dnuement de l'Hospice des Enfants-Trou-

    105

  • k. stebler

    p. watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    vs o la mortalit tait bien plus forte

    qu'ailleurs , mais une augmentation con-

    sidrable marque la premire moiti du

    XIXme sicle ; elle est due l'immigra-

    tion massive de main d'oeuvre dans les vil-

    les et la misre des mnages ouvriers

    assorties des prescriptions du Code Civil

    interdisant les recherches en paternit.

    Ces abandons d'enfants sont une des cau-

    ses de vagabondage des enfants, que Louis

    Chevalier dcrit dans la ville de Paris :

    L'enfance errante cesse (dans la premi-

    re moiti du XIXme sicle) d'tre une

    curiosit pour devenir un fait social (24),

    ce qu'il y a lieu de mettre en relation

    avec la fragilit du bien familial dans

    les classes pauvres et avec l'illgitimit

    qui sont elles-mmes mises en relation

    avec cette forte fcondit dont la famille

    de Gavroche est un bon exemple (25).

    La mortalit des enfants du peu-

    ple est, au dbut du XIXme sicle, trs

    leve ; les causes en sont diverses : L'ac-

    croissement de l'infanticide et de la mor-

    tinatalit Paris au cours de ces annes

    ne peut tre mis en relation qu'avec le

    dveloppement des classes populaires. Au

    reste, c'est dans les principaux arrondisse-

    ments populaires que les morts-ns sont

    les plus nombreux. Ne parlons pas de ces

    milliers d'enfants abandonns lgitimesou illgitimes, appartenant dans leur qua-si totalit aux classes populaires et quel'administration hospitalire envoie en

    nourrice ou en apprentissage en des r-

    gions o la mort les dcime (26). Ces

    enfants du peuples, et ces adultes des clas-

    ses populaires, ce sont des malheureux

    au dpart (27).

    Pourquoi les grands enquteurssociaux du XIXme sicle commencent-

    ils, en dehors des considrations morales,

    s'inquiter du grossissement des rangsdes uiiiuiilb iiieyiimias el/uu dUdiiLloiinc

    En analysant la criminalit de la premiremoiti du XIXme sicle, Louis Chevalier

    note d'aprs les observations de Villerm

    et de Parent-Duchtelet, entre autres, que les statistiques de criminalit montrent

    que, pour des pourcentages importants,

    les criminels ont t des enfants naturels ,

    l'illgitimit assurant en permanence le

    renouvellement d'une population qui,sans tre ncessairement promise au cri-

    me, est place ds le dpart et biologique-ment en dehors de la cit. En marge de la

    loi, dirons-nous encore, et de ce fait et

    plus facilement qu'une autre, contre la

    loi (28).

    C. Enfants illgitimes, vagabonds,

    insurgs et criminels.

    Contre la loi, qu'est-ce que cela si-

    gnifie ? Mls dans la mme apprciationcraintive ou rprobatrice, les insurgs quidescendent dans la rue encore que,des caves insalubres o ils survivent, ils

    auraient plutt y monter , et les cri-

    minels (voleurs, tueurs, prostitues) quierrent dans la nuit malsaine des coupe-

    jarrets. Classes laborieuses et classes dan-

    gereuses, la frontire est tnue qui les

    spare : Pour les bourgeois de Paris,les classes laborieuses sont et restent

    en marge de la ville, de la mme mani-

    re qu'aux poques anciennes, ces cat-

    gories de population que l'on confondait

    avec les groupes criminels (29). Et,

    concluant son analyse, Louis Chevalier

    prcise cette relation entre l'illgitimit dont on sait qu'elle est surtout l'origi-ne populaire et le dsordre social ce-

    lui d aux malfaiteurs, mais aussi des

    meutes et ds mouvements collectifs :

    Pendant toute la premire moiti du

    106

  • k.stebler

    p.watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale.

    XIXme sicle, l'illgitimit devait partici-

    per chaque anne au renouvellement des

    . effectifs dangereux, pour un total qui ne

    pouvait gure tre infrieur celui-l

    (30). On n'exprime pas mieux les craintes

    qui commenaient alors assaillir les bour-

    geois : criminels, dlinquants, prostitues

    et insurgs sont des enfants illgitimes ;

    l'illgitimit provient du concubinage,durable ou non ; et le concubinage est

    ouvrier. La lutte contre T immoralit

    ouvrire sera une croisade aux justifica-

    tions hautement valorises : hyginiques

    (lutte contre l'insalubrit, la morbidit,

    la mortalit), sociales (lutte contre le d-

    sordre public et pour l'amlioration des

    conditions d'existence des classes populai-

    res), morales (luttes contre la promiscuit

    et la sauvagerie de la sexualit barba-

    res ), philanthropiques (sauver ces chres

    ttes blondes au demeurant pouilleuses ;

    constituer une famille ouvrire dans le

    magma quasi tribal o se dveloppe une

    race dangereuse).Lutte qui, dj amorce avant 1850,

    se poursuivra au XXme sicle, appuye

    sur la mdecine, la pdagogie et les scien-

    ces humaines et dont on trouve la trace

    dans ces observations de classes d'en-

    fants anormaux , aux parents harcels

    par le chmage et la misre, oss, offen-

    sifs, bistrs, dguenills, les traits durs

    (31) ; mme race de barbares, mme terre

    sauvage o il s'agit prsent d'entrepren-dre une mission civilisatrice. L'usine, ia

    mine ou l'atelier ; le logement et le jar-

    din ; le patronage et Touvroir ; le dispen-

    saire et l'cole ; tels sont les espaces o se

    prcise une entreprise de domesticage, de

    surveillance et d'inculcation de normes et

    de valeurs.

    Avant de passer plus directement au

    nomadisme et au vagabondage au XIXme

    sicle, il nous faut raliser un rapide sur-

    vol de la transformation du droit, pour

    comprendre la nouvelle manire d'envi-

    sager le vagabond, celle qui oscille entre

    la reconnaissance pleine et entire de sa

    responsabilit et sa dchance non moins

    certaine. Ambiguit de la nouvelle repr-sentation du contrat, le devoir de l'in-

    dividu envers la socit se double de ce-

    lui de la socit envers ses membres, c'est

    grce la dcouverte de dfauts dans la

    personnalit mme (imprvoyance, d-

    bauche ) d'un individu que le contrat

    se trouve rompu et que les seules mesures

    applicables sont rpressives et vont d-

    boucher terme sur la mdicalisation.

    2. Nomadisme spatial, nomadisme social.

    Nomadisme, criminalit, patholo-

    gie. Au XIXme sicle, le nomadisme,

    de spatial et gographique, tend deve-

    nir essentiellement une catgorie sociale.

    La citation ci-dessus de Louis Chevalier

    est clairante ce sujet. C'est l'cart,

    le rapport la loi qui devient le critre

    du nomadisme. Il nous faut d'ailleurs

    donner une extension trs grande ce

    terme de loi, ce n'est pas seulement la

    loi de l'ordre juridique, mais la loi de

    Tordre social id est la norme! Le noma-

    disme, les qualificatifs pour le dsigner

    l'indiquent amplement, se rapproche de

    ce que Ton pourrait nommer une diva-

    gation sociale il ne menace pas seulement

    une rgle sociale (la proprit par exem-

    ple), il les menace toutes, son existence

    est une vritable provocation pour Tor-

    dre social, dont il montre au passage

    la limite, les fondements, id est sur l'ex-

    clusion de quelles conduites, actes, rap-

    ports la vie, soi, celui-ci s'institue

    (32). Le nomade se situe alors du ct

    107

  • k. stebler

    p. watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    de l'archasme (le barbare) ou de la folie ;il est intressant, au passage, de signaler

    que la folie de la fin du XIXme sicle

    est entirement sociale lorsqu'elle sert

    caractriser le nomade. Ainsi Charcot

    pose le diagnostic des fugures et mdica-lise l'errance en l'appelant automatisme

    ambulatoire (33).En mme temps que les compor-

    tements dlictueux de ces barbares (les

    vols, chapardages, meurtres, etc..) sont

    pnaliss, ce processus de criminilisa-tion va se doubler peu peu d'un pro-cessus de mdicalisation qui finit par re-couvrir le champ mme de la dlinquance.Mdicalisation du nomade contagieux,porteur de germes dont il assure la cir-culation (le nomade est suspect de pro-

    pager toutes les pidmies : il n'est pasatteint par les lois de l'hygine ; il sme

    partout et malgr tout les germes d'in-fection ) (34) ; mdicalisation de son

    mode de vie tout entier, le refus du travail

    industriel, de l'intimit du foyer, deshabitudes rgulires, devenant autant de

    symptmes d'une pathologie psychique ;enfin mdicalisation- de ses dlits, car nombreux sont les dlirants en libert.La socit est assez bien arme pour les

    arrter ds qu'ils deviennent dangereux.Mais alors ce ne sera pas sur la prisoninutile qu'il faudra les diriger, mais surl'asile (35). Criminalisafi.on et mdica-lisation en rprimant des actes illgauxsur le mode d'un code dj connu ou encrant une nosographie nouvelle quiappellera symptmes pathologiques des

    formes de rsistance Tordre social,peut-tre aussi la manipulation de ce

    milieu et l'extension du contrle social.Mais si la socit met ainsi en scnele spectacle de ce qui la nie, pour mieuxassurer ses fondements, il nous faut n-

    anmoins reconnatre la'rvolte qu'expri-ment ces comportements.

    les qualificatifs de la barbarie.

    Seul le droit au travail et l'assis-

    tance peut imposer des devoirs aux mis-reux et faire de ses actes asociaux desdlits (36). Vers le milieu du XIXme.

    sicle, toute une typologie du barbarese prcisera la fois descriptive et utilise

    en guise de repoussoir : -l'ouvrier non

    fix, nomade et accabl de tous les vices,les textes de l'poque opposent l'ouvrier

    pre de famille, jardinier, sobre et travail-leur.

    Ces oppositions mettent en viden-ce la disparition progressive du critre

    spatial du nomadisme le campementest dj une forme mineure de fixation ,

    auquel se substitue peu peu un critresocial ou mme psychologique. La spatia-lit n'est alors plus saisie que sous l'espcedu mouvement , dans la taxinomie quiplace en vis--vis, par exemple, le danseuret le jardinier, ou le tumulte et le havre

    de paix que doit tre le foyer. L'entrepreneur traite toute la co-

    lonie, comme si, au lieu de rsider, elle ne

    faisait que camper (37). Le nomadismeest une lutte contre le nouveau com-

    portement qui tente de s'imposer et rede-

    vient errance spatiale de par ce refus. Ces

    catgories vont se fondre dans celle de

    l'instable, mais restent toujours en toile

    de fond.

    3. Fixation des ouvriers, mort des noma-

    des, naissance des instables.

    L'ouvrier, varit sauvage et vari-t domestique.

    108

  • k. stebler

    p.watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    Il fallait encadrer et civiliser la co-

    lonne mobile de la pestilence qui vaga-bondait de mine en mine, d'atelier en tau-

    dis ; constituer un milieu ouvrier quiserait aussi un rservoir permanent de

    main d'oeuvre ; solidifier une famille ou:vrire qui serait centre sur le foyer ; con-

    trler ces alles et venues, rgler ces con-

    duites dsordonnes.

    Le patron tend modeler le tra-

    vailleur en fonction des impratifs du ca-

    pital. Pour faire du profit, il lui faut obte-

    nir des ouvriers Un travail de qualit, sou-

    tenu et rgulier, condition d'un prix de

    revient avantageux. Docilit, conscience-

    et habilet professionnelles, rgularit,stabilit et sobrit sont les vertus cardi-

    nales que la discipline d'entreprise, expri-me par les rglements intrieurs, tente

    d'inculquer aux nouvelles recrues, parmi

    lesquelles on prfre les hommes maris

    aux clibataires plus nomades que les

    chefs de famille et les hommes faits aux

    adolescents plus indpendants et plus ins-

    tables (38). De telles ncessits suppo-sent d'abord une rglementation du tra-

    vail lui-mme, une hirarchie et un con-

    trle au sein mme de l'atelier, mais pouravoir des ouvriers stables, rguliers et so-

    bres, encore faut-il leur fabriquer une vie

    en dehors de l'usine qui soit elle aussi

    la mesure des exigences du capital. L'ou-

    vrier aura une femme et puis des enfants,et puis une maison avec un jardin ; il ne

    pourra plus quitter son emploi comme

    bon lui semble. Nanti d'une famille quine pourra plus vivre sans lui, il ne pourravivre sans elle : L'ouvrier ne sera stable

    que lorsqu'il aura la fois le logement

    qui lui agre, la famille qui le retient

    (39).A Mulhouse/on spare les clibatai-

    res des pres de famille, car quant

    ceux qui sont maris, il est bon qu'ilsvivent dans leur mnage. Le pot-au-feuest en dfinitive une des pierres angulai-res de la famille (40).

