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  • Jacques RoehRig

    Procs de sorcellerie aux xvie-xviiesicles

    dans les terres de lest

    (Alsace, Franche-Comt, Lorraine)

  • De la magie la sorcellerie

    quel moment de lhistoire humaine le sorcier a-t-il fait parler de lui ? Encore faut-il sentendre sur ce quil est exactement. Dans un premier temps, nous nous contenterons du sens primitif tel quil apparut au viiie sicle sous le terme latin sorcerius, lequel signifie diseur de sorts . Son rle voluant avec le temps, nous examinerons la vritable implication du sorcier lorsque la traque des xvie et xviie sicles aura atteint sa pleine mesure pour proposer une dfinition de la sorcellerie. Quant la magie, nous rappellerons simplement la dfinition du dictionnaire Le Petit Robert, savoir lart de produire, par des procds occultes, des phnomnes inexplicables ou qui semblent tels .

    Rites magiques ou ReLigieux?

    En tout cas, lre prhistorique, entre lapparition de lhomme et celle de lcriture, aucune trace ne laisse clairement supposer lexistence parmi nos lointains anctres dun personnage qui pourrait correspondre au profil dun diseur de sorts. En revanche, nul ne peut douter que lenvironnement hostile en ces temps colres fulgurantes et tonitruantes du ciel, drglements climatiques, animaux carnassiers et mastodontes irascibles suscita chez les hominiens des peurs obsessionnelles, irrpressibles, sans oublier la permanente angoisse de manquer de nourriture et la crainte de rencontrer toute chose quils navaient pas coutume de ctoyer. La magie ne serait-elle pas ne au

    CHAP. 1

  • pRoCs de soRCeLLeRie Aux xvie-xviiesiCLes dAns Les teRRes de Lest

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    moment o lhomme, errant dans un monde inconnu, a cherch se dfaire de langoisse quil lui inspire grce des forces quil possde au trfonds de son tre quand il lutte pour sa survie ? La magie aurait donc t, son origine, le moyen pour lui de surmonter ses peurs. Tout logiquement, ou plutt instinctivement, nos lointains parents en se regroupant en tribus familiales regrouprent leurs peurs pour mieux les contenir. De plus, pour se concilier les mauvais esprits , on peut imaginer quils recoururent aux suppliques incantatoires, les plus sensibles dentre eux srigeant en mdiateurs auprs des forces occultes. Lethnologue, galement prhistorien de renom, Andr Leroi-Gourhan avance mme lexistence de cultes chamaniques au palolithique, au motif que les grandes lignes de la pense sont communes tous les hommes. Les peintures et les gravures ornant les parois des grottes sont-elles les empreintes laisses par des prtres-magiciens, prcurseurs des chamanes des steppes dAsie centrale ? Comme si leurs auteurs avaient voulu les cacher leurs semblables, ces uvres ont t conues au plus profond des cavernes, dans des endroits sombres et difficilement accessibles, et ne peuvent donc tre des crations vocation artistique. Sont-elles alors dinspiration magique ou religieuse ? La reprsentation danimaux percs de flches, si frquente, nest-elle pas, comme le suggre lminent abb Henri Breuil, lexpression dune volont de possession et de domination seule fin daugurer des chasses abondantes et conjurer de la sorte la famine ? En Arige, dans la grotte des Trois-Frres dcouverte en 1914, des centaines de dessins danimaux ornent les parois ; parmi eux, on distingue la silhouette de deux hommes, figuration humaine qui, faut-il le souligner, est rarissime. Lun des deux, selon les spcialistes de lart parital, semble se livrer une danse denvotement comme sil et voulu que la fort lentour demeurt giboyeuse le plus longtemps possible6. Au vu de ces esquisses incantatoires, on peut affirmer que se nourrir a t la principale proccupation des premiers hommes. Un autre abb archologue, qui plus est splologue, Andr Glory, dcouvrit en avril 1938 Wettolsheim, village alsacien proche de Colmar, plusieurs squelettes datant de la fin du nolithique. 6 Ren Laquier, Magie blanche, magie noire, en ville rose, Portet-sur-Garonne, 2003, p. 10.

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    de LA mAgie LA soRCeLLeRie

    Aprs les avoir dbarrasss soigneusement de leur gangue terreuse, le mticuleux exhumateur fut intrigu en constatant que tous les corps taient orients la tte vers louest, comme si les officiants de ces pompes funbres avaient voulu que le regard des dfunts fixt jamais le soleil couchant : horizon crpusculaire du monde quils viennent de quitter ou portail donnant sur lautre monde, le monde chthonien de la mythologie grecque7 ? Cette dernire demeure de terre nvoque-t-elle pas le fond de leur caverne, sorte de sas entre le jour quils viennent de quitter pour disparatre dans la nuit de linconnu ? Rites magiques ou religieux ? Question sans rponse, jusqu prsent.

