A la recherche de la rumba congolaise

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    La notion d omnivorisme culturel, introduite dans la rflexion des sciences humaines

    et sociales par Richard Peterson, permet de rendre compte de nouvelles pratiques dappropriation,

    indistinctes, ne sembarrassant pas de classifications puristes et clbrant l aptitude apprcier

    lesthtisme diffrent dune vaste gamme de formes culturelles varies qui englobent non

    seulement les arts, mais aussi tout un ventail dexpressions populaires et folkloriques 1 .

    Lmergence de nouvelles formes dappropriation musicale ne se rduit pas une question

    daccessibilit technique. Partons de lhypothse que lre numrique et la valorisation des

    esthtiques de mlange des genres et douverture conjuguent leurs effets sans que lon puisse

    tablir une forme de primaut entre lmergence dcoutes clectiques et lre numrique.

    Dans le domaine de la musique, un discours clbrant le dpassement des genres donne

    une lgitimit certaine lclectisme. Quimporte que ce soit du jazz ou du classique, de la

    world ou du rock, ce qui compte est bien quil sagisse de bonne musique . Mais

    l omnivorisme ne met pas fin au discours opposant bonne et mauvaise musique, il existe bien

    une forme de snobisme et de purisme de lge des cultures omnivores 2. Des positionnements

    contradictoires, des dbats attestent de la vigueur de ces csures. Ils peuvent tenir dune

    mulation hdoniste et dune curiosit insatiable. On ne cherche pas tracer une frontire entre

    1 Richard A.PETERSON, 2004. - Le passage des gots omnivores : notions, faits et perspectives , Sociologie et

    socits, 36, 1, p.147. Voir galement du mme auteur Understanding audience segmentation : from elite and mass

    to omnivore and univore , Poetics, 1992, pp. 243-258. 2 Les rencontres de musicologie de Ribeiro Preto (Brsil) qui ont eu lieu du 16 au 18 octobre 2014 ont permis danalyser ce nouveau snobisme musical. Les actes de ce colloque (Indstria da cultura, esnobismo e vanguarda) doivent tre publis en 2015.

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    genres musicaux mais plutt largir le champ de rfrences, mais aussi se dfinir comme

    expert dans des domaines musicaux spcifiques et divers. Un article de Susan Orlean paru en

    2002 dans le New Yorker et rcemment traduit en franais voque le rle dHerv Halfon et de

    son magasin AfricMusic, situ rue des Plantes, dans le XIVe arrondissement, dans la

    connaissance et la diffusion des musiques africaines3. Le titre Congo Sound met en vidence

    la place toute particulire qua eue le Zare, actuelle Rpublique dmocratique du Congo, dans

    cet ge dor de la musique africaine Paris. Le magasin de disque, lieu de sociabilit, de

    rencontres et de dbats est prsent comme un terrain de confrontations esthtiques : Imaginez

    la scne : Herv coute une chanson avec un de ses clients disons par exemple un morceau de

    Wenge Tonya Tonya4 quand tout coup, un accord de guitare lui rappelle un passage dun

    vieil album de Franco &le Tout Puissant OK Jazz5 quil sempresse alors de mettre sur la platine ;

    le morceau de Franco voque au client une chanson des Youls quil a entendue lautre jour sur

    Radio Nova [] 6. On est bien dans une logique de distinction qui consiste se dfinir dans un

    champ d expertise . Il faut cependant voquer cette poque des magasins de disque avec une

    certaine distance historique, les modalits dcoute et dappropriation ont chang avec la

    gnralisation de lcoute en streaming7. Nous voudrions ici mettre en vidence les processus

    dappropriation et de diffusion musicale en partant de leur accessibilit sur Internet pour que le

    fonctionnement de liens puisse tre plus que les objets musicaux, y compris dans ltude de

    collections de disques.

    Le point de dpart sera la question de lexistence et de la prsence dans les mmoires et

    les rfrences culturelles communes dun genre musical appel rumba congolaise ,

    correspondant largement la musique baptise soukous ou musique moderne 8 . La

    description de la sance dcoute compare chez le disquaire met en vidence un type de

    3 Susan ORLEAN, Congo Sound , Feuilleton, n13, Printemps 2015, pp. 125-133. Avant apparition de ce

    magasin spcialis, les disques de musique africaine ntaient disponibles Paris que dans un rayon particulier dun

    magasin de musique, dinstruments et de partitions, les tablissements Pasdeloup, situs au 89 boulevard Saint-

    Michel, en face du jardin du Luxembourg. 4 Groupe fond en 2001. 5 Le groupe O.K. Jazz est n Lopoldville (Kinshasa) en reprenant le nom dun bar musical actif ds avant

    lindpendance. 6 Susan ORLEAN, article cit, pp. 126-127. 7 Didier FRANCFORT, Pour une pistmologie du streaming. Linvention dune mlomanie et dune histoire

    culturelle nomades. ,

    http://www.ihce.eu/UserFiles/File/didier-francfort-pour-une-epistemologie-du-streaming-ihce(1).pdf 8 Philippe Poirrier a mis en vidence lintrt dune dmarche comparable partir de musiques qui bnficient dun

    phnomne de revival : Philippe POIRRIER, Daft Punk, la Toile et le disco. Revival culturel lheure du

    numrique , French Cultural Studies, aot 2015, n 26-3, p. 368-381.