    La constitution du mnage

    puisque telle est la cible prsupposel'invention de la bote habiter, l'limi-

    nation des femmes et des enfants du pro-cs de production, leur placement enfinen rsidence surveille qui l'cole, quiau foyer (...). Assainissement de l'espacemanufacturier, squestration des non pro-ducteurs, ordre et conomie dans le m-

    nage, voil la cit pacifie. Travail et hors-

    travail, jusque l tanches, glissent l'un

    vers l'autre et communiquent travers un

    jeu rgl d'changes et d'emprunts rci-

    proques (41). La loi du 13 avril 1850,relative l'assainissement des logements

    insalubres, marque le point de dpart du

    mouvement des habitations bon march

    destines aux familles ouvrires. Le dbat

    devait se prolonger entre les tenants de la

    cit ouvrire et les promoteurs de la mai-

    son monofamiliale qui craignent que

    l'agglomration des ouvriers en un mme

    lieu ne contribut dvelopper par la

    runion des hommes, des foyers de sdi-tion et, par la confusion des sexes, des

    foyers d'immoralit (42).Ainsi Mulhouse, la socit des ci-

    ts ouvrires n'accordait un logement

    qu' la condition qu'il ft occup par unseul mnage : On ne voulait pas laisserse runir sous un mme toit un trop grandnombre de personnes trangres les unesaux autres (43). Ce qu'il s'agit de met-tre en place, c'est le chez-soi dontl'ouvrier n'aura plus envie de s'vader

    pour le cabaret ou d'autres lieux de d-

    bauche et de subversion ce qu'illustrecette anecdote d'A. Penot ; Lorsqu'en

    1864, M. Daruy, Ministre de l'Instruction

    109

  • k.stebler

    p. watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    Publique, vint Mulhouse, il voulut voir

    la Cit ouvrire. Ayant rencontr la fem-

    me d'un ouvrier dans la maison qu'il avait

    demand visiter dans tous ses dtails, il

    lui adressa plusieurs questions, celle-ci en-

    tre autres : O votre mari passe-t-il ses soi-

    res ? Avec nous depuis que nous avons

    notre maison, rpondit la femme, rsu-

    mant navement d'un mot ce qui fait le

    plus grand mrite de l'oeuvre .

    Il faut aussi diviser le chez-soi

    lui-mme, en lieux rservs aux activits

    spcifiques de la vie quotidienne : dsen-

    tasser les corps, supprimer la promiscuithirarchiser les individus. Dans la maison,c'est l'apprentissage de Tordre,de la rgu-larit et de l'pargne ; c'est aussi la spara-tion des individus, la rivalit institue en

    rgle de vie rivalit qui passe par les

    femmes, par le soin pris du logis, des en-

    fants, de l'argent. C'est le renfermement

    sur la vie familiale, la stabilisation des re-

    lations, la naissance de l'intimit du fo-

    yer. On peut voir, ds 1835, se dessiner

    cette stratgie disciplinaire du logement

    ouvrier, par exemple dans le rglementde la cit construite Mulhouse par An-

    dr Koschlin, industriel et maire de la

    ville : il fallait, pour jouird'un logementdans cette cit dont le loyer tait la

    moiti du loyer qu'ils paieraient ailleurs entretenir les cultures du jardin, ne pascontracter de dettes, faire chaque semai-

    ne un dpt la caisse d'pargne, envoyerses enfants l'cole (entre 7 et 12 ans),s'affilier la caisse maladie de l'tablis-

    sement, ne pas sous-louerune partie de

    sa maison, etc.. Par ailleurs, ces condi-

    tions se trouvrent rapidement redoubles

    par tout un processus de surveillance et

    d'mulation, que rapporte A. Penot: A-

    fin de faire natre une utile mulation en-

    tre les familles rsidant aux cits, le con-

    seil d'administration a ouvert un concours

    entre lves et distribue chaque anne des

    primes en argent et des mentions honora-

    bles celles qui se sont distingues par

    l'ordre, la propret et en gnral par la

    bonne tenue de leur habitation, comme

    aussi par la bonne culture du petit jardin

    qui en dpend... L'examen sur lequel la

    commission assied ses jugements, embras-

    se l'aspect extrieur et intrieur de l'habi-

    tation et du jardin, l'tat du mobilier,l'ordre et l'conomie dans le mnage, la

    tenue des enfants et l'effet de leur fr-

    quentation des coles (44).Le logement ouvrier ainsi dfini

    remplit une double fonction : sparationde la famille du dehors de la rue et

    des autres familles ; permettre la surveil-

    lance de la cit ouvrire : Il faut d'abord

    que le logement disciplinaire soit bien

    clos dans ses murs, il faut qu'il fuie la rue,afin d'opposer la pesanteur de son intimi-

    t l'attraction du cabaret, de la runion,du pav : comme une bote, il faut que le

    logement garantisse l'intimit familiale

    comme un espace de retranchement. Mais

    en mme temps, il doit, bien qu'opaque,tre entirement transparent, pour que

    puissent s'exercer les surveillances et les

    comptabilits, pour que l'ordre soit assu-

    r (...) Comme la cage, il faut que le loge-ment garantisse l'intimit familiale com-

    me un espace de squestration (45)

    (soulign par les auteurs).

    Les nomades sont surtout des ru-

    raux dracins. La cit de Mulhouse se

    situe alors dans cette deuxime acceptiondu terme de nomade qui renvoie l'aso-

    cial, dans son sens le plus large, le prol-taire (46). La fixation gographique est

    une fixation morale ; dans le nomade,c'est le barbare qui est vis et c'est en cela

    110

  • k. stebler

    p. watier

    de l'errance spatiale l'errance sociale

    que s'explique aussi le choix du logementumtamilial, dont l'utopie sculaire du r-

    formisme la bourgeoisie sans prolta-riat (47) est parfaitement exprime parA. Penot lorsque, traitant de l'conomie

    et de l'pargne des ouvriers, il pensait que C'est l qu'est la meilleure et peut-trela seule vraie solution de ce formidable

    problme d'conomie sociale qui se pose

    pour objet de faire disparatre le prolta-riat de la socit moderne (48).

    Notes

    (1) Michel le PENOT, La fin des vagabonds,in L'Histoire , n. 3, juillet-aot 1978, page27.

    (2) Ibid, pages 27-28.

    (3) Ibid, page 27.

    (4) Michelle PENOT, op. cit., page 27.

    (5) Louis CHEVALIER, Classes laborieuses

    et classes dangereuses, d. Pion, 1958, rd.

    1969, page 388.

    (-6) Louis CHEVALIER,op. c/t., page 380.

    (7) R. TREMPE, Prsentation du n. 97 (oc-

    tobre-dcembre 1976) de la revue Le Mouve-

    ment social, ditions ouvrires, page 6.

    (8) Ibid, page 9.

    (9) L. MURARD, P. ZYLBERMAN, Le pe-tit travailleur infatigable, Recherches n. 25 (no-vembre 1976), page 128.

    (10) Pierre GASPARD, La fabrique du villa-

    ge, in Le Mouvement social n. 97 (octobre-d-

    cembre 1976), p. 24.

    (11) R. TREMPE,op. cit. page 5.

    (12) G. HOTTENGER, Le pays de Briey,.hier et aujourd'hui, Paris, 1912, pages 203 et

    140, cit par L. MURARD et P. ZYLBERMAN,

    op. cit., pages 135 et 137.

    (13) Yves LEQUIN, La formation du prol-tariat industriel dans la rgion lyonnaise au XIX

    sicle, in Le Mouvement social, op. cit., page126.

    (14) L. CHEVALIER, op. cit., page 454.

    (15) Ibid., page 459.

    (16) Karl MARX, Le Capital (Livre 1er, 4

    section,chap. 15 ;d. Pliade,tome I, p. 940.

    (17) H. de BALZAC, La fille aux yeux d'or,

    d. Pliade, 1952, tome 5, pages 255 sq.

    (18) R. TREMPE, op. cit., page 7.

    (19) L. MURARD, P. ZYLBERMAN, op.cit., page 157.

    (2U| J. UtPAUW, Amour illgitime et soci

    t Nantes au XVIIIme sicle, in Annale;

    ESC juillet-octobre 1972 (n. spcial Famill

    et socit ).

    (21) J.L. Flandrin, Les amours paysannes

    d. Gallimard-Julliard, collection Archives

    1975, page 75.

    (22) Dr SIMON (1866) cit par L.MURAR

    et P. ZYLBERMAN, op. cit., page 58.

    (23) La rue, in Les femmes s'enttent,

    Gallimard, coll. Ides, 1975, page 334.

    (24) Louis CHEVALIER, op. c/r,,page 12

    (25) to/d.,page 126.

    (26) Ibid., pages 414 et 415.

    (27) Ibid., page 421.

    (28) Louis CHEVALIER, op. cit., page 39:

    (29) Ibid., p. 453.

    (30) Ibid., p. 397,

    (31) LACOSTE, Observation d'une clas

    d'anormaux, Revue pdagogique, 1922. Ci

    par F. MUEL, L'cole obligatoire et l'inve

    tion de l'enfance anormale, in Actss de

    Recherche en Sciences'Sociales , n. 1, janvii

    1975, page 73.

    (32) Les nomades n'ont da got que poila vie d'aventure, la vie irrgulirs , Dr.

    PAGNIER, Un dchet social, le vagabon

    Paris, Vigo.t, 1910.'

    (33) M. PERROT,op. c/f,,page2B.'341 Dr. A. PAGNIER, ibid.

    (35) Drs. A, MARIE et R. MEUNIER, L

    vagabonds, Giaud et Brlre, Paris, 1908.

    (36) Cf. CASTEL, pages 43 et 67. CI. au

    DONZELOT,page29.

    (37) Karl MARX, Le Capital, Garnier Fiai

    marion, page 588. Cf. galement ce quo M

    RARD dit de la cit nomade, op. cit., pa

    42.

    (38) R. TREMPE, page 10.

    (39) Comte de CANISY, La questionvrire dans le bassin de Briey, d. Payot, 1S1

    page 132, cit par MURARD et ZYLBERMA

    page 156.

    (40) A. PENOT, Les cits ouvHm de M

    house et du Haut-Rhin (Mulhouse 1807), c

    par Murard et Zylberman, op. cit., page 2B0.

    (41) L, MURARD et P. ZYLBERM/

    op. cit., page 153.

    (42) F. BECHARD, La Commune, f

    et l'tat dans leurs rapports avec les elasse

    borieuses, 1849, page 152 ; cit par H.H.GUE

    111

  • k.stebler

    p. watierde l'errance spatiale l'errance sociale

    RAUD, Les origines du logement social en

    France, d. ouvrires, 1967, page 79.

    (43) A. PENOT, op. cit., MURARD et

    ZYLBERMAN, page 257... (44) . PENOT, op. cit., MURARD et

    ZYLBERMAN, page 24, note II.

    (45) L. MURARD et P. ZYLBERMAN,

    op. cit., page 275.

    (46) Les ouvriers sont hors de la soci-

    t politique, hors de la cit : ce sont les bar-

    bares des socits modernes, barbares pleins

    de courage, d'nergie comme leurs devan-ciers, qui doivent apporter, notre socit'pour la retremper, ce qu'ils ont de force etde- vie, qui doivent donc, hntrpr dans cettesocit, mais qu'il faut y admettre aprs qu'ilsauront pass par le noviciat de la proprit .Journal des Dbats, 18 avril 1832, cit parGuerraud.

    (47) ENGELS, La question du logement.(48) A. PENOT, Les cits de Mulhouse,

    page27.

    112

  • Claudine Quentin lmaginaiid'un vieux quartii

    N d'un ensemble dit insalubre,devenu l'un des points centraux de la

    ville, le centre ancien de Tours, nomm

    globalement Vieux Tours (1), voit

    actuellement, suite la mise en placed'une opration de restauration-rnova-

    tion, agir sur ses composants l'action

    propre tout appareil capitaliste de

    production. Cette action d'uniformisation

    conomique et sociale, manipulant les

    dsirs individuels au nom d'un faux in-

    trt gnral, est largement mene DANS

    et PAR ce que nous appellerons dis-

    cours technique (2). Par ailleurs, Tin-

    formation de masse rgionale donne un

    rcit privilgi de la naissance du Vieux

    Tours son statut de vieux quartier (3).

    Enfin, image de la vie quotidienne dans le

    Vieux Tours et de sa mutation, nous

    avons recueilli la parole de ses usagers.Notre centre d'intrt s'est donc

    situ la rencontre de la rationalit

    urbanistique, de la non-rationalit et

    de l'implicite ; l'analyse du discours

    sur laquelle nous nous sommes appuy

    ayant pour but de saisir les rapportsentre langage et vie relle, entre langageet praxis sociale, entre structures linguis-tiques et structures sociales ; souhaitant

    alors mettre jour les divergencesexistent entre un discours, miroirficiel d'une socit et une parole, r

    d'une quotidiennet collective permet

    l'mergence d'une individualit.

