bazin, rené: les oberlé

Download BAZIN, René: Les Oberlé

Post on 30-Mar-2016

233 views

Category:

Documents

0 download

Embed Size (px)

DESCRIPTION

L'action se situe en Alsace, avant 1900, pendant l'occupation allemande, dans un contexte de résistance de toute la population à l'occupant : refus de parler l'allemand, de l'administration allemande, de la culture allemande, etc. Joseph Oberlé, riche industriel, collabore avec les occupants, envoie son fils faire ses études de droit en Allemagne, et souhaite que sa fille Lucienne Oberlé devienne l'épouse d'un Allemand. Son épouse Monique et son fils Jean, animés d'un esprit de résistance conforme au sentiment majoritaire de la population, sont opposés à ses projets. Tous les éléments du drame sont donc en place, et Jean en sera la figure centrale.

TRANSCRIPT

  • Ren Bazin

    LES OBERL

    (1903)

  • Table des matires

    I NUIT DE FVRIER EN ALSACE .......................................... 3

    II LEXAMEN .........................................................................30

    III LA PREMIRE RUNION DE FAMILLE .......................48

    IV LES GARDIENNES DU FOYER ....................................... 67

    V LES COMPAGNONS DE ROUTE ...................................... 80

    VI LA FRONTIRE ................................................................ 93

    VII LA VIGILE DE PQUES ................................................ 104

    VIII CHEZ CAROLIS ........................................................... 130

    IX LA RENCONTRE ............................................................ 143

    X LE DNER CHEZ LE CONSEILLER BRAUSIG ............... 157

    XI EN SUSPENS .................................................................. 175

    XII LA RCOLTE DU HOUBLON ....................................... 179

    XIII LES REMPARTS DOBERNAI ..................................... 213

    XIV LE DERNIER SOIR ..................................................... 230

    XV LENTRE AU RGIMENT ........................................... 236

    XVI DANS LA FORT DES MINIRES .............................. 256

    propos de cette dition lectronique ................................. 265

  • 3

    I

    NUIT DE FVRIER EN ALSACE

    La lune se levait au-dessus des brumes du Rhin. Un homme qui descendait, en ce moment, par un sentier des Vosges, grand chasseur, grand promeneur qui rien nchappait, venait de lapercevoir dans lchancrure des futaies. Il tait aussitt rentr dans lombre des sapinires. Mais ce simple coup dil jet, au passage dune clairire, sur la nuit qui devenait lumineuse, avait suffi pour lui rappeler la beaut de cette nature o il vivait. Lhomme tressaillit de plaisir. Le temps tait froid et calme. Un peu de brume montait aussi des ravins. Elle ne portait point encore le parfum des jonquilles et des frai-siers sauvages, mais lautre seulement qui na pas de nom et na pas de saison, le parfum des rsines, des feuilles mortes, des ga-zons reverdis, des corces souleves sur la peau neuve des arbres, et lhaleine de cette fleur ternelle quest la mousse des bois. Le voyageur respira profondment cette senteur quil ai-mait ; il la but grands traits, la bouche ouverte, pendant plus de dix pas, et, si habitu quil ft cette fte nocturne de la fo-rt, lueurs du ciel, parfums de la terre, frmissements de la vie silencieuse, il dit demi-voix : Bravo, lhiver ! Bravo les Vosges ! Ils nont pas pu vous gter ! Et il mit sa canne sous son bras, afin de faire moins de bruit encore sur le sable et sur les aiguilles de sapin du sentier en lacet, puis, dtournant la tte :

    Trotte avec prcaution, Fidle, mon bon ami : cest trop beau !

  • 4

    trois pas derrire, trottait un pagneul haut sur pattes, efflanqu, fin de museau comme un lvrier, qui paraissait tout gris, mais qui tait, en plein jour, feu et caf au lait, avec des franges de poils souples qui dessinaient la ligne de ses pattes, de son ventre et de sa queue. La bonne bte eut lair de com-prendre son matre, car elle continua de le suivre, sans faire plus de bruit que la lune qui glissait sur les aigrettes des sapins.

    Bientt la lumire pntra entre les branches, mietta lombre ou la balaya par larges places, sallongea sur les pentes, enveloppa les troncs darbres ou les toila, et, toute froide, im-prcise et bleue, cra, avec les mmes arbres, une fort nouvelle que le jour ne connaissait pas. Ce fut une cration immense, en-chanteresse et rapide. Dix minutes y suffirent. Pas un frisson ne lannona. M. Ulrich Biehler continua de descendre, saisi dune motion grandissante, se baissant quelquefois pour mieux voir les sous-bois, se penchant au-dessus des ravins, le cur battant, la tte aux aguets, comme les chevreuils qui devaient quitter les combes et gagner le pacage.