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    construction dun systme culturel par association et reconnaissance plus que par diffrenciation

    et dfinition. Cest dire que la recherche de la rumba congolaise ne conduit pas ncessairement

    poser des lignes de dmarcation, des dfinitions, des listes de musiciens, ni partir dun corpus

    prtabli mais chercher voir comment cela se construit par une srie dassociations simples,

    un exemple conduit par enchanement un autre. Nous proposons ainsi dinscrire la recherche de

    linscription esthtique, sociale, politique dun genre musical dfini de faon ouverte et non

    dfinitive dans des modalits techniques lies aux humanits numriques mais sans recourir

    immdiatement un programme de numrisation de sources indites, ni ltablissement

    immdiat dune topographie du genre qui serait visualise et cartographie. Cest dire que

    lapproche par le lien se diffrencie de lapproche par le classement. Si nous partions dun corpus

    de disques tablis ou de la classification conforme au PCDM (Principes de classement des

    documents musicaux), nous devrions sans doute classer, selon la quatrime version en vigueur

    depuis 2002, lensemble des musiques concernes dans la classe 9 consacre aux musiques du

    monde , en 9.14 Afrique centrale. Nous aurions alors empiler les exemples sans pouvoir

    comprendre comment se construit cet empilement, non pas dans la production musicale, de faon

    chronologique dans une dmarque gntique, mais dans les mmoires et la construction de

    systmes culturels, par associations ouvertes, dbordant des catgories et du genre. Notre

    hypothse mthodologique est simplement que lon peut aujourdhui partir non dun corpus

    prtabli mais dune observation des mcanismes dassociation qui font passer dun objet un

    autre, par exemple dans les plateformes de diffusion de musique et de confronter ces associations

    aux travaux portant sur les conditions de production de ces musiques ainsi qu des dmarches

    participatives exprimentales. Il importe en effet de ne pas se laisser dominer par les associations

    si savamment utilises par les logiques commerciales et les logiques de pouvoir que lon a pris

    lhabitude de nommer algorithmes. Cette rflexion constitue donc une tape dans ltude de liens

    musicaux. Les ressources en ligne, par exemple sur des sites commerciaux dchange, ne sont pas

    un corpus au sens strict, ils permettent de tester des mthodes danalyse de la nature des liens

    entre objets musicaux. Lensemble de la rflexion aboutit une premire tude de cas o, partir

    dune partie limite dune collection de disque, plusieurs formes de liens sont mis en vidence et

    reprsents graphiquement.

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    1. Association libre ou algorithme ? Un point de dpart problmatique.

    La recherche de la dfinition du genre non pas en creux par des dfinitions qui

    dlimitent et excluent mais par des rapprochements peut tre teste de faon exprimentale par

    le fonctionnement des plateformes qui sur Internet diffusent de la musique. Nous ne craignons

    pas de dire que lusage commercial est un indice de ce qui se construit dans les mmoires

    musicales, les constructions didentits culturelles et les systmes culturels de reconnaissance. Il

    sagit en quelque sorte dun usage paradoxal du numrique : il ne sagit pas de rendre accessible

    sous forme numrique des objets musicaux existant sous forme analogique, ni de les cataloguer,

    ni de les indexer mais dobserver comment fonctionne la construction dun systme assimilable

    une sous-culture, un genre musical spcifique, un ensemble de repres et de rfrences

    communes. Peut tre ainsi analys ce qui, lge analogique, constituait une discothque (relle

    ou idale). Ce nest pas selon nous faire preuve de dogmatisme freudien de trouver dans la notion

    dassociation un outil opratoire pour lanalyse historique de la culture. Avec un phnomne de

    mode musicale, qui peut tre associe une mode vestimentaire, on nest pas loin de la magie

    contagieuse dcrite par Freud9.

    L association fonctionne dabord par ressemblance et contigut mais ces deux

    modalits se rejoignent selon Freud dans une forme de lien plus troit sous forme de contact .

    Cest donc un dpistage non dune cartographie globale dun phnomne musical historique

    (qui peut tre, nous le verrons, un objectif ds lors que l