    Il est difficile lorsque Ton. et

    un vieux quartier de distingueraxes de recherche, les lments di

    rencis ne prenant leur mesure qniveau d'une rencontre les transform

    les impliquant dans un processus c

    plexe. Nous considrerons toutefois

    les thmes choisis en deux temps

    premier examinant les critres pro la fois au centre urbain et au qua

    historique : CENTRALITE, MODE

    TE, STANDING et DECOR, le se

    s'arrtant longuement sur les th'

    d'HISTORICITE et de CULTURAL

    lieux privilgis o se particularise la

    stance des vieux quartiers.

    1 - UN ELEMENT TOPOGRAPHICOMPLEXE LA CENTRA

    Les vieux quartiers appartien une centralit luxueuse :

    d'une unit restreinte replie sur

    mme, celle d'une unit histori

    113

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    donc culturelle. C'est la combinaison

    entre les notions d'ENSEMBLE ARCHI-

    TECTURAL (faisant appel aux crit-

    res de date, paysage familier, sensibilit),

    de DENSIFICATION (permettant les

    points de convergence, l'organisation de

    vie collective, l'interaction et l'intgra-tion de pratiques diverses), de DIMEN-

    SION (redonnant valeur la rue, au pe-tit commerce, au march hebdomadaire)

    qui fonde la qualit du centre. Le centre

    historique vivant de son rapport compl-mentaire ou antagoniste mais le plus sou-

    vent mythique, avec la ville, ville quitout la fois exalte avec fiert son cen-

    tre et en nie les fondements par une

    expansion priphrique incontrle.

    Nous avons pu constater, que la

    plupart des textes .actuels journalisti-

    ques ou individuels caractrisant le

    quartier historique comme unit res-

    treinte font rfrence une image privi-

    lgie qui regrouperait les diffrentes

    structures sociales connues dans les

    quartiers, les villages, les bourgs : pro-ximit spatiale, base professionnelle, eth-

    nique ou sociale, unit de voisinage,communaut... ; la prsence de vieux

    habitants, constituant le noyau solide

    du quartier, l'individualisant et lui don-

    nant une personnalit particulire, les

    lments les plus anodins ( faades , rues , place , monument ),vivant au sein de cette image, se trouvant

    alors dous d'une rsonance affective.

    Il est bon toutefois de mettre l'ac-

    cent sur la diffrence qui existe dsor-

    mais, suite aux oprations de restaura-

    tion-rnovation, entre les quartiers an-

    ciens non restaurs et les quartiers an-

    ciens restaurs. L'quilibre architectural

    (rompu par les constructions modernes

    et plagiaires), l'quilibre social (trar"

    form en lieu sgrgatif), la rduction

    outrageuse d'un quartier une fonc-

    tion rsidentielle et une vocation de

    loisir-consommation, interdisant de fon-

    der une NOUVELLE IMAGE DE QUAR-

    TIER partir de TANCIENNE, dchue

    au rang de mythe.De fait, si la centrante, en loca-

    lisant les vieilles pierres, les enrobe

    de tout un contexte d'changes, de con-

    tacts, de relations, encore faut-il refuser

    d'agrer sous ce vocable des critres quin'ont plus cours et garder l'esprit quebien souvent la centralit ti'est plus quele lieu de rassemblement d'une finance,d'une lite ou pire de forces militaires

    et policires.

    2 - LA MODERNITE, MIROIR DE-

    FORMANT

    Reflet, miroir dformant, la mo-

    dernit permet aux vieilles pierres d'of-

    frir au regard leur chaleur, tandis queles vieilles pierres permettent la mo-

    dernit de se situer dans la marche

    du progrs . De ce rapport narcissique

    ambigu, les vieilles pierres tirent' une di-

    mension nostalgique et libratrice.

    Percevant les vieux quartiers comme

    cadre matriel de vie , les anciens ha-

    bitants du Vieux Tours tmoignent d'u-

    ne attitude unanime de refus de la moder-

    nit. La perception des ensembles de r-

    novation assimils au hors d'chelle des

    tours, une uniformit qui dpasse les

    frontires nationales, se voit refuser

    le bnfice de la vague similitude offerte

    par la construction plagiaire. Ce refus,

    prend d'ailleurs sa mesure dans une com-

    paraison immdiate aux grands ensem-

    bles, habitat l'tat pur, habitat de la

    quotidiennet, habitat de l'isolement,

    114

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    maisons ae verre pntres de toute

    part par le monde extrieur, alors que

    les vieilles btisses, protectrices naturel-

    Jes de l'intimit, ne s'ouvraient que pour

    la communication, la relation voulue et

    non impose (4).

    D'autre part, ce repli" trouve de

    nombreuses images dans une comparai-

    son rflexive, sentimentale et mmorise

    la maison d'enfance, symbole d'un

    lieu o Ton a puis l'affectivit, voca-

    tion qui suscite l'imaginaire, la redon-

    dance, la subjectivit.

    Repoussoir, modle de l'inesthti-

    que, de l'inhumain, de Tassociabilit,

    la modernit donne donc, dans l'optique

    des anciens habitants du Vieux Tours,

    coloration, chaleur, vie aux vieilles

    pierres ; elle leur sert d'crin, un crin

    fantastique construit l, semble-t-il, pour

    rehausser leur clat.

    Bien diffrente est . l'attitude du

    discours de presse qui s'appuie sur cet

    antagonisme, trop marqu pour tre rel-

    lement assum, entre PASSE et PRE-

    SENT, HISTORICITE et PROGRES.

    Ce discours prsente en effet le retour

    au pass comme la rponse . une la

    cune, comme un jeu combinatoire entre

    quotidiennet/modernit/ mise au got

    du jour de l'ancien. Tous les textes con-

    cernant cette articulation du pass au

    prsent sont marqus par la contradic-

    tion, ils s'appuient sur une image de la

    modernit, mise en abstraction du mon-

    de, entranant une nostalgie croissante

    de la nature immdiate ainsi qu'un ba-

    lancement entre contraintes du progrs

    et libert d'un retour au pass. Aussi

    suffit-il d'un dtail architectural (gre-

    niers d'ardoises .dposs au fa-

    te de toute construction moderne tou-

    rangelle, par exemple), pour que la mo-

    dernit se transforme mtaphoriquement

    et assume une continuit .

    Par ailleurs, l'imprcision de la th-

    matique urbaine permet au discours

    journalistique, d'une part de regrouper

    un ensemble de questions que l'identifi-

    cation l'urbain rend moins inqui-

    tantes (5), d'autre part de jongler avec

    deux ncessits ayant des contenus la

    plupart du temps antagonistes. Ainsi,

    les textes de presse rgionale, reflet de

    la pense de J. Royer, agissent en deux

    terrips : soit qu'ils valorisent l pass

    par rapport l'humilit du quotidien,

    soit qu'ils glorifient la hardiesse du mo-

    derne, craignant que la survalorisation du

    pass devienne un signe d'touffement

    du prsent. Il ressort donc une gne l'gard du pass, une gne et un respect.

    Ftichisme, leurre, repltrage, le re-

    tour aux vieux quartiers dforme l'ar-

    chitecture passe en un pass modernis;

    habitable, dsinfect. La restauration-r-

    novation tmoigne de ces enchane-

    ments d'alibis ayant leurs propres

    principes de fonctionnement dont nous

    parle Lefebvre (6).. Alors qu'il serait

    utile de considrer, en s'appuyant sur les

    travaux de M. Castells, que l'espace,

    la ville ou le quartier sont faonns par

    les lments des systmes conomiques,

    politiques et idologiques, ainsi que par

    leurs combinaisons et les pratiques so-

    ciales qui en dcoulent, les discours de

    presse nationaux et rgionaux voluent

    en termes de bonheur, pivotant sur de

    grands mots : T habitat et T habi-

    ter , le beau , T utile , le vrai ,

    T harmonie ... exprimant une totalit

    et son acception idale. Le bonheur

    y est rduit une signification qui lu-

    de la personne et le signifiant mme du

    bonheur, signification qui repousse Ten-

    115

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    nui, l'alination, fruits des rapports so-

    ciaux, des techniques de production et

    de domination qui procdent effective-

    ment l'laboration des quartiers restau-

    rsrnovs.

    3 ) UNE REALISATION DE STANDING

    Signe d'argent, de richesse, de stan-

    ding, les vieux quartiers s'entourent de

    tout un contexte transfigurant la valeur

    montaire, l'intgrant un systme

    abstrait, corroborant le contenu mar-

    chand d'un contenant, qui tout en res-

    tant dpendant du systme d'achat,

    prend l'allure de la satisfaction possi-

    ble d'un dsir .

    Objet privilgi marqu du signe

    de la valeur, le Vieux Tours doit tre

    considr comme un mode d'habitat

    intgr un groupe d'objets ou de si-

    tuations distinctives. Ainsi, la proximit

    du Vieux Tours, le rejaillissement partiel

    de son atmosphre, l'existence de dtails,

    contredisent la ralit des quartiers r-

    novs. Tout un systme d'images archi-

    tecturales renforce et donne une coh-

    rence pseudo-vitale ces ensembles qui

    naissent d'une forme architecturale et

    d'une image rsidentielle pseudo-anciennedonnant naissance un vritable mythersidentiel.

    En ce qui concerne la zone

    restaure, les critres de standing sont

    encore plus vidents, certaines enqutes

    rvlant que l'individu disparait aux

    yeux de ses relations, les murs, le sta-

    tut de l'habitat restaur primant sur l'-

    tre de l'habitant.

    L'examen de quelques prospectusdits sur le Vieux Tours donne un re-

    flet de la consommation propose et de

    son abstraction ; indications la person-

    nalisation, standing et statut social,maintien des rgles tablies, de modles

    immuables, les images utilises, rdui-

    sant les choses quelques qualits aux

    contours suffisamment flous, deviennent

    le support d'associations affectives, d'vo-

    cations, de suggestions. Il s'agit ds lors

    de permettre l'adaptation des rves et

    des dsirs la ralit, au sein d'une main-

    mise cohrente. Autant d'analyses qui ne

    sont pas sans rappeler les textes consa-

    crs par R. Barthes. au discours de la

    Mode (7). L'accentuation de la VIRTUA-

    LITE cache au sein du DETAIL devient

    un point central du dsir, s'opposantabsolument l'exercice du pouvoir

    personnel, tout en permettant l'in-

    dividu de se sentir agent, responsable,

    .juge, tablissant les rgles d'un vritable

    jeu consommatoire fond, non plus sur

    l'ingalit, mais sur la diffrence.

    Alination d'autant plus criante

    qu'ici, comme dans bien d'autres lieux,

    changer les murs signifie changer les gens,

    signifie dissociation du groupe prexis-tant (ouvriers, travailleurs immigrs, pe-tits commerants, vieillards) et renouvel-

    lement partiel par adjonction d'une po-

    pulation venue de l'extrieur. L'espacese trouve tre la proie d'une multipli-cation de.systmes d'usage : les touris-

    tes, les portugais restant (qui crent

    des lieux de rassemblement extrieurs

    aux lieux centraux du quartier), les

    commerants d'art et d'activits noctur-

    nes (qui vivent dans l'ignorance totale

    de l'tre du quartier), les tudiants,

    (population mouvante juge tantt beau-

    coup trop diffrente, tantt groupecharnire faisant le lien, du fait de leur

    rythme de vie, entre l'ancien et le nou-

    veau mode de relations).

    116

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    Ds lors, parler des vieux quartiersen termes de standing c'est obligatoire-ment en parler en termes d'expulsion,de sgrgation. Quitter le quartier pourles anciens habitants c'est vivre une rup-ture au sein de la dure, de l'habitude,

    du contexte coutumier. Brisant les vieil-les communauts, la restauration-rnova-

    tion introduit un systme d'changes

    qui n'est plus localis sur un espace

    restreint,' qui demande d'aller cher-

    cher l'tre avec lequel on pourrait -

    tablir un rapport. Par l'limination du

    rsidu social,dlinquants;associaux, vieil-

    lards, par la perte d'une tradition, d'une

    coloration particulariste, il s'est

    produit une rduction de la valeur sp-

    cifique du quartier.Il faut d'autre part souligner que

    l'effacement des relations caractre

    personnel ne conduit pas l'affirmation

    de ractions antagonistes, les seules rac-

    tions se rduisant une protestation

    marque de fatalit et n'envisageantnullement l'aspect global du processus.Les anciens habitants formaient un grou-

    pe, une communaut fortement spare,

    oppose dans une hirarchie stricte

    et dvalorisante au nouveau groupe so-

    cial, ils ont conscience de ne pas poss-der le mme savoir, conscience qui scl-

    rose leur action. De plus, aprs avoir pas-s dix ou vingt ans dans un taudis, on

    n'a pas obligatoirement la force de con-

    tester le luxe sanitaire qui masque alors,au niveau de la parole et non au niveau

    des conduites, les manques profondslaisss par un habitat de type H.L.M.