    Ce voyageur enthousiaste et jeune encore desprit ntait cependant plus un homme jeune. M. Ulrich Biehler, quon ap-pelait partout, dans la contre, M. Ulrich, avait soixante ans, et ses cheveux et sa barbe dun gris presque blanc en tmoi-gnaient ; mais il avait eu plus de jeunesse que dautres, comme on a plus de bravoure ou de beaut, et il en avait gard quelque chose. Il habitait au milieu de la montagne de Sainte-Odile, exactement quatre cents mtres en lair, une maison forestire sans architecture et sans dpendance territoriale daucune sorte, si ce nest le pr en pente o elle tait pose et, en arrire, un tout petit verger, ravag priodiquement par les grands hi-vers. Il tait demeur fidle cette maison, hrite de son pre qui lavait achete seulement pour y passer les vacances, et il y passait toute lanne, solitaire, bien que ses amis, comme ses terres, fussent assez nombreux dans la plaine. Il ntait pas sau-vage, mais il naimait pas livrer sa vie. Un peu de lgende lentourait donc. On racontait quen 1870, il avait fait toute la

  • 5

    campagne coiff dun casque dargent au cimier duquel pendait, en guise de crinire, la chevelure dune femme. Personne ne pouvait dire si ctait de lhistoire. Mais vingt bonnes gens de la plaine dAlsace pouvaient affirmer quil ny avait point eu, parmi les dragons franais, un cavalier plus infatigable, un claireur plus audacieux, un compagnon de misre plus tendre et plus oublieux de sa propre souffrance que M. Ulrich, propritaire de Heidenbruch dans la montagne de Sainte-Odile.

    Il tait rest Franais sous la domination allemande. Ctait sa joie et la cause, galement, de nombreuses difficults quil t-chait daplanir, ou de supporter en compensation de la faveur quon lui faisait de le laisser respirer lair dAlsace. Il savait de-meurer digne, dans ce rle de vaincu tolr et surveill. Aucune concession qui et trahi loubli du cher pays de France, mais au-cune provocation, aucun got de dmonstration inutile. M. Ulrich voyageait beaucoup dans les Vosges, o il possdait, et l, des parties de forts, quil administrait lui-mme. Ses bois taient rputs parmi les mieux amnags de la Basse-Alsace. Sa maison, depuis trente ans ferme pour cause de deuil, avait cependant une rputation de confort et de raffine-ment. Les quelques personnes, franaises ou alsaciennes, qui en avaient franchi le seuil, disaient lurbanit de lhte et son art de bien recevoir. Les paysans surtout laimaient, ceux qui avaient fait la guerre avec lui, et mme leurs fils, qui levaient leur cha-peau quand M. Ulrich apparaissait au coin de leur vigne ou de leur luzerne. On le reconnaissait de loin, cause de sa taille lance et mince, et de lhabitude quil avait de ne porter que des vtements lgers, quil achetait Paris et quil choisissait in-variablement dans les couleurs brunes, depuis le brun fonc du noyer jusquau brun clair des chnes. Sa barbe en pointe, trs soigne, allongeait son visage, o il y avait peu de sang et peu de rides ; la bouche souriait volontiers sous les moustaches ; le nez prominent et droit darte disait la race ; les yeux gris, indul-gents et fins, prenaient vite une expression de hauteur et de dfi quand on parlait de lAlsace ; enfin, le front large mettait un peu de songe dans cette physionomie dhomme de combat, et

  • 6

    sagrandissait de deux clairires enfonces en plein taillis de cheveux durs, serrs et coups droit.

    Or, ce soir, M. Ulrich rentrait de visiter une coupe de bois dans les montagnes de la valle de la Bruche, et ses domestiques ne sattendaient pas le voir sortir de nouveau, quand, aprs dner, il avait dit la femme de chambre, la vieille Lise, qui ser-vait table :

    Mon neveu Jean a d arriver ce soir Alsheim, et, sans doute, si jattendais jusqu demain, je pourrais le voir ici, mais je prfre le voir l-bas, ds aujourdhui. Et je pars. Laisse la clef sous la porte, et couche-toi.

    Il avait aussitt siffl Fidle, pris sa canne et descendu le sentier qui, cinquante pas de Heidenbruch, entrait sous bois.

    M. Ulrich tait vtu, selon sa coutume, dune vareuse et dune culotte couleur feuille morte, et coiff dune bombe de chasse en velours. Il avait march vite, et, en moins dune demi-heure, se trouvait rendu un endroit o le sentier rejoignait une alle plus large, faite pour les promeneurs et les plerins de Sainte-Odile. Le lieu tait indiqu dans les guides, parce que, sur cent mtres de longueur, on dominait le cours dun torrent qui traversait plus bas, dans la plaine, le village dAlsheim ; parce que, surtout, dans louverture du ravin, dans langle que formaient les pentes rapproches des terres, on pouvait aperce-voir, en jour, un coin de lAlsace, des villages, des champs, des prs, trs loin un vague trait dargent qui tait le Rhin, et les montagnes de la Fort-Noire, bleues comme du lin et rondes comme un feston. Malgr la nuit qui bornait la vue, M. Ulrich, en arrivant dans lalle, regarda devant lui, par la force de lhabitude, et ne vit quun triangle de nuit, de la couleur de lacier, o brillaient en haut de vraies toiles, en bas des points lumineux de grosseur gale, mais lgrement voils et entours dun halo, et qui taient les lampes et les chandelles du village dAlsheim. Le voyageur pensa son neveu, quil allait tout lheure serrer contre son cur, et se demanda : Qui vais-je

  • 7

    trouver ? Que va-t-il tre, aprs trois ans dabsence, et trois ans dAllemagne ?

    Ce ne fut quun arrt dun instant. M. Ulrich traversa lalle, et, voulant couper au plus court, entra sous les branches dune futaie de htres qui descendait, en pente rapide, vers une nouvelle sapinire o il retrouverait le chemin. Quelques feuilles mortes tremblaient encore au bout des basses branches, mais la plupart taient tombes sur celles de lanne prcdente, qui ne laissaient pas dcouvert un seul pouce du sol, et, deve-nues elles-mmes minces comme de la soie, et toutes ples, elles re