    magie Paenne et magie Dmoniaque

    lre de la prhistoire succde lAntiquit, priode que lon date entre lan 3500 avant lre chrtienne et lan 500 de celle-ci. La connaissance que nous avons de cette priode se rsume essentiellement au monde polythiste des mythologies grecque et romaine, aux chevaliers de lpope celtique et lavnement du christianisme dont les aptres, disciples du Christ et militants du monothisme, seront les fervents propagandistes. Et la magie na pas manqu de hanter nos antiques anctres qui, cette fois-ci, nous ont laiss des traces matrielles, les premires tant des tablettes de Chalde vieilles dau moins vingt-huit sicles et sur lesquelles se trouvent graves des prdictions astrologiques. Lastrologie, assurment, a t lune des premires expressions de la magie ; on peut supposer que les tout jeunes paysans du nolithique, au moment des rcoltes, ne cessaient de scruter le ciel et dinvoquer sa bienveillance. Bien plus tard, lors des conqutes expansionnistes des lgions romaines, nul Csar naurait os saventurer dans une guerre sans tre accompagn dastrologues et autres devins, mais gare aux prophtes lorsque leurs auspices ne correspondaient pas aux dsirs du commanditaire...

    7 Andr Glory, la dcouverte des hommes prhistoriques, Paris, 1944, p. 137.

  • pRoCs de soRCeLLeRie Aux xvie-xviiesiCLes dAns Les teRRes de Lest

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    Mais la magie de lAntiquit la mieux connue est celle de la mythologie grco-romaine avec ses dieux et demi-dieux que prtres et magiciens apostrophent directement et, parfois, sans mnagement. La magie de ces temps anciens est faite principalement denchantements ou dapparitions spectrales, lexemple de Circ qui, au moyen dun breuvage, mtamorphosa les compagnons dUlysse en cochons, ou dHcate, laquelle effrayait les mortels en lchant des monstres qui, dans les tnbres de la nuit, prenaient mille formes. On dsigne souvent celle-ci comme tant la novatrice de la sorcellerie, qualification impropre car nous verrons un peu plus loin que, malgr son art malfique et son titre de desse des Enfers, elle ne rpond pas la dfinition de la sorcire. Le culte religieux rendu ces faiseurs de prodiges et de fantasmagories est si fortement imbriqu la magie quil est bien difficile de distinguer leur domaine respectif ; aussi cette symbiose est-elle frquemment reprise sous le nom de thurgie8, dautant plus quavec lintgration des divinits intermdiaires ou infrieures, Platon et les noplatoniciens assimilrent ces dernires aux dmons : les bons dmons avaient droit aux hommages et aux actions de grce tandis que les mauvais taient lobjet de conjurations et de purifications. Dans le mme temps, pour les Hbreux, les anges taient les bons dmons alors que Satan et sa troupe danges dchus taient les mauvais. Le polythisme et le monothisme se rencontraient, face face. La magie sera lun des enjeux de cette rivalit thocratique.

    Lorigine de cet antagonisme remonterait Mose, soit, selon la Bible, prs de treize sicles avant notre re. Il fut lardent champion dun dieu unique et universel. Pour les partisans du nouveau culte, les rites paens et la magie qui les accompagnait se rduisaient adorer des divinits infernales. Aussi les nouveaux censeurs ne cessrent-ils de harceler leurs prtres et servants, lesquels durent subir galement les poursuites des autorits paennes, poursuites qui, paradoxalement, saccenturent mesure que simplantait la nouvelle religion. Il y a lieu de noter que la justice sanctionnait avant tout le dommage matriel

    8 L.-F. Alfred Maury, La Magie et lAstrologie dans lAntiquit et au Moyen ge, Paris, 1860, p. 90.

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    caus aux tiers ; ainsi lun des articles des Douze Tables, lois du milieu du ve sicle av. J.-C., condamnait-il ceux qui, au moyen dincantations, drobaient les rcoltes de leurs voisins9. La rpression atteint son paroxysme lorsque, avec lavnement du christianisme, les empereurs romains en devinrent les zls protecteurs, linstar de Constance qui, en lan 357, promulgue une loi menaant de mort les devins et les mages10. La magie ntait plus punie pour ses atteintes purement physiques, mais pour sa transgression la loi de Dieu, les oprations de magie visant, selon les tenants de la nouvelle religion, tablir entre les mortels et les matres des cieux un commerce dmonique. Paenne au dbut de lAntiquit, la magie se satanisa au fur et mesure quelle approchait du Moyen ge.

    Entre ces deux bornes temporelles sintercale une autre mythologie, celle des Celtes avec ses dieux et desses foison, ses fes et ses druides magiciens. Ce groupe de peuples essaima sur une grande partie de lEurope occidentale du viiie sicle au dernier sicle av. J.-C., son influence se poursuivant bien aprs, notamment en Irlande, le caractre insulaire de ce pays ayant certainement prserv celui-ci de la romanisation. Parmi les dieux de la mythologie irlandaise, distinguons dabord Dianceht ; expert en magie et en mdecine, il ressuscitait les morts en les plongeant dans la Fontaine de sant. Dagda, autre dieu irlandais, pouvait assouvir la faim de tous grce son chaudron dont le contenu tait inpuisable. Comme on peut le constater, cette magie, du point de vue des effets, sapparente celle des dieux gr