    Le vritable proltaire tant ici TISOLE,celui qui n'a plus aucun appui sur le con-

    texte coutumier.

    4-UN DECOR

    Nous considrons la vie des vieux

    quartiers, devenus dcor, comme troi-

    tement lie au fait qu'ils conservent des traces d'esthtisme et des tra-

    ces de sociabilit ; traces que Ton sedoit de saisir travers un double langa-ge : celui des mots et celui des objets(coins privilgis, agencement des ruel-

    les...). Lorsque Ton s'attache l'inven-taire de la vie quotidienne dans le Vieux

    Tours, on se trouve sans cesse en but une srie de doubles courants :

    d'une part l'idalisation de lavie quotidienne dans un espace dif-frent , idalisation qui n'est pas sans

    passer par le rve, l'imaginaire, une re-fonte du langage courant en un lan-

    gage pseudo-littraire ou pseudo-poti-que,

    d'autre part la description touteaussi subjective-, mais cette fois-ci d'as-

    pect purement ngatif (et servant detoile de fond la prcdente) de la vieen grand ensemble.

    Le discours des anciens habitantsse prsente comme essentiellement ob-

    jectif, appartenant au code restreint,discours d'une classe populaire ouvrire

    percevant le Vieux Tours travers desrelations et un langage fonds sur la vie

    communautaire. L'esthtique, ou tout aumoins la forme spatiale et architecturaledu Vieux Tours, y apparat comme sup-port d'un mode de vie ; faisant appelau dtail, l'ge, l'rudition, l'esth-

    tique ne doit plus tre considre commedomaine part, mais comme domainePERMETTANT des vnements, une vie

    personnalise, certaines formes de rap-ports. Cadre de vie, mode de vie, esth-

    tique se trouvent alors mls.

    117

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    De plus nous voudrions distinguerici l'enchevtrement de l'espace (sa for-

    me et son esthtique) et du langage (soncontenu perceptif, sa diffrenciation so-

    ciale). Cet enchevtrement permet de d-

    couper deux formes de lecture du Vieux

    Tours selon le critre d'anciennet et

    introduisant une vocation essentiel-

    lement affectivo-rudite. Ainsi la pein-ture du Vieux Tours par ses usagers se

    fait-elle au nom d'un code imaginaire

    qui n'emploie ni signaux, ni repres

    conventionnels et met en pratique des

    symboles qui permettent une incarna-

    tion dans des Htels Particuliers aux

    noms prestigieux, mais galement dans

    des maisons, des coins de rue, des pi-

    ceries-buvettes...

    Dans le Vieux Tours, mme si la

    perception esthtique est consommation,

    il subsiste le sens d'une cration. Les

    termes BRICOLAGE, SALE, BISCOR-

    NU..., dans une rfrence implicite

    l'objet technique moderne dans lequelle hasard lui-mme est systmatis, sou-

    lignent que la vieille maison permet une

    forme d'panouissement au rythme de g-nrations successives. Par ailleurs cer-

    taines enqutes rvlent que l'amour

    des vieilles pierres, la perception de leurs

    valeurs et caractres peuvent tre l'ob-

    jet d'un apprentissage. L'individu recon-

    naissant peu peu son dcor par l'in-

    termdiaire d'autres individus formant

    un groupe li aux murs, par (et cette

    possibilit parat intressante) l'acquisi-tion d'une perception rudite, permet-tant de nommer, de comprendre, de

    culturaliser l'espace.. Compltant, servant de fondement

    aux ractions des usagers, de nombreu-

    ses parties du discours journalistique

    prennent l'loge du travail manuel pour

    thme. Le Vieux Tours est alors prsent

    comme un ensemble de pierres, d'ardoi-

    ses, de poutres travailles par des BATIS-

    SEURS. Les images rhtoriques et psy-

    chologiques la fois fastueuses et assi-

    miles une vision immdiate et vcue

    du quartier, favorisent l'emploi de T em-

    blmatique (8).-Considrons maintenant le Vieux

    Tours comme un espace portant la mar-

    que d'un groupe social, qui lui-mme

    a pour lment distinctif un langage.

    La parole sur le Vieux Tours est affec-

    tive, elle nat d'un contact perptuelavec autrui ; immdiatement percepti-

    ble, elle est encourage, suggre. Cette

    parole est propre un milieu dont les

    anciens habitants ont conscience de

    faire partie et qui estompe, par la mise

    jour de relations cpmmunes avec les

    choses et les tres, l'individualit pro-

    pre des interviews. La rfrence la

    solidarit, aux personnalits typiques, ce groupe constituant une grandefamille , sont autant.de renvois autrui,mais autrui membre d'un groupe dont

    on ne saurait se dtacher et formant

    le Vieux Tours.

    Toutefois, faut-il bien affirmer quece discours n'est pas, et ne peut tre

    considr, comme le discours propre un vieux quartier en gnral ; il est le

    discours d'un vieux quartier habit,

    dfini, marqu par un groupe' social

    ouvrier et proltaire qui lui a donn sa

    vie, ses images, son langage. Ce discours

    ne saurait tre ternel, inscrit dans la

    pierre, il est sujet toute mutation, toute modification sociale. Ainsi la

    disparition des cafs, des piceries-bu-

    velles, de l'artisanat est lie la dispa-rition de la classe ouvrire et travers

    elle de tmoins quotidiens de la vie de

    118

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    quartier. L'entr'aid, la chaleur humaine,

    phnomnes dont il faut suspecter toute

    gnralisation, toute tendance l'at-

    tendrissement (9), doivent toutefois tre

    considres comme fondement d'une

    coloration ouvrire trs prononce,d'une aire culturelle qui dlimitait une

    appartenance au quartier par laquellepassait l'insertion dans une socit

    relle.

    Ainsi le dcor, les murs se sont-ils

    estomps pour laisser. au premier planles tres, un groupe, une grande famil-

    le. Expression d'un tat de fait aux

    contours connus des habitants du Vieux

    Tours, sorte d'vidence qui n'a pas.

    tre dfinie car elle appartient au vcu, la mmoire collective (10). Entr-

    aide, familiarit, pauvret, mdisance,

    langage sans artifice, pierres et individus,dure et mmoire, des lments divers

    mais communs font du vieux quartierun dcor matriel et psychique peru diffrent .

    5 - DES CONNOTATIONS MAGI-

    QUES : HISTOIRE ET CULTURE

    Les vieilles pierres font appel

    un langage autre. Elles vivent de rap-

    ports connotatifsessentiels ('HISTOIRE

    et la CULTURE. Tout en tant tou-

    jours Centralit, Modernit, Standinget Dcor, les vieux .quartiers se ftichi-

    sent. I 'Histoire et la Culture fonction-

    nent comme rfrent principal, dfonc-

    tionnalisant l'habitat pour le transmu-

    er en habiter.

    Pour ce qui est de la dimension

    historique, deux niveaux d'attitudes doi-

    vent tre ici diffrencies : celui du dis-

    cours journalistique, celui de la paroledes usagers.

    Au long du discours journalisti-

    que, l'histoire n'est pas prsente mais

    utilise travers des reprsentations

    a-histpriques, supprimant le pass m-

    me de la socit et la possibilit de

    dvoiler les facteurs qui dterminrent

    les manires de vivre. Les objets du VieuxTours sont alors prsents comme des

    objets neufs, dont on a fait disparatretoute trace d'origine, de production,dont on donne une interprtation u-

    nique , vridique et non partiel-le : du sacr d'o rayonna la cit, du

    commerce qui attira les hommes, il ne

    reste qu'une image folklorique dont l'au-

    thenticit reste la plupart du temps

    vrifier. Les mcanismes essentiels de ces

    visions historico-journalistiques, l'accu-

    mulation et le filtrage, agissent par li-

    mination du banal et mise en valeur du

    prestigieux.De mme que les donnes cultu-

    relles de Patrimoine, Cachet, Caractre

    sont voques en guise de protection

    intellectuelle, les donnes historiques,tout

    'en flottant dans l'imprcision,

    constituent un apport de grands mythesincontests qui pourraient tre inter-

    changeables d'autres villes. L'ancienne-

    t y trouve un des fondements de sa

    valeur scurisante dans la mesure o

    l'histoire y est dnue de toute symbo-

    lique historique relle. La Tour Char-

    lemagne, la basilique Saint Martin, la

    Cathdrale... emblmes , blasons ,constituent une sorte de recueil, muse

    imaginaire de la ville, au caractre pu-rement mythique.

    L'criture de presse, sans tre le

    reflet immdiat du discours officiel,se fait alors criture officielle ;critre de vrit, norme sociale, le lan-

    gage y est la fois le vhicule de Tin-

    119

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    formation et de l'opacit. De type im-

    personnel, il s'adresse un lecteur appar-tenant une masse confuse : le ci-

    toyen , qui doit vivre dans la dignit .

    Au long de ce discours de presse,c'est le mot qui ordonne, mot lumire

    sur lequel se condense la structure de la

    phrase. Les MOTS-CLES ou MOTS-

    SYMBOLES y foisonnent ; appartenantau vocabulaire technique ou philosophi-

    que, ils se prtent par leur origine Tam-

    biguit et au faux sens et servent d'-

    lments projectifs ; en assignant ces

    mots-cls une polarit positive ou nga-

    tive, travers-un jeu complexe de CON-

    NOTATIONS (II), l'organe de presse

    insre des jugements de valeur. Ainsi lemot DESTIN, mot de grand homme ,

    par rfrence historique, absorb fr-

    quemment dans un fatum devenu

    clich, la ville de Tours, son dveloppe-

    ment, la restauration, la vie de quartier.Par ailleurs, le vocabulaire employ

    peut n'tre pas choisi en fonction de

    sa seule intelligibilit. Il est frquent

    de trouver un vocabulaire pseudo-techni-

    que ou artistique exerant une vritable

    attraction sur le lecteur, permettant la

    construction d'un discours-mtalangage,

    oprant partir de ce que nous nom-

    mons pjorativement les plus bel-

    les phrases , morceaux de bravoure,

    ornementation. D'autre part, il est

    souligner que ce discours donne lire

    un mlange bien dos d'information,

    jouant sur les procds de COMPROMIS,

    NEUTRALISATION et UNIFICATION

    de termes opposs. Parfois, une simple

    expression suffit combler le vide

    laiss par des problmes sans solutions :

    applique au hors .d'chelle des tours,

    une image peut jouer ce rle ; il s'agit a-

    lors de rechercher un lment commun

    aux vieux quartiers et de filer la mta-

    phore, choix qui d'ailleurs n'est justifi

    que par l'enchanement du discours.'

    La vision historique fournie par le

    discours de presse se signale donc par

    ses aspects rtrcis, tronqus, ignorants

    des facteurs matriels, conomiques et

    techniques, des liens existant entre for-

    ces productrices, rapports sociaux et

    manires de vivre. Dans un mcanisme

    de dfense, de faon absolument arbi-

    traire, le discours de presse considre

    la ville comme un produit, transforme,

    , par un contact troit la culture, le

    monde matriel en monde des ides,

    en un abstrait qui prend les formes d'un

    concret qui n'est qu'illusion. Codifiant,

    lgalisant, cette dformation de l'histoi-

    re refuse l'individu une perception

    de la pratique sociale, normalisant, elle

    lui refuse l'laboration travers l'imagi-

    naire, des perceptions historico-affecti-

    ves que nous allons maintenant aborder.

    Cette histoire-anciennet qui a le got

    du prestige et du mythe, sert de miroir

    dformant la ville ronge par l'urbain.

    Cependant, la parole des usagers

    du Vieux Tours donne la dimension

    historique une coloration toute parti-

    culire. L'histoire devient MEMOIRE,

    PERMANENCE, TRADITION (12). D-

    finir le Vieux Tours c'est alors dfinir

    un monde privilgi qui a connu ce que

    ne connaitront jamais les quartiers tout

    proches, dtruits et reconstruits, c'est

    alors tmoigner d'une continuit vivan-

    te qui, mme si elle s'appuie sur des d-

    tails dpasss, n'a rien d'artificiel. L'-

    tonnement des jours passs subsiste

    dans la mesure o, les murs, tout en ayant

    chang de fonction, permettent imm-

    diatement de se situer dans l'atmosph-

    re des jours passs. Il est d'ailleurs signi-

    120

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    ficatif que les dtails du pass le plus

    lointain apparaissent de faon fortuite

    au hasard d'un mot. Les souvenirs mar-

    qus dans la pierre sont comme autant

    de relais qui permettent la reconstruc-

    tion d'une vie formant un tout psy-

    chologique aux priodes indissociables.

    L'histoire se mle alors trange-

    ment la tradition; du point de vue im-

    mdiat de l'tre, l'histoire rpond ce

    got des origines, ce besoin de conti-

    nuit, cette ncessit de retrouver

    l'homme et le lieu inscrits et unis dans

    un mme espace. Il est donc de tout

    premier intrt de mettre jour la mul-

    tiplicit de directions couvertes par

    cette notion mme d'histoire que le dis-

    cours de presse rduit une image uni-

    ciste. Pour les usagers du Vieux Tours,

    l'histoire est au contraire Thistoire-

    souvenir, Thistoire-tmoignage, celle qui

    donne le sens d'une poque, Thistoi-

    re-signification, celle qui s'inscrit au

    fur et mesure que s'lvent les murs,-

    celle qui prcise une existence relle,

    qui influe sur le comportement citadin,

    l'histoire-permanence, celle de la sta-

    bilit, des gnrations qui se succdent,

    celle qui permet, quel que soit le destin

    du quartier aux caractres dominants et

    distinctifs de rester prsents. L'histoire-

    tradition enfin, constitutive de visions

    et de penses nouvelles nes de savoirs

    dj construits.

    D'autre part, il est ici ncessaire

    de lier la richesse des divers critres pr-

    cdemment mis en valeur la cultura-

    lit de l'objet ancien. En effet, voquantls travaux de Baudrillard, on peut rap-

    peler ici que l'objet ancien met jour un

    indice culturel du temps niant le temps

    rel, le temps quotidien ; il reprsente

    un temps dpass, une hrdit compen-

    sant tant bien que mal la fragilit d'exis-

    tence des objets modernes. Il est une

    valeur sre.

    En ce qui concerne notre terrain

    particulier, la notion de culture rpondcelle de consommation. Toutefois, l'as-

    pect culturel n'y fonctionne que DANS

    LA MESURE OU il sert de masdue

    l'aspect consommatoire. En rgle gn-

    rale, il n'est jamais fait tat au sujet du

    vieux quartier de consommation ; mais

    la contrepartie conomique absolument

    ncessaire une telle opration rappa-

    rat sans cesse sous forme de proposi-

    tions incidentes, d langages anodins.

    L'appropriation de l'espace par des usa-

    gers non habitants, touristes et noctam-

    bules, ou plus gnralement la provoca-

    tion la visualisation, la destruction du

    dsir par le strotype, sont autant de

    preuves d'un mouvement consommatoi-

    re minimis mais existant. Rappelons

    en effet que ces objets d'art et de sty-le visibles , auxquels le vieux quar-tier sert d'crin, tout en se prsentantcomme des objets distincts , marqus

    par la survivance, ne constituent en fait

    (suite aux oprations de restauration-

    rnovation) qu'une branche spcifique de

    la production. A ce sujet, le discours sur

    le Vieux Tours tmoigne d'un langage

    neutre, commun, intgrant dfinitivement

    la consommation l'aspect esthtique,la valeur diffrentielle. La connaissance

    effective et le pouvoir sur l'architecture

    et la forme mme de la ville, restant trs

    limits, seuls subsistent l'apparence, l'i-

    mage du bonheur voques sans cesse

    pour masquer |a prdominance des

    contraintes, la trs faible capacit d'ap-

    propriation. Reste que le Vieux Tours, objet

    ancien nettoy , fait inauthentique.

    121

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieu* quartier

    Il s'attache ces maisons devenues trop

    blanches, une sensation de dcor th-

    tral, de mise en valeur de signes, de for-

    mes dtaches des fonctions spratiqueset des gestes humains. Le Vieux Tours

    ne prsente plus qu'une survaluation

    d'lments qui jadis allaient de soi

    et qui maintenant sont dots d'un signehistorico-culturel : l'espace, coeur de la

    ville, la gomtrie architecturale qui

    permet la production d'une image spa-tiale diffrente, la temporalit enfin,

    marque dans cet espace prexistant de nombreuses gnrations.

    On peut considrer cette dgrada-tion comme d'autant plus grave que le

    Vieux Tours aux yeux de tous, mais

    SUPERFICIELLEMENT, garde son as-

    pect, son apparence, son got d'en-

    semble esthtique. On retrouve en effet

    dans l'amour des vieux quartiers la per-

    ception que les objets, les actes mmes

    dans leur quotidiennet pouvaient avoir

    un sens sensible ne ncessitant pas obli-

    gatoirement de laborieux dtours par la

    culturalit. Les vieux ensembles tmoi-

    gnent d'un autre chose assimilable

    au style et .qui permet de varier sans

    dissocier ni confondre les lments de

    l'habitat. Il parait alors ncessaire de

    considrer le retour aux vieilles pierrescomme la recherche d'une vision nou-

    velle du cadre de vie quotidien, comme la

    possibilit offerte l'imaginaire, super-

    posant la fiction des solutions rel-

    les, d'investir des objets (ruelles, pou-

    tres, tuffeau) d'une dimension subjec-tive.

    Qute avorte, rptons-le, mais

    qute, il y avait, ancr dans la dimension

    historique et culturelle des vieilles pier-

    res, un ailleurs. Par une rduction gros-

    sire, on a malheureusement considr

    que la culture et l'historicit ne pou-vaient que laisser des traces immu-

    ables, inviolables, on les a intgres, neu-

    tralises, dsignes. Alors que jadis, le

    pass ETAIT, dans une existence quoti-dienne, on Ta introduit Tordre de la

    pense, Tordre des mots, Tordre de

    Tcrjture, il n'est plus qu'un rfrent

    parmi d'autres.

    Nous voudrions en effet revenir

    ici sur le rle trs efficace jou par le

    discours de presse rgionale dans la

    constitution du Vieux Tours en tant quevieux quartier. Dans l'univers du dis-

    cours journalistique, la parole devient

    usage abondant de synonymes et de tau-

    tologies; exercice facile de style dans le

    quel les mots s'enchanent pour l a-

    b'ondance, la redonnance effet voulu.

    La ralit n'y est plus alors qu'un sup-

    port, une rfrence, une matire cri-

    ture quantitative d'o toute ventuelle

    contradiction reste absente, une criture

    ritualise qui tue le rationnel par l'a-

    bondance. Les superlatifs et expres-sions superlatives fuient toute positivitet construisent un discours mythique

    permettant le rve, l'utilisation d'un

    lieu qui tout en restant trs prochedevient utopique.

    Ce discours se compose en effet

    d'une signification deux motifs : d'u-ne part un signifiant matriel, quanti-fiable, visitable, d'autre part un signifiqui reste toujours immatriel, flou,dont les contours peuvent tre dessinsau gr de l'imaginaire. En ce sens, le my-the et l'image, qui ne peuvent tre im-

    punment spars du discours, sont es-

    sentiels la bonne marche de l'oprationde restauration. Au moment o elle se

    forme, l'image devient le sens du Vieux

    122

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    Tours et le discours sur le Vieux Tours

    s'investit totalement en elle.

    Il faut revenir alors sur la part

    d'analogie et d'arbitraire que contient

    tout discours mythique ; loin d'tre une

    pure photographie, le mythe n'est pasnon plus pur imaginaire. Il est direc-

    tement nourri au sources de la ralit

    visuelle ; le dtail vocateur symboliquese trouvant toujours prt tre investi

    par la signification, c'est par un jeu in-

    cessant entre une matrialit effective

    (Vieux Tours) et une ralisation possi-

    ble, une virtualit convoite (possderun appartement de standing dans un

    quartier ancien) que le discours suscite,

    interpelle,dsigne (13).Toute une rhtorique se trouve

    donc constitue ; elle est sous-tendue

    par deux grands axes : le rseau des

    modles culturels, le rseau des mod-

    les historiques. Il apparait toutefois

    ici plus important encore de mettre l'ac-

    cent sur un mcanisme de rhtoriquedtourne . En effet, tout au long du

    discours de presse rgionale, l'criture,tout en restant criture culturelle, cesse

    d'tre sublime pour devenir FAMI-

    LIERE, INTIME, ENFANTINE. Tout

    en se laissant dborder par un lyrismedes plus mdiocres, tout en laborant

    un rcit digne de la rdaction scolaire,sur un ton de confidence, le journalistesemble se parler lui-mme, semble

    retrouver l'enfance,, l'antriorit. Les -

    crits expriment alors une glorificationde la matire, de i'architecture, du temps,une forme de marginalit exprime parl'absence de calcul, de rigueur, un accord

    physique et moral ralis entre l'homme

    et les choses ? Ces rfrences lyriques,

    pseudo-scolaires, dont le signifi VieuxTours se voit aurol, sont immdia-

    tement perceptibles par un bref retour

    l'enfance et l'cole.

    Ds lors le rel, point de dpartde l'image est un rel vGu sur le mode

    du fantasme, la ralit matrielle s'entou-

    re d'une irralit romanesque, l'empha-se parait seule pouvoir tmoigner de

    ce nouveau refuge. (Reste que bien sou-

    vent, il faut le souligner, la subjectivitretrouve n'est que laisser-aller verbal,

    image d'Epinal). La mobilit du champ

    d'interprtation de ce discours permet,tout en instaurant des rapports de masse,

    une possession par chaque groupe selonson climat ; niant les rivalits de

    groupe, alors que par ailleurs il distribuedes rles, confirme des statuts, ce dis-cours fonde le systme social du Vieux

    Tours restaur. Par la lgitimation, parl'appel la sensibilit et. l'affectivit,et dans la mesure o l'opration n'a pas

    engendr de refus ports un niveaude thmes politiques avous, le dis-

    Cours idologique sur le Vieux Tours

    atteint facilement son but, il conduit l'identification.

    En conclusion, nous voudrionsaffirmer la ncessit de caractriser le

    got actuel pour un habitat en vieux

    quartier par les motifs qui poussentl'tre dans une recherche vitale, souventnon ou mal formule, la plupart du temps

    rcupre, par une QUETE essentielle.Un vieux quartier s'affirme travers

    cette fragile possibilit qu'il offre de vi-vre son imaginaire , son affectif .

    Il est en effet utile de refuser d'assimi-ler dans une trop grande hte le retour

    au pass, avec une pure et simple organi-sation d'un dsir. Si Ton constate une d-

    valuation du dsir, cette dvaluation ne

    supprime pas le dsir.

    123

  • Claudine quentin l'imaginaire d'un vieux quartier

    En mettant en valeur l.'INESSEN-

    TIEL, le HASARD, le SALE, le BIS-

    CORNU, l'ancien se fait l'cho des be-

    soins d'irrationalit, d'antriorit, d'ac-

    complissement propres l'individu quiressent alors la rciprocit d'un lien.

    Ds lors, il faudrait donner tout son

    poids un mouvement de va-et-vient,d'alternance voulue entre la glorificationdu mythe et sa dnonciation, entre une

    exaltation des aptitudes essentielles du

    vieux quartier et une rduction quel-

    ques qualits qu'on ne lui attribue qu'

    grand renfort de publicit.

    La technicit refuse le droit l'er-

    rance, au vagabondage, la flnerie ; et

    c'est en ce sens qu'il faut aborder le dis-

    cours journalistique. Le mesure de toute

    pratique effective d'un vieux quartier

    passe peut-tre par un EQUILIBRE entre

    le lyrisme dbordant du discours journa-

    listique et la froide planification du dis-

    cours technique. Le vieux quartier m-

    rite d'tre chant mais il meurt des ra-

    gots journalistiques populistes et feuil-

    letonnesques, il meurt d'une rduction

    abusive quelques images parasites,

    quelques dires.

    NOTES

    (1) Le Vieux Tours offre un patrimoine im-

    mobilier homogne de grand intrt architec-

    tural ; prsentant une situation privilgie par

    rapport au reste de l'agglomration, on peut le

    considrer comme une unit disjointe, le Vieux

    Tours existant antrieurement la dlimitation

    du secteur sauvegard. Il est reprable dans l'es-

    pace et dans le temps. Quartier commerantet aussi bas-quartier, il constitua une aire d'ac-

    cueil aux vagues d'immigration.

    (2) Ont t tudis ce sujet la Revue Ur-

    banisme et Le Moniteur des Travaux Publics

    des annes 1966 1974.

    (3) Ont t tudis les deux journaux prin-

    cipaux de la ville, la Nouvelle Rpublique et

    I''Espoir des annes 1959 1974.

    (4) J. Baudrillard Le systme des objetsN RF Gallimard. 1968. Pour une critique de l'-

    conomie politique du signe Gallimard, 1972.

    (5) M. Castelis La question urbaine

    Maspero, 1973.

    (6) H. Lefebvre Le droit la ville An-

    thropos, 1970-1972..

    (7) R. Barthes Le systme de la mode

    Seuil, 1967.

    (8) R. Ledrut Les images de la ville

    Anthropos, 1973.

    (9) Les critres prcdemment nonces ten-

    dent rapprocher cette vision de l'image my-

    thique de la CITE rve par l'urbanisme, selon

    la grande rgle d'une communaut, sorte de

    socit idale dans laquelle les hommes se

    connaissent ,se reconnaissent .

    (10) M. Halbwachs La mmoire collec-

    tive -PUF, 1968.

    (11) La connotation est la voie d'accs

    la polysmie du texte ; (...) C'est une dter-

    mination, une relation, un trait qui a le pouvoirde se rapporter des mentions antrieures,ultrieures ou extrieures au texte, d'autres

    lieux du texte ou d'un autre texte OR. Bar-

    thes-S/Z P. 14).

    (12) M. Halbwachs Classes sociales et

    morphologie Le sens commun ditions de

    Minuit, 1972.

    (13) R. Barthes - Mythologies - Seuil,1957.

    124

  • NOTE MTHODOLOGIQUE

    ALBERT LEVY

    Introduction une socio-smtotique

    de la perception de l'espace urbain

    Les quelques pages qui suivent sont le

    rsum d'une recherche effectue dans le cadre

    de l'cole d'architecture de l'Universit de

    Genve, propos de la notion de perceptionde l'espace.

    Les rsultats ici prsents sont tout fait

    personnels et ne doivent surtout pas tre con-

    sidrs comme tant dfinitifs ; ils ne sont

    qu'une tape d'une investigation longue et dif-

    ficile qui relverait, selon nous, d'une socio-

    smiotique de l'espace.Le travail, dans ses objectifs et son contenu,

    peut-tre compris comme une critique possible un ouvrage sorti il y a quelques annes,

    L'image de la cit de Kevin Lynch (1) qui

    fit un grand bruit alors, et continue d'ailleurs

    en faire aujourd'hui (2).

    Car, bien que l'objet de la recherche soit

    identique La perception de l'espace urbain

    et ses mcanismes . les fondements thori-

    ques et pistmologiques de ce travail, et

    par voie de consquence, les conclusions,

    en sont compltement opposs.

    7. Oublier Lynch

    Il y a chez Lynch, dans son approche du

    problme, un prsuppos empirique trs fort,

    et on pourrait dire, en gros, que sa dmarche

    a consist surtout en une tentative d'appli-cation de la thorie de la forme , ou Ges-

    talt-theorie (3), l'analyse des processus de

    perception de l'espace urbain. Prenons, par

    exemple, quelques-unes de ses dfinitions de

    base concernant la perception, la visibilit ,

    la lisibilit .

    On pourrait dire, tout d'abord, qu'il y a

    une confusion chez lui entre ces.trois notions

    (4), et l'usage qu'il fait d'ailleurs de la derni-

    re lisibilit reste purement mtapho-

    rique. Il dfinit donc les deux premires comme

    clart apparente ... du paysage urbain. Par

    l, nous voulons dire la facilit avec laquelleon peut reconnatre ses lments et les orga-niser en un schma cohrent . (p. 3). Puis

    il ajoute une ville lisible est celle dont les

    quartiers, les points de repre, ou les voies sont

    'facilement identifiables et aisment combins

    en un schma d'ensemble (p. 3).

    Aprs avoir rduit la lisibilit d'un

    objet sa facilit de lecture, il prcise'sa pense en introduisant une autre notion

    voisine l'imagibilit , ou la qualit grce laquelle il (l'objet physique) a de grandeschances de provoquer une forte image chez

    n'importe quel observateur (p. 11), et il

    poursuit ce qui signifie une ville pour les in-

    dividus est si divers, mme lorsque sa forme se

    communique facilement, qu'il semble possiblede sparer la signification de la forme ...

    Cette tude se concentrera donc sur l'iden-

    tit et la structure des images de la ville (p.

    10). Il y a l, notre avis, et d'un point de

    vue pistmologique, une srie d'erreurs mani-

    festes dans la dmarche de Lynch, notamment

    dans ce dernier passage o il prtend que l'i-

    dentit reconnue un objet est antrieure

    sa signification ; il crit lui-mme, en donnant

    un exemple : il est possible d'analyser la porte

    en termes d'identit de sa forme et de clart de

    sa situation comme si celles-ci taient antrieu-

    res sa signification (p. 10).

    On ne comprend pas alors pourquoi il

    a recours des entretiens avec des citadins

    pour mener une telle tude que l'on pourrait

    qualifier de morphologique.

    Or, comme il l'a t dmontr dans le tra-

    vail, c'est l'attribution d'une signification un

    objet urbain qui constitue simultanment

    l'identit sous laquelle le citadin le connat (5).

    Il est impossible d'envisager une description

    125

  • albert levy introduction une sqcio-smiotiquede la perception de l'espace urbain

    purement extrieure toute signification,en abstraction totale de la valeur de l'objetau sein du systme envisag : toute tentative

    pour dcrire et classer des lments urbains

    sans tenir compte de leur rapport avec la si-

    gnification est ncessairement voue l'chec.

    Finalement, Lynch, dans ces dfinitions,,

    semble considrer la connaissance (ou percep-tion) que l'on a d'un objet comme tant en-

    tirement dtermin par lui-mme, par sa

    forme , par ses qualits propres (son i-

    magibilit ) dont elle n'est alors plus qu'un

    simple et pur reflet. C'est l une attitude

    tout fait essentialiste.

    L'identit d'un objet urbain ne rsulterait

    pas, selon lui, de l'application d'un pointde vue culturel qui pertinentiserait la faondont on le connat, mais serait en quelque sor-

    te en lui, sa nature mme. La connaissance

    ainsi naturalise est compltement confondue

    avec l'objet, et on ne voit pas comment on

    pourrait en faire l'tude travers les diffren-

    tes perceptions des citadins, qui deviendraient,

    de ce fait, toutes identiques. -

    C'est prcisment cette naturalisation de

    la connaissance, c'est--dire son absence de d-

    tachement de la ralit sur laquelle elle porte;

    qui caractrise l'attitude empiriste et qui cons-

    titue, notre avis, l'obstacle majeur auquels'est heurt cet ouvrage.

    Les maigres rsultats obtenus sont la con-

    squence directe de sa faiblesse thorique.

    2. Les hypothses de travail

    C'est la raison pour laquelle nous avons

    opt pour une dmarche socio-smiotlque (6).

    Ainsi, dans nos deux hypothses fondamenta-

    les, nous avons bien tenu distinguer :

    1) d'une part, la perception, phnomneculturel de la sensation, phnomne naturel

    qui sont galement confondus chez Lynch

    et leurs relations, et bien souligner le fait

    que toute perception se droule travers une

    structure smiotique.2) D'autre'part, en affirmant que les si-

    gnifications dans les perceptions sont varia-

    bles d'une catgorie sociale une autre, sont

    conditionnes socio-culturellement, nous avons

    voulu, en multipliant ces dernires,dtacher les

    connaissances de l'espace de l'espace lui-mme.

    , C'est effectivement, en reconnaissant q'unmme espace peut tre peru / connu diff-

    remment que l'on parvient sparer la per-

    ception de son objet, et pouvoir en faire l'-

    tude chez diffrents sujets, en vitant alors

    de tomber dans le pige de la naturalisation

    idologique et de son corollaire, l' empiris-me spontan .

    Ce que vise toute analyse smiotique, ce

    sont les structures paradigmatiques et syn-

    tagmatiques du systme de signification, c'est

    partir d'elles qu'on doit chercher compren-,dre comment elles sont actualises dans les

    diffrents procs de perception.Ce systme sous-jacent qui les rend possi-

    ble reste donc construire. Un tel systme de-

    vrait avoir une valeur thorique, c'est--dire,tre gnrai, et fournir, de ce fait, des proc-dures de description et de prvision, de toute

    manifestation particulire, relle ou virtuelle,des significations sociales urbaines, qui se cons-

    tituent, travers les diffrentes perceptionsde l'espace.

    . Nous nous bornerons ici donner simple-ment quelques indications hypothtiques pourla reconstruction d'un pareil systme partirde l'analyse de la morphologie physique urbai-

    ne et de son rapport avec l'tude socio-smio-

    tique de sa perception. Nous confronterons

    ensuite la morphologie sociale retenue au d-

    part, et la formation des diffrents groupes

    socio-smiotiques, caractriss par des percep-tions de l'espace identiques.

    2.1 Morphologie physique de l'espace ur-

    bain et son-analyse soclo-smhtlque

    Par tude morphologique de l'espace ur-

    bain, nous entendons une description syst-

    matique qui rvlerait les traits et caractris-

    tiques morphologiques de l'espace architectu-

    ral, et qui servirait de base de comparaison avec

    la connaissance que les usagers exprimentde ce mme espace et de ces proprits. Par

    la suite, il s'agit de rechercher les diffrences

    ou oppositions morphologiques de l'espacearchitectural pertinentes pour tel sujet per-

    cevant, et les diffrences ou oppositions non

    pertinentes pour lui. Car ce n'est pas la mor-

    phologie de l'espace architectural qui constitue

    l'objet de la recherche, mais les identits,

    sous lesquelles le sujet la connat. Ces identits

    ne rsultent jamais de ce qu'est la morphologiede l'espace architectural de la ville elle-mme,contrairement ce que pense Lynch, et ne

    126

  • albert levy introduction une socio-smiotiquede,la perception de l'espace urbain

    peut donc jamais s'expliquer par la seule

    considration de cette morphologie.Ainsi le but de cette analyse morphologi-

    que consiste tudier d'un point de vue phy-

    sique, et selon une certaine technique d'a-

    nalyse d'architecte, la manire dont se prsen-te l'espace architectural de la ville, dans son

    ensemble et dans ses articulations, en tant quesubstance d'expression de la signification.

    Il s'agissait donc, dans la suite, de voir

    comment cette substance tait investie de

    sens, travers les diverses perceptions, en

    produisant alors une autre forme, indiffrente la morphologie physique de base, dans la-

    quelle elle se trouve manifeste. C'est bien

    ainsi qu'il, faut entendre ce qui est crit quel-

    ques lignes plus haut.

    De la mme manire que la phonologien'a pu se dvelopper que grce aux progrsraliss par l'analyse phontique des sons,une smiotique de l'espace doit pouvoir s'ap-

    puyer sur une description physique de cet

    espace suffisamment adquate. C'est pourquoiun certain nombre d'amliorations et de cor-

    rections devraient tre apportes la technique

    d'analyse morphologique, la lumire de l'ex-

    prience faite, et en fonction des rsultats

    obtenus. Donc, le rapport ncessaire entre les

    deux analyses devrait nous permettre de les

    rendre rciproquement plus adquates l'une

    l'autre, en fonction des objectifs attendus.

    En effet, avec cette analyse morphologique,on devrait pouvoir inventorier les caractristi-

    ques physiques de l'espace urbain, puis proc-der leur classification. Ainsi, par exemple,

    on pourrait effectuer un premier classement

    par grandes catgories urbanistiques, selon

    leur distribution dans l'espace urbain, en :

    btiments, voies, places, carrefours, tissus

    (quartiers) ...etc..

    Ce classement consisterait galement d-

    terminer simultanment les'diffrents types l'intrieur de chaque catgorie, dfinis parleurs traits distinctifs spcifiques et respectifstels qu'ils peuvent tre analyss d'un pointde vue architectonique.

    Un second classement nous permettrait

    ensuite, dans chacune de ces grandes catgories,constitues par ces types particuliers, d'oprerune rpartition de leurs divers traits distinc-

    tifs sur x dimensions physiques telles que par

    exemple la taille, la forme, la couleur, la situa-

    tion, le style, la composition externe, la distri-

    bution interne, l'agrgation des btiments, le

    rapport des btiments l'espace externe ... etc..

    (Dans les entretiens effectus, nous constatons

    que d'autres sries de dimensions non-physi-

    ques sont parfois prises en considration telles

    que l'conomique, le social, l'esthtique, le

    culturel, etc.. La prise en compte de telles ca-

    ractristiques est problmatique pour une

    analyse morphologique qui viserait principale-ment l'espact physique de l'espace urbain).

    Nous pouvons mieux saisir, prsent, le

    processus de perception de l'espace urbain :

    ainsi lors de l'excution d'une opration dans

    la ville (se promener, rencontrer, visiter, habi-

    ter ... etc.) le sujet slectionne un certain nom-

    bre de caractristiques, dans quelques-unes des

    catgories urbanistiques, constitues par dif-

    frents types, et sur un certain nombre de di-

    mensions physiques choisies. Le cumul de

    ses caractristiques distinctives pertinentes pourlui constitue ce que nous appellerons un ur-

    bme, en d'autres termes, nous pouvons dfinir

    l'urbme comme un faisceau de propritsdistinctives pertinentes.

    Par exemple, pour un sujet de la premire

    catgorie sociale retenue, et vivant Locarno,est pertinent pour l'opration habiter, l'urbme

    ' San. Antonio constitu par le cumul des

    caractristiques slectionnes dans deux cat-

    gories urbanistiques, btiments, type ancien,et voies, type ancien, sur les dimensions physi-

    ques suivantes : distribution interne (prsencede cour, de portique, colonnade), matriaux

    (prsence de pierre...) proprits physiques

    (sqlidit...) pour les btiments de type ancien,

    et, taille (troitesse ...) composition (prsencede pavs) pour les voies,type ancien, galement.

    Une telle perception est connotative de la

    catgorie socio-smiotique laquelle le sujeten question appartient. Deux urbmes diff-

    rents se composeront donc de caractristiquesdiffrentes, lesquelles caractristiques contri-

    buent les constituer. Ils peuvent tre de

    grandeur variable, selon le nombre de catgo-ries urbanistiques, et des caractristiques di-

    mension nel les respectives, prises en compte.D'autre part, des urbmes distincts signi-

    fient soit des oprations dissemblables, soit

    des manires diffrentes d'excuter une m-

    me opration. Mais, de toute faon, et c'est

    surtout cela qui nous intresse, ils renvoient

    toujours des connotations sociales distinc-

    tes ou opposes. Les oprations, dites fonc-

    127

  • abert levyintroduction une socio-smiotiquede la perception de l'espace urbain

    tionnelles (habiter ...) ne sont pas toujours

    d'ailleurs ncessaires pour la ralisation des

    connotations socio-smiotiques, ainsi, dans

    l'opration, dite symbolique , (observer...)

    par exemple, on constate que la connotationn'en est pas moins prsente..

    D'autre part, l'arbitraire (relatif) du si-

    gne socio-smiotique urbain rside surtoutdans les connotations sociales urbaines par-ticulires d'un groupe social donn, lesquellesdcoulent notamment, de l'usage qu'il faitdu signifiant spatial urbain, par sa pratiqueurbaine, et on ne peut pas dire qu'elles soient

    compltement motives par ce dernier. Cesont donc les carts et les articulations entre les

    urbmes, ou, ce qui revient au mme, entreleurs caractristiques corrlatives, qui sontdonc constitutifs des diverses connotationssociales et des groupes socio-smiotiques cor-

    respondants.On pourrait dire en quelque sorte que le

    signifiant spatial urbain est fonctionnalis dans un but de taxinomie sociale et dtermineainsi une certaine configuration socio-smio-

    tique urbaine. Tel ou tel individu pourraitalors faire usage de ces urbmes pour exprimerson appartenance ou son extriorit tel outel groupe socio-smiotique, en adoptant ouen rejetant ses connotations sociales, parexemple.

    2.2. Morphologie sociale et groupes socio-

    smiotiques

    On voit qu'un tel fonctionnement peutrendre compte de la manire dont une socit,tout en exploitant une contigut spatiale, seconstitue en groupes distincts selon le principe

    d'exclusion/inclusion, par les carts rsultant

    des diffrentes significations que les sujetsattribuent l'espace urbain, travers son usa-

    ge. Une telle approche pourrait relever d'une

    socio-smiotique de l'urbain qui aurait pourtche d'tudier les diffrentes connotations so-ciales de l'espace urbain, et les divers signifiantsqui en rendent compte.

    Une telle tude devrait pouvoir dbouchersur l'tablissement de catgories socio-smio-

    tiques relativement indpendantes des cat-

    gories socio-professionnelles envisages au d-

    part. En effet, et les rsultats le prouvent, on

    ne peut simplement superposer ces deux modesde distribution sociale.

    De la mme manire, les typol.orji.es dga-ges par l'analyse morphologique de l'espaceurbain devraient tre compares avec celleseffectues par les diffrentes catgories socio-

    smiotiques, nous aurions l, pour revenir un

    peu en arrire, un moyen d'adquation desdeux analyses cites prcdemment.

    Une redistribution des catgories socialesde dpart devrait donc tre ralise, la suitedes rsultats obtenus, pour constituer alorsles vritables catgories socio-smiotiques. C'estainsi qu'il faut interprter la deuxime hypo-thse fondamentale du travail qui postuleune distinction entre place de classe dter-mine structurellement, donc conomiquement,et la position de classe , conjoncturelle,relativement autonome par rapport la prc-dente, qui opre un autre dcoupage social(culturel, idologique ...). (7).

    Ainsi, dans la population d'enqute de d-

    part, les quatre catgories socio-professionnel-les E = 1,2,3,4}- conomiquement dtermi-

    nes, se rpartissent en groupes distincts selonles positions socio-smiotiques urbaines

    qu'elles adoptent.A Locarno, par.exemple, par rapport

    l'opration habiter, nous aurons la distribution

    socio-smiotique suivante : l'urbme S. An-tonio est peru positivement par deux grou-pes socio-smiotiques {. 1-2} et C-O ' 8'et ngativement OJ/ l'urbme Sallegi Mo-retina est peru ngativement par toutesles catgories rparties en deux groupes - 1 2-,

    3} et {_ 4^, l'urbme Piazza Grande est

    peru positivement par le groupe ^4^ et n-

    gativement par le groupe 1,2,3)- , enfin

    l'urbme Quatriere Nuovo est peru posi-tivement par deux groupes \2$\ et {4^jet ngativement par le groupe l J

    De la mme manire, toujours Locarno,par rapport une autre opration, se prome-ner, un groupe socio-smiotique constitupar une seule catgorie socio-professionnel-le 1 j peroit ngativement la ville en-

    tire, prise comme urbme.Par contre, l'urbme Piazza Grande

    est peru positivement par le groupe ^2,3,4/ ,l'urbme Lungo Lago + Maggia par le

    groupe \_2,4)- et enfin l'urbme Parco dliaPace + Bosco Isolino par le mme groupe

    0-4}Finalement, cette partition socio-smioti-

    que revient tablir des ciasses d'quivalence

    128

  • albert levy introduction une socio-smiotiquede la perception de l'espace urbain

    (groupes socio-smiotiques) modulo la relation

    d'quivalence R (= usage du mme urb-

    me ), dans l'ensemble des catgories socia-

    les B= {12,3,4J : un tel ensemble de classes

    d'quivalence s'appelle aussi, en mathmatique,

    ensemble quotient, et s'crit E/R ( E sur R ),

    cet ensemble quotient est donc un ensemble

    de sous-ensembles de E et peut se formuler

    ainsi E/R 5">(E).On constate, en outre, que les groupes so-

    cio-smiotiques, d'une opration une autre,

    sont extrmement mobiles. Il faudrait vo.ir,si par rapport un certain nombre d'urbmes,

    on pourrait dceler des constantes dans la for-

    mation et le comportement de ces diffrents

    groupes qui permettraient alors de mieux

    mettre en vidence leurs pratiques urbaines

    respectives.

    2.4 Le systme socio-smiotique urbain et

    ses mcanismes

    Nous pouvons essayer prsent d'esquisserla construction du systme socio-smiotiquevis. Cette proposition ne pourra avoir ici,

    comme nous l'avons dit, qu'une simple valeur

    indicative, et doit tre considre comme une

    premire exploration du problme.Un code, ou systme smiotique, est, se-

    lon Prieto, dfini par ses mcanismes de

    fonction et par ses mcanismes d'cono-

    mie (9). Ce sont donc ces mcanismes qui le

    constituent qui font l'objet principal de l'inves-

    tigation smiotique. Les mcanismes de fonction de notre

    systme devraient permettre au moyen du si-

    gnifiant spatial urbain de fournir tout rcep-

    teur, les indications ncessaires pour que la

    transmission du sens ait lieu; Ifs assurent ainsi

    la ralisation de la fonction du signe urbme,

    qui est de transmettre une signification : ici

    une connotation socio-smiotique urbaine. Les mcanismes d'conomie devraient

    nous permettre, par contre, dl.. dterminer les

    articulations du systme. On peut en effet

    considrer l'urbme comme rsultant du pro-

    duit logique de deux ou plusieurs classes, et

    donc l'analyser dans ces classes, ou facteurs ,

    qui correspondraient dans notre cas, nos ca-

    tgories urbanistiques avec leurs types respec-

    tifs.

    D'autre part, ces diffrentes catgories

    sont elles-mmes, comme nous l'avons vu.

    dcomposables en classes de dimensions phy-

    siques diverses, ou classes de figures . Cet-

    te analyse en facteurs et en figures

    nous autorise alors considrer ce systme

    socio-smiotique urbain comme tant un

    systme double articulation.

    En rsum, nous sommes en prsence d'un

    systme smiotique double articulation qui

    comprend, comme tout systme de ce genre,deux plans et deux axes (10) :

    Deux plans : un plan de l'expression, le

    signifiant spatial urbain, et un plan du contenu,la signification socio-smiotique. D'autre part,nous retrouvons les niveaux dnotatif et conno-

    tatif spcifiques toute smiose. Le niveau

    dnotatif concerne le signifiant spatial urbain

    en tant qu' outil servant des oprationsdonnes Ce rapport outil/utilit consti-tuant selon Prieto l'instrument , le niveau

    connotatif revient sur ce mme signifiant avec

    son rapport l'opration, pour constituer le

    signe socio-smiotique. Il rsulte du choix

    effectu par l'usager du moyen pour excu-

    ter son opration.C'est ce niveau que l'arbitraire relatif

    du signe (urbme) rside, car, pour autant

    qu'il y ait vritablement choix, on ne peut

    pas dire que la signification (contenu) soit

    compltement motive par le signifiant spatial

    (expression). Deux axes : le premier, ou axe du sys-

    tme, consiste dans les catgories paradigma-

    tiques (urbanistiques et dimensionnelles) avec

    leur lments (types divers et traits distinctifs),

    dtermins par leurs corrlations internes ou

    commutations. Le second, ou axe du procs,consiste dans les relations syntagmatiques for-

    mant l'urbme, et actualisant le systme. Ces

    relations, ou combinaisons, nous les avons

    dfinies ici comme simple cumul de pro-

    prits distinctives , leur syntaxe resterait

    donc lucider (pour autant qu'elle existe).

    Quant aux corrlations entre les divers lments

    du systme, elles devraient nous permettrede mieux expliciter la structure interne des

    diverses catgories paradigmatiques, et de dis-

    tinguer, par exemple, entre les lments com-

    mutatifs (produisant un changement de sens) et

    les lments seulement variants (conservant

    le mme-sens), et de mieux prciser ainsi les

    units significatives et distinctives de ces

    articulations.

    129

  • albert leyy introduction une socio-smiotiquede la perception de l'espace urbain

    Nous pouvons conclure en affirmant q'une

    distribution socio-smiotique urbaine est aussi

    bien relativement indiffrente la morpholo-

    gie physique de l'espace urbain qu' la mor-

    phologie conomico-sociale de sa'population.

    De telles conclusions diffrent donc sensi-

    blement de celles qui, comme chez Lynch,

    privilgient la morphologie urbaine dans la for-

    mation des diffrences perceptions, ou de

    celles qui, comme chez certains sociologues,

    tablissent un dterminisme socio-conomique

    absolu sur les manifestations des diffrentes

    connotations sociales de l'espace.

    Albert LEVY

    (1) L'image de la cit Kevin Lynch,

    Dunod.

    (2) L'audience de ce livre est encore forte

    dans les coles d'architecture, et il sert toujours

    d modle de nombreux travaux.

    (3) Nous faisons allusion ici une srie

    de travaux dvelopps entre les deux guerres

    aux USA par des chercheurs comme Khler,

    Kofka sur la psychologie de la forme ou, Ges-

    talt psychology. Nous trouvons la traduction

    de l'ouvrage de Khler chez Gallimard sous le

    titre de Psychologie de la forme . Une syn-

    thse de ces travaux a t faite par P. Guil-

    laume chez Flammarion, sous le mme titre.

    (4) La perception devrait tre distingue

    de la lecture : en effet, alors que cette dernire

    consiste en un dcodage indirect de la signifi-

    cation, de ses moyens de re-prsentation, la

    perception rside en son dcodage direct. Il

    faudrait alors parler de perceptibilit pour

    l'un, et de lisibilit pour l'autre , ces deux

    notions sont entendre, comme cart entre

    les niveaux d'mission et de rception d'un

    message.

    (v. P. Bourdieu : Elments d'une thorie

    sociologique de la perception artistique in

    Revue internationale des sciences . sociales,

    vol. XX.).

    (5) A ce propos, Prieto crit fort justement:

    l'identit qu'on reconnat un objet n'est

    en dfinitive que la faon dont on le connat,

    et deux objets identiques entre eux ne sont par

    consquent que deux objets que l'on connat de

    faon identique . Pertinence et pratique ,

    Minuit, Paris.

    (6) Nous empruntons ce concept A.J.

    Gremas qui propose : Dans cette perspective,la socio-linguistique fait partie d'une discipline

    beaucoup plus vaste qu'on pourraH appeler

    la socio-smiotique, et qui comprendrait l'tude

    des connotations des smiotiques vestimentai-

    res, alimentaires, gestuelles, etc. .). Smiotiqueet Sciences sociales. Seuil.

    (7) Nous reprenons ces concepts de place

    de classe et position de classe N. Pou-

    lantzas dans Les classes sociales dans le

    capitalisme aujourd'hui , Seuil.

    (8) Il s'agit ici de deux manires de raliser

    l'opration habiter effectues par ces deux

    groupes socio-smiotiques. On pourrait dire

    alors que nous avons faire ici deux urb-

    mes S. Antonio distincts, qui, bien que

    perus positivement, ne comprennent pas

    le mme nombre de caractristiques.

    (9) Voir Messages et signaux L.J.

    Prieto, P.U.F.

    (10) Voir Prolgomnes une thorie

    du langage L. Hjelmslev, Minuit.

    130

  • COMPTES RENDUS

    GIOVANNI FANELLI

    Architettura, edilizia, urbanistica.

    Olanda 1917/1940

    F. Papafava d., Firenze 1978

    786 p., 841 pi., Iit.it. 22.000

    Une histoire de l'architecture, de l'urbanisme

    et de l'dilit fonde sur des critres non-idolo-

    giques, est-elle possible ? A rencontre d'une

    partie de la critique italienne contemporaine qui

    subordonne ses positions des a priori idologi-

    ques au dtriment d'un examen minutieux des

    faits. G. Fanelli nous propose, comme instrument

    d'analyse fiable, une mthode qui est avant

    tout reprage, vrification, choix des faits.

    Un premier livre de Fanelli sur l'architecture

    hollandaise, parut en 1968. Une prsentation g-

    nrale de la culture et des influences, introduisait

    un certain nombre de courtes biographies des ar-

    chitectes les plus importants (une vingtaine),

    qu'un catalogue des oeuvres principales de chacun

    et une bibliographie chronologique raisonne

    compltait. C'tait dj assez de matriel pour

    lui donner envie, dix ans aprs, de sortir une

    thorie sur les thories, si la mode en Italie

    aujourd'hui.Dans ce deuxime ouvrage, 600 pages d'cri-

    ture dense, l'auteur nous prsente sans ostenta-

    tion mais avec une rare prcision documentaire,

    un richissime matriel historique, dcompos

    et reconstitu chronologiquement anne par

    anne selon quatre rubriques parallles : le d-

    bat gnral, l'architecture, le btiment rsiden-

    tiel et l'urbanisme.

    Un tel mode de dcoupage, en oeuvre dans les

    priodisations classiques par les historiens sovi-

    tiques, vient d'tre contest par A. Kopp, en ce

    qu'il risque de laisser de ct l'essentiel, savoir,

    dans ce cas le modle de civilisation dont l'ar-

    chitecture est l'un des reflets les plus fidles.

    Fanelli, pour sa part, relgue aux oubliettes

    les coupures de l'historiographie idologique

    pour s'en tenir un inventaire raisonn que mo-

    dule la squence annuelle. C'est sur la trame de

    cette scansion temporelle que l'auteur vise

    dterminer dans leurs relations mutuelles les

    nombreux aspects significatifs de l'histoire d'une

    civilisation architecturale. Que ressort-il de cette

    recherche ?

    L'intention principale, celle qui refuse de

    privilgier les grands vnements et de mar-

    quer des ruptures rgnratrices, se trouve c

    firme. Un fait architectural ou d'urbanisme

    dsagrge dans les vnements qui l'ont ace

    pagn et nous rvle ses relations complexes

    les contingences et les ncessits. Certains

    quis de la premire tude sont renforcs

    cette deuxime, comme la complment

    plutt que l'opposition entre les tendances

    tionnelles et gomtriques de De Stijl et la

    dance fantastique et expressionniste de Wen

    gen, lisibles dans les ouvrages des archit

    qui appartiennent aux deux mouvements,

    me Dudok et Staal. Le modle de civilist'

    apparat graduellement d'aprs le dbat g

    et l'histoire du btiment rsidentiel ; il s'ag

    du filon le plus compos o s'aboutent le m

    de la production, le monde de la politique

    lui des techniciens et des professionnels,

    portance de la Hollande en tant que foyer d

    lisations modle pour l'Europe de l'entre

    guerres, tient en partie l'activit d'archit

    intellectuels et techniciens dont la particip

    dans les dbats politico-administratifs on

    contribuer l'instauration d'un systme I'

    tif avanc. Ce que la loi permettait, a pu

    expriment et appliqu grce une heu

    combinaison de circonstances favorables

    neutralit pendant la premire guerre mor

    a permis de maintenir le flux des relation

    les pays avancs ; la stabilit d'une socit

    cratique et pluraliste autorisa de prendre c

    risques dans des exprimentations conom

    techniques et sociales. Mme le dbat eu

    arjK... ... conditions conomiques du

    l'architecte ne pert pas de vue que so

    est central dans la socit, cet engagemrend prudent l'gard de suggestions for

    et des utopies sociales. Les propositio

    les typologies, les nouveaux matriaux

    recherches pour une amlioration du

    ont t largement expriments.

    On peut exprimer quelques rserves

    questions marginales, qui font partie des

    qu'un tel dveloppement comporte, sa

    difficult reconstituer dans le cours d

    le profil de certains personnages dont la

    et les actions sont en quelque sorte dm

    par une analyse diachronique. Toutefois

    peut dsormais mconnatre l'ouvrage de

    dans toute recherche future concernant I'

    sociale hollandaise.

    M.L. C

    131

  • Vient de paratreAUX DITIONS ANTHROPOS

    Giorgio CESARIPSYCHIATRIE ET POUVOIR

    Format 14x22,188 p. : 40 F

    Emile GUIGOUUNE CIT AU PAYS D'OC

    De Posquires Vauvert

    Format 15,5 x 23, 285 p. : 55 F

    Jacques GUIGOULES ANALYSEURS

    DE LA FORMATION PERMANENTEFormat 14 x 22, 308 p. : 55 F

    Michel HUETLE MIROIR FIG

    (clat du droit d'auteur en matire d'architecture)Format 14 x 22, 236 p. : 45 F

    Gabriel GOSSELINL'AFRIQUE DSENCHANTE-VOL. 1

    Socits et stratgies de transition en Afrique tropicaleFormat 14 x22,374 p. : 65 F

    Andr GUNDER-FRANCK / Samir AMINL'ACCUMULATION DPENDANTE

    Format 14 x 22,400 p. : 80 F

    RatkoMILISAVLJElC

    ENVIRONNEMENT, IDOLOGIE ET SCIENCEFormat 14 x 22, 400 p. : 74 F

    Sous la direction de Femand DUMONTLE PROGRES EN QUESTIONS - 2 VOLUMES

    Format 14 x 22, 406 p. : 140 F les 2 vol.

    MARX, ENGELS ET LE JOURNALISMERVOLUTIONNAIRE

    Format 14 x 22, 300 p. : 59 F

  • l'homme et u socitrevue internationale

    de recherches et de synthses sociologiques

    Direction - Rdaction - Administration - Abonnements12, avenue du Maine, Paris 15, Tl. 548-42-58 -22-76-82

    Numro quadrupleN

  • AUTOGESTIONet

    socialisme

    Publi avec le concours du Centre Nationalde la Recherche Scientifique

    Direction - Rdaction - Administration - Abonnements12, avenue du Maine, Paris 15, Tl. 54842-58 - 222-76-82

    SOMMAIRE N. 41-42 JUIN-SEPTEMBRE 1978

    RECHERCHES SUR L'AUTOGESTION

    AUTOGESTION DE LA RECHERCHE ?

    Histoire et sociologie de la 2me confrence internationale surl'autogestion. Contributions de J. KOSTA, F. SABELLI,R.SAINSAULIEU, etc.

    SITUATIONS ET DEBATS :

    La revendication autogestionnaire l'Est. Transition vers l'au-

    togestion l'Ouest ? Interventions d'A. HEGEDUS, G. HUN-NlUSet A. TOURAINE.

    Abonnement France : 75 F. - Etranger : 85 F.

  • REVUE CRITIQUE INTERNATIONALE

    DE L'AMENAGEMENT DE L'ARCHITECTURE

    ET DE L'URBANISATION

    SOMMAIRE N. 16

    A. LIPIETZ : Approche thoriquedes transformations de l'espace franais.

    Bernard POCHE :

    Mode de production et structureurbaines. Claude HENRI : Valeur,

    contradictions et mode de

    production : une lecturetertiaire. Julien FREUND

    : La ville selon Max Weber.Richard FAU-

    QUE Perception de la ville et imaginaireurbain."Michel COQUERY : Rnovation

    urbaine et

  • SOMMAIRE N. 20-21

    POUVOIR LOCAL

    D.B. : Prsentation. Raymond LEDRUT : Politique urbaine et pouvoir local. Andr BRUSTON :

    Le socialisme municipal tradition, illusion, trahison ? Alain MEDAM : lments d'analyse du

    pouvoir municipal. Danielle BLEITRACH : Rgion mtropolitaineet appareils hgmoniques

    locaux. Monique PINON : La drogation comme phnomne idologique. Bernard BOU REILLE:

    Essai sur la production de l'espace stphanois au XIXme sicle. Augustin BERQUE : Haute

    croissance et vocations rgionales : l'amnagement au Japon. Mario PERNOLIA : Notes pour

    une histoire de l'urbanisme labyrinthique, le concept labyrinthe.

    SOMMAIRE N. 22-23

    LES NOUVEAUX ESPACES

    LOGEMENT ET SPECULATION

    Thierry PAQUOT : Villes nouvelles : une utopie de droite. Paul HANAPPE : Le rle des ban-

    ques dans l'immobilier. Thrse SCHALCHI : Nouvelles tendances des espaces de travail.

    Patrice QUEREEL : Anti-pub et contrebande. Yvan SIMONNIS : Village bororo ou le rve des

    architectes. Aboi-Hassan BANISADR : Problmes du logement, de l'urbanisation et de la sp-

    culation en Iran. Zo KARAMANOU : Analyse critique de l'habitat en Grce.

    SOMMAIRE N. 41-42 JUIN-SEPTEMBRE 1978

    RECHERCHES SUR L'AUTOGESTION

    AUTOGESTION DE LA RECHERCHE ?

    Histoire et sociologie de la 2me confrence internationale surl'autogestion. Contributions de J. KOSTA F SABELLIR.SAINSAULIEU,etc.

    ' '

    SITUATIONS ET DEBATS :

    La revendication autogestionnaire l'Est. Transition vers l'au-togestion l'Ouest ? Interventions d'A. HEGEDUS G. HUN-NlUSet A. TOURAINE.

    Abonnement France : 75 F. - Etranger : 85 F.

  • SOMMAIRE N. 20-21

    POUVOIR LOCAL

    D.B. : Prsentation. Raymond LEDRUT : Politique urbaine et pouvoir local. Andr BRUSTON :

    Le socialisme municipal tradition, illusion, trahison ? Alain MEDAM : lments d'analyse du

    pouvoir municipal. Danielle BLEITRACH : Rgion mtropolitaine et appareils hgmoniques

    locaux. Monique PINON : La drogation comme phnomne idologique. Bernard BOUREILLE :

    Essai sur la production de l'espace stphanois au XIXme sicle. Augustin BERQUE : Haute

    croissance et vocations rgionales : l'amnagement au Japon. Mario PERNOLIA : Notes pour

    une histoire de l'urbanisme labyrinthique, le concept labyrinthe.

    SOMMAIRE N. 22-23

    LES NOUVEAUX ESPACES

    LOGEMENT ET SPECULATION

    Thierry PAQUOT : Villes nouvelles : une utopie de droite. Paul HANAPPE : Le rle des ban-

    ques dans l'immobilier, Thrse SCHALCHI : Nouvelles tendances des espaces de travail.

    Patrice QUEREEL : Anti-pub et contrebande. Yvan SIMONNIS : Village bororo ou le rve des

    architectes. Aboi-Hassan BANISADR : Problmes du logement, de l'urbanisafion et de la sp-

    culation en Iran. Zo KARAMANOU : Analyse critique de l'habitat en Grce.

  • Yves GILBERT Le mythe ruralBernard KALAORA L'ordre et la nature le vert endimanchFranois GODARD Jean-Ren PENDARIES Rapports de proprit du logement et pratiques de l'espace rsidentielVronique DE RUDDER-PAURD Franois VOURC'H Le march de l'insalubreA.B.C.I.S. Pour une lecture plus objective de la ville: le concept de confort urbainAnne GOTMAN L'espace de travailK. STEBLER P. WATIER De l'errance spatiale l'errance socialeClaudine QUENTIN L'imaginaire d'un vieux quartier

    NOTE METHODOLOGIQUEAlbert LEVY Introduction une socio-smiotique de la perception de l'espace urbain

    COMPTES RENDUSM.L. CANTELLI Architettura, edilizia, urbanistica de Giovanni FANELLI

    Yves GILBERT Le mythe ruralBernard KALAORA L'ordre et la nature le vert endimanchFranois GODARD Jean-Ren PENDARIES Rapports de proprit du logement et pratiques de l'espace rsidentielVronique DE RUDDER-PAURD Franois VOURC'H Le march de l'insalubreA.B.C.I.S. Pour une lecture plus objective de la ville: le concept de confort urbainAnne GOTMAN L'espace de travailK. STEBLER P. WATIER De l'errance spatiale l'errance socialeClaudine QUENTIN L'imaginaire d'un vieux quartierAlbert LEVY Introduction une socio-smiotique de la perception de l'espace urbainM.L. CANTELLI Architettura, edilizia, urbanistica de Giovanni FANELLI